CHAPITRE II
l’inconscient et le préternaturel
Il faudrait donc demander à Tinconscient, si nous en croyons certains philosophes, l’explication scientifique, naturelle, des phénomènes qui rentrent dans la catégorie du préternaturel. Que vaut cette explication?
Nous essayons ici de le déterminer.
Examinons, d’abord, les phénomènes élémentaires du merveilleux naturel; ainsi, la notion du temps, pendant le sommeil.
<( C’est ce moi inconscient, lisons-nous dans le Cosmos, qui agit lorsqu’une personne, en s’endormant, le soir, décide qu’elle se réveillera dans la nuit ou de grand matin, à telle heure déterminée, et qui ne fait qu’un somme jusqu’à l’heure précise que sa volonté a prévue. Le moi inconscient a, en ce cas, la notion exacte du temps beaucoup plus que le moi conscient : celui-ci ne saurait connaître
rheure s’il n’avait une montre ou une horloge pour la lui révéler.
(( M. Arcelin cite le curieux exemple d’une femme decliambre qui avait mission d’éveiller, à heure dite, la cuisinière couchée dans la même chambre et qui, chaque matin, au moment voulu, s’écriait d'une voix forte et sans se réveiller : « Il est telle heure! »
Je ne vois pas la nécessité de recourir à l’hypothèse de deux personnages juxtaposés, l’un conscient, l'autre inconscient, pour expliquer ce phénomène de psychologie, et je ne comprends pas que le moi inconscient, mystérieux, ait la notion exacte du temps et de l’heure. Il nous faudrait quelque e\i)licalion. Si, après avoir pris la résolution de me réveiller, le lendemain, à telle heure, je dors d'un profond sommeil, neuf fois sur dix je me réveillerai ou plus tôt, ou plus tard que je ne voulais le faire, et l’expérience ne réussira pas. Et^ cependant, elle devrait réussir si le personnage n® a, le personnage inconscient, celui qui veille, suivait invariablement la marche de l’aiguille sur le cadran, pendant la nuit, avec la pensée deme réveiller à une heure déterminée.
En réalité, je dors d’un sommeil léger, incomplet, quand je veux me lever le lendemain, de bonne heure, et partir, par exemple, à 3 heures du matin.
Je reste somnolent, à demi éveillé; sans m’en rendre compte, je cherche et je choisis un point de repère, pour me réveiller à l’heure
convenue. Ce point de repère, c’est le mouvement de la rue, la lumière de l’aube, une cloche éloignée, l’horloge de la chambre voisine, le mouvement d’un balancier, un fait auquel je n’ai pas la pensée habituelle d’attacher quelque importance. Tenez compte aussi de l’habitude de s’éveiller à la même heure, et de ses insuccès, d’ailleurs si fréquents, dans les expériences de ce genre, et vous comprendrez que, pour expliquer cet accident psychologique, il n’est pas nécessaire de recourir à l’inconscient.
Dans ce sommeil léger et quelquefois tiévreux, toutes les communications ne sont pas, d’ailleurs, coupées entre moi et le monde extérieur ; Je cherche une cause physique, un mouvement sensible qui, en frappant mes sens et mon cerveau, remplira le rôle d’avertisseur.
N’oubliez pas que c’est le personnage ir le personnage conscient qui s’est endormi, le soir, avec la pensée de s’éveiller, demain, à trois heures du matin. C’est lui qui a pris cette résolution, quand il était en pleine possession de sa raison, de sa conscience, de sa volonté; c’est donc ce personnage n*^ i qui devrait s’éveiller sans qu’il soit nécessaire le personnage inconscient n^ 2 , que personne ne connaît, qui n’a pris aucune part à nies résolutions, qui n’a jamais été clairement défini, vienne interrompre mon sommeil à riieure convenue, pour obéir à la consigne qu’il aurait reçue.
Voici les phénomènes plus obscurs de la télépathie. C’est encore à ce personnage inconscient, jamais défini scientifiquement, et qui serait grelFé en nous sur le personnage conscient, d’après certains philosophes très téméraires, qu’il faudrait demander l’explication de l’action directe et à longues distances d’un esprit sur un autre esprit.
(( La télépathie consiste, lisons-nous dans le Cosmos, ou consisterait dans la révélation directe soit par voie d’hallucination, soit de toute autre manière, de la mort ou de quelque accident grave, subi à plus ou moins grande distance, par une personne aimée ou connue, ou même de circonstances moins tragiques, plutôt heureuses, au moment ou à proximité de l’événement. Cette révélation aurait lieu quelquefois par des songes. )>
Le Cosmos nous présente, après des auteurs connus, et avec une précision à laquelle je me plais à rendre hommage, quelques faits intéressants de télépathie. Tel, rêvant qu’il voit son frère assis devant lui et répondant à ses paroles par de simples mouvements de tète, se réveille très impressionné, note la date et l’heure et apprend, trois jours après, la mort de son frère, tombé de cheval, précisément à la date et à l’heure qu’il avait notées à son réveil. Tel autre voit en rêve un ami, qu’il
attend, tomber, la tète en avant, et se blesser. Une demi-beure apres, son ami entre et lui raconte qu’il a failli se tuer en sortant du bal.
Ils sont innombrables les faits de ce genre qui excitent notre curiosité et délient nos explications. N.ous en avons parlé trop souvent dans cet ouvrage, pour insister. Je ne vois pas que l’hypothèse des deux moi, l ui»
conscient et Tautre inconscient, apporte quelque lumière dans ces ténèbres ; je ne distingue aucune soudure entre l’hypothèse, d’ailleurs, gratuite, et les faits.
On nous dit : « Ces faits rapportés par des personnes graves, sérieuses, et dont la sincérité est au-dessus de tout soupçon, paraîtront assurément étranges. Quelle que soit Vexpli^ cation (ju’on tente de leur donner, le moi inconscient y remplit incontestablement un rôle, puisque c’est à la faveur du sommeil, et sous lorme de rêve que ces visions sont produites. »
Gela ne suffit pas. Je demande qu'on me fasse connaître précisément le rôle du sommeil, du songe et de l’inconscient dans la télépathie. Nous discuterons cette explication, nous estimerons sa valeur, nous verrons s’il faut l’accepter ou la rejeter.
On nous annonce que, grâce à la dissociation psychologique et à l’inconscient, nous allons comprendre, enfin, les phénomènes de la télépathie, et d’autres phénomènes plus merveilleux. J’attends avec impatience cette
(lénionslralion, je la demande, et Ton se contente de me répondre : a Quelle que soit l'explication qu’on tente de leur donner, le moi inconscient y remplit un rôle. » Et c’esl toul. Nous demandons autre chosepour justilier l’hypothèse de l’inconscient et de son rôle principal dans l’apparition des phénomènes merveilleux.
Avant tout, il faut reconnaître que les phénomènes de télépathie ne se produisent pas le plus souvent pendant le sommeil ; ils se produisent, au contraire, pendant l’état vigil et en dehors de l’inconscient. Celte observation suffit pour ramener à des proportions bien^lodestes le rôle de la dissociation psychique et de l’inconscient, ce personnage 2, (ju’on oublie toujours de définir, et qu’on n’a jamais vu.
Les occultistes prétendent que, pouragir à de longues distances sur un autre sujet, pour faire apparaître une image dans son cerveau, il suffit de se recueillir, de faire un acte très intense d’attention et de volonté, et de diriger avec une grande énergie, vers un point donné, la vibration du cerveau prolongée.
Si nous en croyons ces occultistes, la télépathie est toujours l’effet de cette vigoureuse projection de fluide à travers l’espace ; il reste à définir la nature^ l’origine et les effets de ce fluide nouveau.
Ce n’est donc pas pendant le sommeil, dans un song-ejpar l’intervention de Tinconscient que se produiraient les phénomènes de télépathie; ce serait, au contraire, à l’état de veille, et à la suite d’une concentration puissante de la raison et de la volonté sur une idée. Nous pourrions ainsi constater la force merveilleuse de l’idée fixe à travers l’espace.
La télépathie n’est donc pas liée à la dissociation psychique et à Tinconscient, elle en est absolument indépendante, elle relève d’une autre loi.
La vie des saints, telles, cellæ de sainle Colette, de saint Vincent Ferrier, de saint Pierre Nolasque, de saint François d’ Assise, de saint Jean de Matha, etc., est éclatante de phénomènes surnaturels de télépathie, d’apparitions, de prophéties, et c’est debout, éveillés, en pleine possession de leurs facultés, que les grands saints ont reçu la grâce ravissante de ces apparitions.
Et, enfin, parmi les phénomènes spontanés de télépathie qui appartiennent peut-être à l’ordre naturel, il en est encore un grand nombre qui se produisent à l’état de veille. sujet éprouve subitement une impression étrange : il se sent saisi, bouleversé, et il voit, dans la clarté et la rapidité de l’éclair, l’accident, la catastrophe (jui se produit loin lui. L’inconscient ne se trouve pas là, il chercher une autre explication.
Il reste, j’en conviens, un certain nombre de faits, de prévisions, de pressentiments, de
vues à distance qui se manifestent dans le songe et pendant le sommeil. Nos saints Livres contiennent souvent cette formule :
misit in eum soporem. Mais l’inconscient n’a que faire ici. Dans l’universel silence qui se fait en nous, pendant le sommeil, notre âme consciente est mieux disposée, comme l’enseignent les grands théologiens, à recevoir des intliiences, des lumières, des révélations qui viennent d’un autre monde. Le moi conscient écpute, reçoit et emmagasine ces communications préternaturelles qui illuminent les horizons lointains de la pensée éveillée.
11 est possible aussi que, pendant ce sommeil provoqué et toujours rempli de mystères, d’autres influences se fassent sentir; il est possible que d’autres êtres, mauvais, pervers, anges de ténèbres, agissent profondément sur notre imagination et la remplissent des scènes les plus étranges, car le sommeil provoqué des voyants, des médiums, des magnétisés, nous fait entrer dans un monde dont nous ignorons les chemins et les frontières, mais toutes ces choses n’ont rien de commun avec l’inconscient.
Il reste encore l’hypothèse d’un fluide inconnu au service de l’inconscient pour expliquer la télépathie : « S’il existe, lisonsnous dans le Cosmos, dans l’organisme,
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comme des observations nombreuses et de divers ordres permettent de le conjecturer, un fluide particulier, nerveux ou non, mais, en tout cas, vital, serait-il impossible que, dans certains cas, et sous certaines conditions encore ignorées, ce fluide se comportât d’une manière analogue au fluide électrique et eèt, lui aussi, ses ondes hertziennes? Une telle hypothèse ne mettrait-elle pas sur la voie d’une explication des révélations télépathi(jues? Et l’état de sommeil ne serait-il pas particulièrement favorable à la production du phénomène, en raison, précisément, de la prépondérance, en cet état, du moi inconscient sur le moi conscient? »
Qu’il existe en nous, dans notre organisme, un fluide nervoso-vital, c’est bien mon sentiment. Que l’on puisse ex[)liquer, un jour, par ce fluide, les phénomènes de télépathie à longues distances, c’est très douteux. Que la prépondérance du moi inconscient, pendant le sommeil, soit particulièrement favorable à la production du phénomène télépathi([ue, je ne le crois pas; j’attends qu’on en donne des preuves certaines, pour m’incliner.
Si l’on pouvait démontrer scientifiquement que nous possédons la faculté de produire nn fluide vital, de le projeter à la manière des ondes hertziennes, à travers l’espace, jusqu’à la personne avec laquelle nous désirons communiquer, de réveiller en elle ou (le faire apparaître une image dans son cerveau, on serait bien forcé de reconnaître aussi dans
cet acte rintervention de l’intelligence, de l’attention, de la volonté directrice, de tout ce qui constitue, en un mot, l’homme éveille et conscient: ce n’est pas un phénomène du moi inconscient, c’est un phénomène du moi conscient à la plus haute puissance que nous aurions sous les yeux.
Et puisque la télépathie se produit aussi, et souvent, à l’état de veille, aussi souvent et plus souvent que dans l’état de sommeil, il n’est pas logique d’attribuer rigoureusement le pouvoir télépathique à notre inconscient.
Nous agissons tantôt avec réflexion et conscience, tantôt sans réflexion ni conscience, tantôt sous la direction de la raison, tantôt sous l’impulsion de l’instinct qui nous est commun avec les animaux. 11 est facile de le constater. Cette distinction nous suflit, dans bien des cas. Mais nous demandons d’autres arguments pour expliquer les phénomènes pui appartiennent à l’ordre merveilleux, et à l’ordre extranaturel.
« L’inconscient, écrit M. Sage, ce n’est là qa\in mot, mais un mot malheureux, capable (le créer un mirage (jui peut décevoir l’humanitc pendant un quart de siècle. L’inconscient, pour l’homme, c'est le néant, et peuton aller cliercher la cause d’un phénomène dans le néant? Nous, les psychistes, nous parlons de subconscient (le fond de la conscience), ce n’est pas la même chose. Le subconscient peut, dans certaines conditions, être ramené à la lumière de la conscience
normale. Gomment y amener Tinconscient?
Non! pas de mots creux. Quand nous ne connaissons pas la cause d’un phénomène, disons : nous ne connaissons pas la cause de ce phénomène, et ne disons pas : la cause de ce piiéiiomène, c’est l'inconscient... cessons donc d’agir en enfants*. »
* M. Sage, La Zone frontière, p. 3 i 4 .