‹ L'imagination et les prodiges. Tome secondChapitre 8 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LES LIMITES DE l’iMAGINATION DANS

l’ordre intellectuel

Nous avons essayé de déterminer les limites de l’action imaginative, dans notre organisme, dans notre corps et de discerner les cas oii l’intervention d’une cause supérieure à l’homme nous parait certaine.

Mais ce n’est pas seulement dans l’ordre corporel ou somatique que l’imagination manifeste quelquefois sa puissance d’une manière déconcertante et qu’il est diffîcile de constater la présence d’un agent étranger et supérieur, il en est de meme dans l’ordre intellectuel, dans certains phénomènes qui appartiennent à Tesprit. A certains signes nous pourrons reconnaître cependant l’impuissance de l’imagination et l’intervention d’une autre causalité.

Des sujets magnétisés, ou dans l’état de transe spirite, parlent des langues étrangères

qu’ils n’ont jamais apprises et ils tracent des caractères empruntés à des langues qu’ils ne connaissent pas à l’état de veille. Ce fait a été souvent constaté dans des séances de spiritisme et des expériences de magnétisme : les polyglottes improvisés ne sont pas rares dans l’iiistoire des possessions.

« Le médium, lisons-nous dans la Lumière, du mois de septembre, a écrit en arabe, langue qui lui était entièrement inconnue, ainsi qu’aux assistants, de même que les caractères d’écriture dont elle se sert ; de la sorte se manifeste une intelligence versée dans la langue arabe et dont l’identité fut établie sur les indications qu’elle donna.

« Il écrivait en russe et en d’autres langues (|ui lui étaient inconnues lorsqu’il se présentait un esprit de nationalité étrangère... Il arriva que le médium produisait un message dans une langue, avec un style, une écriture et une signature qui nous étaient inconnus »

Est-il possible d’expliquer ce phénomène d’une manière naturelle et de l’attribuer à l’imagination du médium ? Que le sujet soit endormi par des passes magnétiques, ou qu’il soit simplement bouleversé, transformé, à l’état de veille, sans aucune manœuvre occulte, par une intervention supérieure indéfinissable, les données du problème restent les mêmes, et il est impossible de supposer que cette transformation violente, subite de l’intel-

^ La Lumière y août 1901. Feilgenhauer.

T. II

ligence d'un sujet soit l’œuvre exclusive de l’imagination. Une telle transformation excède, manifestement, la puissance de cette faculté, elle est l’œuvre d’une autre cause, elle est soumise à d’aulres lois.

Le rôle de l’imagination, qu’il n’est pas toujours facile de distinguer des opérations de la mémoire, consiste à réveiller, à ramener des souvenirs, des impressions, des images oubliées (juclquefois et endormies dans les profondeurs inconscientes de l’àme. Que sous des influences diverses, à des moments inattendus, sous une forme singulière, aux apparences merveilleuses, l’imagination fasse sortir de ces profondeurs de l’àme un souvenir lointain, une image oubliée, je n’y contredis pas.

Qu’un sujet dont la sensibilité nerveuse cérébrale se trouve surexcitée soit par la maladie, soit par le magnétisme ou l’hypnotisme se rappelle subitement des mots, des phrases qu’il a entendues ou apprises, à une époque éloignée, très éloignée, c’est possible, c’est certain. Je reconnais même que cette révwiscence pourra donner lieu à des phénomènes étranges, surprenants.

Mais remarquez bien que, dans tous ces cas, l’imagination ne crée rien, n’invente rien, elle exhume des souvenirs, des connaissances qui étaient en nous à l’état latent, qui existaient en nous, qui paraissaient seulement totalement oubliés, et par conséquent abolis.

Si ces connaissances ne se trouvaient pas

— îo'j -

là, rimaginalion n’aurait pas la puissance de les réveiller, de s’en emparer, de les ramener à la surface, et de les rendre à la lumière, car elle n’a pas la puissance de créer.

Or, quand un sujet parle et écrit en arabe, ou en grec, ou en hébreu sans avoir jamais appris ces langues, sans en avoir jamais entendu le son, sans en avoir jamais vu la figure, sans avoir jamais cherché à connaître la corrélation de ces mots étrangers, de ces signes avec la pensée qu’il veut exprimer, il est évident que ce n’est pas en lui-mème, dans son inconscient qu’il trouve le secret de parler et d’écrire correctement ces idiomes inconnus : l’inconscient ne peut pas donner ce qu’il n’a pas.

Il faut donc reconnaître ou que, par un miracle, le sujet reçoit une révélation, une communication extra-naturelle d’un être supérieur qui lui fait entendre sa voix, ou qu’une entité étrangère s’empare de lui, dans le mystère de la possession, parle par sa bouche et écrit par ses doigts. L’esprit étranger se substitue à l’ame qu’il paralyse, il en remplit les fonctions dans te corps, et son intelligence étant infiniment supérieure à celte du sujet, il produit accidentellement, par l’intermédiaire du corps devenu sa possession, des effets merveilleux.

La connaissance d’une langue étrangère, dans les conditions normales, exige nécessairement l’intelligence du signe sensible qui exprime l’idée. Ce signe sensible sera tantôt la parole, tantôt l’écriture, mais c’est bien par le canal des sens que nous acquérons la science des signes et des mots» C’est en écoutant parler son maître et en voyant l’objet désigné par le son de la parole que l’enfant apprendlui-mème à parler. C’est en observant attentivement les signes, les lettres, les mots écrits que l’enfant aidé du maître apprend à écrire et à exprimer sa pensée. Il lui faut le maître qui le dirige, la mémoire et l’attention qui lui permet de retenir ces signes et d’en comprendre la valeur; il lui faut le temps, l’exercice et la persévérance, quelle que soit la pénétration de son intelligence. Evidemment, la durée du travail et de l’enseignement doit varier avec les dispositions intellectuelles du sujet, mais la durée est toujours nécessaire, elle est l’indispensable condition du succès. On n’a jamais vu un enfant acquérir seul, sans maître, d’une manière instantanée et comme par un coup de baguette, la connaissance d’une langue étrangère.

On a bien vu des enfants, des Jeunes gens, des femmes répéter dans une crise nerveuse des mots qu’ils avaient entendus, rapprocher

— io5 —

ces mots et laisser échapper des phrases qui n’étaient encore qu’un écho des mots et des sons, emmagasinés par hasard dans la mémoire, mais on n’a jamais vu un enfant, dans les conditions saines et normales de la vie organique, apprendresubitementet parler, par exemple, l’allemand ou l’anglais. Une telle connaissance relève d’une autre loi que les lois ordinaires et générales de la nature.

Creusez encore ce sujet philosophique, quand un jeune homme a lini par apprendre une langue étrangère, après de longs efforts, il ne l’oublie pas; il pourra toujours comprendre l’étranger qui parlera cette langue, le livre dont il voudra saisir les pensées. Si l’inaction affaiblit un instant ses souvenirs, et diminue la vivacité de sa mémoire, il lui suffira d’un exercice de quelques heures pour retrouver les mots et les idées d’autrefois.

Il n’en est pas de même de ces sujets dont il est souvent question dans les exorcismes de l’Eglise et dans les expériences du spiritisme. Le sujet perd instantanément ses connaissances extraordinaires quand la crise estfinie et qu’il se retrouve dans les conditions ordinaires de la vie. Tout à l’heure, instantanément, dans le désordre de la crise nerveuse ou de la possession, cette femme parlait anglais, arabe, hébreu, puis, avec la même instantanéité, elle se reprend, elle sort de la nuit agitée de son rêve, et elle ne sait plus rien, elle ignore tout.

Vous pourrez même, dans quelques jours,

provoquer arliticiellement la môme crise, el vous n’ôtes pas sûr que cette femme retrou^i vera les mots etrangers qu’elle a récites, elle ne les retrouvera pas, elle ne vous comprendra plus, et la crise nouvelle qu’elle subit suivra son cours sans laisser deviner aucun signe t d’un développement anormal de son esprit.

Les deux crises seront identiques au point de vue physiologique, mais au point de vue psychique, elles présenteront des caractères dillérents.

L’Eglise attache une grande importance à ce phénomène du don des langues dans les possédés, et elle y reconnaît avec raison la marque d’une intervention préternaturelle.

Les apôtres possédaient ce don des langues, quand ils prêchaient l’Evangile aux tribus étrangères et aux premiers fidèles. Quelques saints, comme l’apôtre des Indes, François Xavier, reçurent aussi ce don du Saint-Esprit pour la conversion des infidèles. Le démon, faussaire de Dieu, contrefait encore ici l’œuvre divine, il parle par la bouche des possédés, tantôt dans les extravagances du spiritisme, tantôt dans le tumulte des exorcismes, mais, dans toutes ces manifestations, soit démoniaques, soit divines, il nous est facile de reconnaître l’intervention d’une cause étrangère, supérieure et la manifeste insuflîsance de l’imagination.

Nous citons ici, volontiers, ce passage de la Revue scientifique et morale du Spiritisme, page 819 , qui confirme notre sentiment :

« Un certain espiit arménien, qui se nommait Alpliantis, signait avec l’alphabet arménien ce que d’autres esprits qui voulaient usurper sa personnalité ne pouvaient pas.

Cette remarque tend à établir que l’écriture mécanique n’était pas produite par un état second du médium, car si cette supposition était exacte, il aurait pu toujours signer avec les mêmes caractères, puisque cette connaissance aurait été une propriété de la mémoire somnambuli(pie.

« Une chose nous parait certaine : c’est qu’un médium ne peut pas tirer de lui-même ce que jamais il n’a appris, surtout lorsqu’il s’agit d’une langue étrangère, ex nihilo nihiL Donc, si l’on obtient de l’écriture étrangère, en arménien, comme c’est ici le cas. il faut admettre absolument Vintervention d'un esprit étrangery vivant ou mort, peu importe au point de vue phénoménal. »

Quand on étudie ce problème de la possession démoniaque, de la substitution d’une volonté et d'une personnalité à une autre, on est frappé et étonné de l’assurance des matérialistes et des physiologistes (jui prétendent tout expliquer, sans l’àme et sans le démon : ils nous parlent des troubles vaso-moteurs, de l’expression émotive, des centres cérébraux supérieurs, de l’idéation, de l’aboulie, des éléments moteurs communs à l’intelligence et à la volonté; ils cachent leur ignorance dans les ténèbres des mots technicjues qui éblouissent les naïfs et ils n’expliquent rien.

— to8 —

Il faut tenir compte du système nerveux dans la théorie de la possession démoniaque, mais il ne faut pas oublier que son concours est secondaire et inconnu.

La connaissance instantanée des faits et des événements accomplis à de grandes distances dépasse aussi la puissance de rimagination, elle relèved’un agentsupérieur, elle appartient à Tordre préternaturel.

Brierre de Boismont rapporte ainsi un fait historique de vision à grande distance : Le jour de la mort de saint Martin, à Tours, en 4^0, saint Ambroise en fut averti dan-- Téglise de Milan au moment oii il disait la messe.

Il était d’usage que le lecteur se présentât au célébrant avec le livre, et ne lut la leçon (jue lorsquecelui-ci lui en avait donné Tordre, Or, il arriva que le dimanche dont il s’at^il, pendant que celui qui devait lire Tépître de saint Paul était debout devant Tautel, saint Ambroise, qui célébrait la messe, s’endormit lui-même sur Tautel.

Deux ou trois lieures se passèrent sans qu ou osât le réveiller. Enfin on Tavertit que le peuple attendait depuis longtenips. « Ne soyez pas troublés, répondit-il, Dieu a voulu me montrer un grand miracle, car sachez que Tévèque Martin, mon frère, vient de mourir.

— lOÇ} —

J ai assisté à ses funérailles, et après le service ordinaire, il ne restait plus à dire que le capitule, lorsque vous m’avez réveillé. »

Les assistants furent surpris. On nota le jour et l’heure, et il fut reconnu que saint Martin, évêque de Tours, était mort pieusement au moment indiqué par l’évêque de Milan *.

Gattho, archevêque de Vienne, annonça, le premier, à Louis XI la mort de Charles le Téméraire. A l’instant que ledit duc fut tué, le roi Louis entendait la messe dans l’église Saint-Martin, à Tours : l’archevêque de Vienne qui lui servait d’aumônier, lui donna le baiser de paix en disant : « Sire, Dieu vous donne la paix et le repos, votre ennemi, le duc de Bourgogne, est mort, il vient d’être tué, et son armée est en déroute. » En effet, le duc avait été frappé de mort sur le champ de bataille, à l’heure indi(^uée^

Pendant quarante-sept ans, la vénérable Anna-Maria Taigi, dont nous avons connu intimement le savant directeur, vit dans un soleil le passé, le présent, l’avenir de l’Eglise, ses défaites, ses persécutions, ses triomphes, avec une lucidité et une précision surnaturelles. « Pendant les trois journées de Juillet i83ô, elle voyait à Rome, dans ce soleil, se dérouler, heure par heure, les événements qui se passaient à Paris et en donnait les

* Grégoire de Tours, De miraculis sancti Martini y lib. 1 , cap. V.

Biographie unwerselley t. VIII, p. 4 ao.

T II

IIO

détails à son directeur bien avant qu’on put lesconnaîlreàRome. Ellefut surnaturellenient avertie de fairedonner lesderniers sacrements au Pape Pie VII dont la mort ne paraissait pas cependant imminente. »

Quand on essaie d’expliquer ces phénomènes par le hasard, par une coïncidence fortuite, on recule la ditTiculté, et on n’explique rien. On n’évite pas le même écueil quand on fait appel à l’imagination.

Manifestement, de tels phénomènes excèdent la puissance de l’imagination. Par cette faculté, combinée avec la mémoire, on peut réveiller ses souvenirs, rapprocher des images, créer des chimères et des fantômes, provocjiier des hallucinations et des illusions, mais tout ce travail est subjectif, il se fait en nous, dans notre esprit, dans notre cerveau, il n’atteint pas le monde extérieur, ni près de nous, ni loin de nous.

Chaque être a son organisme particulier, déterminé en vue de la fin qu’il doit atteindre, il a des propriétés et des facultés limitées. Or, notre imaginalion n’est pas faite pour voir, au loin, à deux cents ou à mille lieues, clairement, sûrement, d’une manière instantanée les faits particuliers, ou les événements politiques et religieux qui appartiennent à l’histoire.

Et si je rencontre un être qui voit ainsi, clairement, à cent lieues, ces événements, je dois reconnaître que ce sujet ne voit pas par ses yeux, n’entend pas par ses oreilles, mais

(ju’il voitet qu’il entend en lui-mème, dans son entendement des faits (jui lui sont révélés par une cause supérieure, par un être, ange ou démon, qui appartient à une catégorie supérieure à l’humanité.

Les arguments que l’on emprunte au corps astral, au dédoublement, au fluide psychique, à l’inconscient, aux ondes psychiques (|ui auraient des analogies avec les ondes hertziennes, tous ces mots obscurs, tous ces hypothèses gratuites n’expliquent rien.

^ L’expérience universelle nous permet de constater <jue nous ne sommes pas organisés pour voir les faits et les choses, à des distances illimitées. Mais notre organisme nous permet de recevoir des communications et des lumières des êtres invisibles qui nous sont supérieurs.

Que certains hommes soient doués accidentellement de la puissance de voir à de longues distances, c’est incontestable; que cette vision extraordinaire soit accompagnée de certaines modifications de l’état cérébral et du système nerveux, sommeil profond, anesthésie, etc., c’est possible et c’est vrai dans quehjues cas, mais ces accidents nerveux sont l’elfet ou le résultat de la vision, ils n’en sont pas la cause, ils sont la conséquence de 1 union de Lîlme et du corps, le principe de la vision, sa cause appartient à l’ordre préternaturel.

Page 1