IV
Quand plusieurs personnes qui ne se sont pas concertées voient simultanément, et décrivent, avec* les memes détails, une apparition merveilleuse, il faut croire que Tapparition est réelle, et qu’elle n’est pas l’oeuvre de l’imagination; elle est objective, concrète, indiscutable. «Ainsi, dit saint Thomas, nous devons lenir pour réelle l’apparition de la croix dans les airs, devant l’armée de Constantin, des anges à Sodome et de Raphaël qui accompagna le jeune Tobie, parce que tout le monde pouvait les voir K »
Le Parent, cité par Brierre de Boismont, Observ. 83, raconte le fait suivant : « Le premier bataillon du régiment de Latourd’Auvergne, dont j’étais chirurgien-major, se trouvant en garnison à Palmi, en Calabre, reçut l’ordre de partir à minuit de cetle rési*
^ Similiter angélus qui apparuit Tobiæ aboiunibns videbalur. Ex quo inanifesturn tit hujusinodi conligisse secundiini corporeani visionein qua videtur id quod positum est extra videnlein ; unde ab omnibus videri potest. Taîi enim visione non videtur nisi corpus. (S. Th., Siim.^ P p., 5i, a. 2.) Dans son grand ouvrage du Discernement des esprits, p. 3o8, le cardinal Bona expose ainsi, sans l’approuver, l’opinion de saint Thomas : « Asserit, Thomas quod imagin^^* riam apparitionem ille solus percipit ad queiu lit; externam autem corporalem omnes percipiunt, quod enim extra videntem positum est, omnes videre possunt. »
dence, pour se rendre à Tropea, et s’opposer au débanjuenient d’une flottille ennemie qui menaçait ces parages. C’était au mois de juin : la troupe avait à parcourir près de quarante milles du pays; elle partit à minuit, et ne parvint à sa destination que vers 7 heures du soir... Le soldat trouva, en arrivant, la soupe faite et son logement préparé.
Comme le bataillon était venu du point le plus éloigné et était arrivé le dernier, on lui assigna la plus mauvaise caserne, et huit cents hommes lurent placés dans un local (jui, dans les temps ordinaires, n’en aurait logé que la moitié. Ils furent entassés par terre, sur de la paille, sans couvertures, et par conséquent, ne purent se déshabiller.
C’était une vieille abbaye abandonnée.
Les habitants nous prévinrent que le bataillon ne pourrait rester dans ce logement parce que toutes les nuits il y revenait des esprits, et que déjà d’autres régiments en avaient fait le malheureux essai. Nous ne fimes que rire de leur crédulité, mais quelle fut notre surprise d’entendre à minuit, des cris épouvantables retentir en même temps dans tous les coins de la caserne, et de voir tous les soldats se précipiter dehors épouvantés.
Je les interrogeai, et tous me répondirent ([lie le diable habitait dans l’abbaye, qu’ils l’avaient vu entrer par une ouverture de la porte de leur chambre, sous la forme d’un très gros chien à longs poils noirs qui s’était
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élancé sur eux, leur avait passé sur la poitrine avec la rapidité de l’éclair et avait disparu par le côté opposé à rentrée.
Nous nous moquâmes de leur panique, et nous cherchâmes à leur prouver que ce phénomène dépendait d’une cause toute simple et toute naturelle, de leur imagination troublée. Nous ne pûmes ni les persuader ni les faire rentrer dans leur caserne; ils passèrent le reste de la nuit dispersés sur le bord de la mer et dans tous les coins de la ville.
Le lendemain, j’interrogeai de nouveau les sous-otliciers et les plus vieux soldats. Ils m’assurèrent qu’ils étaient inaccessibles à toute espèce de crainte, qu’ils ne croyaient ni aux esprits ni aux revenants, et me parurent persuadés que la scène de la caserne n’était pas un elfet de l’imagination, mais bien la réalité. Suivant eux, ils n’étaient pas encore endormis lorsque le chien s’était introduit, ils l’avaient bien vu et avaient manqué en être étouffés au moment où il leur avait sauté sur la poitrine.
Nous séjournâmes tout le jour à Tropea, et la ville étant pleine de troupes, nous fiimes forcés de conserverie même logement ; nous ne pûmes y faire coucher les soldats qu’en leur promettant de passer la nuit avec eux. Je m’y rendis en effet, à ii heures et demie du soir, avec le chef de bataillon; les officiers s’étaient, par curiosité, dispersés dans chaque chambrée.
Nous ne pensions guère voir se renouveler
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la scène de la veille; les soldats, rassurés par la présence de leurs cUefs qui veillaient, s’étaient endomis, lorsque, vers une heure du matin, et dans toutes les chambres à la fois, les mêmes cris de la veille se renouvelèrent, elles hommes (jui avaient vu le même chien leur sauter sur la poitrine, craignant d’ètre étouffés, sortirent de la caserne pour n’y plus rentrer.
Nous élions debout, bien éveillés et aux aguets pour observer ce (jui arriverait, et, comme il est facile de le supposer, nous ne vîmes rien paraître.
La üottille ennemie ayant repris le large, nous retournâmes, le lendemain, à Palmi.
Nous avons, depuis cet événement, parcouru le royaume de Naples dans tous les sens et dans tontesles saisons ; nos soldats ont souvent été entassés de la même manière, et jamais le phénomène ne s’est reproduit*.
11 serait puéril d’expliquer ce phénomène par la fatigue cérébrale, l’acide carbonique, le caucliemar, ou l’imagination. Il est impossible que cinq cents hommes aient conçu subitement, et sans s’être concertés, sans avoir échangé leurs impressions, le curieux type du chien, la même apparilion, aux mêmes endroits, dans le même instant, et qu’ils aient cru entendre des cris imaginaires. Chaque imagination aurait créé son type et les dépositions auraient été différentes. D’ailleurs,
‘ Grand Dictionnaire des sciences médicales^ l. XXXIV, art. Incube,
quand le phénomènes’est reproduit la seconde nuit, les soldats n’étaient ni fatigués, ni surmenés: ils étaient rassurés par la présence de leurs chefs; ils ne croyaient pas au retour des scènes bruyantes de la veille; les officiers qui avaient gardé leur sang-froid n’y croyaient pas davantage, et cependant, officiers et soldats ont vu la même apparition, ils ont entendu les mêmes cris; il faut bien croire à sa réalité.
L’imagination de cinq cents hommes ne peut pas créer subitement un fantôme identique, et le prendre pour la réalité. Il y faudrait une entente préalable sur la nature et les conditions de l’apparition.
C’est ainsi que nous arrivons à reconnaître, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre physique, des limites que l’imagination ne peut pas franchir, et quand nous sommes témoins d'un phénomène qui excède sa puissance, nous l’attribuons à une cause étrangère et supérieure, ou bonne ou mauvaise, à Dieu ou au démon.
Le fantôme joue un grand rôle dans les phénomènes de l’ordre merveilleux qui troublent trop souvent l’imagination des visionnaires. Que faut-il en penser?