‹ L'imagination et les prodiges. Tome secondChapitre 15 sur 40 · T, IL · texte numérisé non relu

T, IL

et insuffisante^ : elle repose sur cette idée que la présence implique toujours et simplement un rapport d’action d’une personne sur une autre et qu’il suffit, pour obtenir ce rapport et cette action, de supprimer les intermédiaires qui les séparent. Un miracle divin lèverait provisoirement, au moment de l’apparition, la loi d’ailleurs contingente des intermédiaires et permettrait à un être de se rendre simultanément visible en plusieurs lieux.

Dans son grand ouvrage de la Cité de Dieiu saint Augustin considère le problème à un point de vue nouveau et singulier. Nous aimons à le citer :

(( Un homme appelé Prestantius, écrit le saint docteur, a raconté que son père ayant mangé chez lui d’un fromage empoisonné, resta couché sur son lit, pris d’un profond sommeil dont il était impossible de le tirer par aucun moyen. Quelques jours après, il sembla se réveiller et se mil à faire le récit de ce qu’il avait éprouvé comme en rêve, il était devenu cheval, disait-il, et au milieu d’autres chevaux, avait servi à porter aux soldats ces provisions qu’on appelle rhéiiques parce qu’on les envoie enllhétie.

* On sait que Leibniz définit la matière, visactwdi l’espace, or do coexiste ntiam quatenus coexisteniiumi

le temps,ordo successworumquateniissuccessworufn>

c( Or, on constata que les choses s'étaient réellement passées comme il l’avait dit, quoiqu’il crût qu’il avait seulement rêvé.

« Je ne croirai jamais que les démons aient l’art ou la puissance, je ne dis pas de changer l’esprit d’un homme, mais même de donner à son corps la forme et les proportions de celui d’un animal.

Ci Je croirais plutôt que chez cel homme, cet élément de l’imagination qui se transforme en fantômes, prenant l’aspectinliniment varié des choses extérieures, sous l’action de la pensée ou des songes, et quoique incorporel, revêtant avec une promptitude merveilleuse l’image des corps, je croirais, dis-je, que cet élément, lorsque les sens sont assoupis ou fermés dans une personne, peut, cTiine manière qui ne s'explique pas, se présenter aux sens d'autrui ai^ec la force corporelle.

Ci Ainsi, pendant que son corps git quelque part, vivant encore, mais les sens enchaînés plus fortement que pendant le sommeil, le fantôme de son imagination, incorporé pour ainsi dire, sous les traits de quelque animal, apparaît aux sens d’autres personnes, et lui-même se voit, comme on voit dans les songes, portant des fardeaux, sous cette forme. Quant aux fardeaux, s’ils sont de vrais corps, ce sont des démons qui les portent alin de faire illusion aux hommes ^ Les témoins voient donc des corps réels dans des fardeaux

De Civit, Dei, lib. XVIII, cap. xxiii.

et (les apparences trompeuses, dans les b( 3 tes de somme. »

Le fait rapporté par saint Augustin et par les historiens de son temps m’importe assez peu, et je ne veux pas discuter son authenticité. Ce qui est plus important, c’est la théorie philosophique ou l’explication du saint docteur.

Il admet i® (jue le phantasma, image ou fantôme qui apparaît dans le champ de l’imagination quand nous pensons fortement à une autre personne, à l’état de veille ou quand nous rêvons, pendant le sommeil, est une réalité incorporelle ;

12 ® Que c’est bien cette même image indéfinissable, ce je ne sais quoi encore, qui prend « l’aspect infiniment varié des choses extérieures », que nous revoyons par la mémoire sensible et par l’imagination ;

3® Que celle réalité incorporelle prend quelquefois la ressemblance de notre corps quand nous sommes plongés dans le sommeil, comme elle prend aussi (juelquefois la forme des objets auxiiuels nous pensons dans nos rêves ;

4'' Que cette forme incorporelle, image représentative de notre corps, se détache, en queUpie manière, de nous-même, « quand nos sens sont profondément assoupis »,

apparait à d’autres personnes dont elle éveille l’altenlion.

Quand je regarde mon corps, j’en ai la perception sensible, je le vois, je le touche, je le

sens. Que je ferme les yeux, je le verrai encore, non plus dans sa réalité, mais dans son image, dans sa représentation. Et, cette image qui se présente à moi dans le rêve éveillé et dans le rêve du sommeil, dans la méditation et dans le souvenir, peut se faire voir, au loin, à d’autres personnes, c’est mon fantôme, c’est le fantôme du vivant.

Comment se fait cette projection au loin de mon fantôme, ou de mon double? Quelle est la nature intime et quels sont les cléments de ce fantôme? En vertu de quelle* opération arrive-t-il à se condenser, à se matérialiser, à reproduire noire image, à devenir réel, lui qui semblait être purement idéal et appartenir au monde abstrait ?

Toutes ces questions s’élèvent dans noire esprit, elles nous inquiètent, elles appellent une solution, nous voudrions creuser le problème et connaître la pensée de ce saint docteur et l’étudier avec le respect du à l’autorité morale de sa vertu et à son génie ; malheureusement saint Augustin n’insiste pas assez sur ce point, il ne s’explique pas. Il laisse à ses disciples la tache difficile d’entrer dans la voie qu’il indique et de résoudre la difficulté.

Il n’en est pas moins vrai, et ceci a bien son importance, que, d’après saint Augustin, ce fait d’apparaitreà d’autres personnesneconstitue pas et par Ini-mëme, un fait pré¬

ternaturel et miraculeux. Que, dans certains cas, l’apparition soit l’effet d’une intervention

ÜIO —

ou démoniaque, ou divine; qu’elle appartienne^ la catégorie ou des miracles ou des prestiges, c’est incontestable, et nous le reconnaissons volontiers.

Mais, dans certains cas, ce dédoublement, cette apparition étrange de notre fantôme, de notre double, pourrait bien être l’effet d’une cause naturelle encore inconnue et inexpliquée.

Entre l’ordre naturel et l’ordre préternaturel, il y a une une zone immense, mystérieuse, mal définie, c’est la zone du merveilleux :

elle comprend un nombre considérable de phénomènes bizarres, irréguliers qui se manifestent de loin en loin, à des intervalles irréguliers, avec des caractères étranges : selon des lois que nous ne connaissons pas encore et que nous essayons de découvrir.

Ces phénomènes peuvent être la suite ou d’une disposition naturelle héréditaire, ou d’un désordre physique ou moral qui trouble accidentellement les lois ordinaires de l’esprit et du corps, de la pensée et de l’organisme, ou d’une cause étrangère qui modifie les conditions ordinaires et les rapports de fâme avec le corps.

Je me défends des hypothèses, et je n’essaie pas d’expliquer ces phénomènes irréguliers ; il me suffît en ce moment de les constater.

Un observateur pourrait les grouper, les classer et en décrire peut-être la genèse, si toutefois Dieu ne s’est pas réservé le dernier mot de ces mystères troublants.

]\Iais je ne vois pas la nécessité de recourir à une cause préternaturelle, soit démoniaque, soit divine, pour expliquer, par exemple, la présence simultanée du Jeune homme de Londres, dont nous avons parlé, dans le cabinet et la salle à manger. Je ne verrais pas davantage un miracle dans Thistoire de cette Jeune ülle anglaise, que ses jeunes compagnes reconnurent instantanément, plusieurs lois, en deux end^oits^ Assurément, ce phénomène n’est pas ordinaire, il n’est pas néanmoins, et nécessairement, préternaturel.

Dans ces phénomènes singuliers, c’est le spectre du corps, c’est l’image, dont parle saint Augustin, que l’àme projette à l’extérieur et Je me garderais bien d’assimiler ces faits aux miracles de bilocation, attribués à saint Alphonsede Liguori etàsaintFrançoisXavier:

le sujet, les circonstances, les conséquences sont absolument différents.

YI

Relisez, par exemple, l’histoire de Marie d’Agréda, racontée par son confesseur. Plus de cent fois, après avoir reçu la communion, elle se voit emportée vers les habitants du Nouveau-Mexique dont elle souhaitait ardemment le retour à la foi. Elle se voit et se sent, traversant les mers, subissant une tempéra-

‘ Cité dans louvrage : Les Hullacinations télépathiques. (Traduction de Mariller.)

ture plus élevée, abordant à terre, évangélf sant ces peuples dans une langue dont ils ont soudain rintelligence, opérant des miracles suivis de leur conversion, rencontrant des religieux de Saint-François appelés à devenir les apôtres de ces peuples lointains et conversant avec eux, et pendant tout ce temps, ' pendant ces pérégrinations qui se succèdent^ qu’elle ne comprend pas, qu’elle raconte simplement et modestement à son confesseur, son corps reste plongé, ici, dans l’immobilité ravissante de l’extase. ,i

Rêve ou hallucination, direz-vous. Mais, voilà que, après desannées, destribusd’Indiens se présentent chez les Franciscainsqui venaient leur apporter le bienfait de la foi, et, avant toute instruction, ils demandent le baptême.

Ils racontent qu’une femme était venue, qu’elle venait de temps en temps, et qu’elle leur avait enseigné Tes vérités de la religion chré tienne.

De retour en Europe, à Madrid, en id3o et nommé commissaire enquêteur, Benavidès résolut de trouver l’explication de ce prodige- « Il s’entretint d’abord avec Morzella, provincial à Burgos, puis près de la Torre, qui était depuis peu de temps confesseur de Marie d’Agréda. Ils demandèrent à celle-ci ce ([ui s’était passé en elle. Benavidès s’jnforiua d’abord des lieux oii elle avait été. Elle nomma le pays et les habitants, comme si elle y avait demeuré pendant de longues années. Elle Im raconta qu’elle l’y avait vu lui-même en com^

pagnie d’autres religieux; elle lui nomma le lieu, le jour et l’heure, désignant chatmn de ceux qui étaient présents, de sorte que Benavidès fut entièrement convaincu de la vérité.

(K Tous trois écrivirent le résultat de leur enquête, et en laissèrent une copie au confesseur. Benavidès en emporta une autre au Mexique, avec une lettre de iMarie d’Agréda.

Cette copie fut déposée dans la maison des religieux Franciscains au Mouveau-Mexique ; et le commissaire général de la Nouvelle-Espagne en lit une copie que le biographe de Marie d’Agréda avait sous les yeux^ »

Le corps de Marie d’Agréda ne se déplaçait pas. Pendant loule la durée de l’extase, on pouvait le voir et le toucher. Ce corps était vivant, et sous l’inlluence de l’àine qui ne cessait pas de l'informer, il poursuivait le cours de ses fonctions. La vie ne quittait pas ces membres sans mouvement et sans chaleur apparente.

El, en même temps, par la puissance du miracle, cette àme agitait aussi un autre corps qui se transportait dans des régions éloignées, un corps que d’autres pouvaient voir, entendre et toucher.

En parlant du corps inerte, resté dans sa demeure, elle pouvait dire : C’est bien mon corps qui est ici vivant. Et parlant du cori)s qui se révélait aux Indiens, par des actes

* Xîmenès Samanikgo, Vie de la Vénérable Marie de Jésus d'Agréda, ch. xvi.

sensibles, de ce corps qui parlait, marchait, prêchait, distribuait des médailles et parcourait de vastes régions, elle pouvait dire aussi: C’est bien mon corps, c’est moi que vous voyez.

Ni l’hypothèse des simples rapports de la théorie leibnizienne ; ni l’image ou le fantôme de saint Augustin, ni la thèse du dédoublement spirituel ne peuvent expliquer la nature de ce corps qui reste uni à l’àme par un lien mystérieux, qui se transporte dans des régions lointaines, qui reçoit des impressions dont le souvenir persiste encore, après le ravissement de l’extase, et dans l'usage inconscient de la raison.

Il nous faut continuer ces recherches, et demander à Dieu sa lumière !

Page 1