LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DUMAGES
mais elle ne correspond pas exactement à l'objet présent comme la sensation normale : le phénomène extérieur qui a affecté notre sens est altéré. Ainsi, aucune parole n'a été prononcée et cependant j'en entends une clairement et distinctement : voilà l'hallucination; une parole a été prononcée, j'en entends une autre : voilà l'illusion. Comment ce dernier fait se produit-il? Vraisemblablement, à l'instant même où une parole frappe mon oreille, j'en imagine une autre, répondant mieux à mes espérances ou à mes craintes, ou à une préoccupation quelconque. La sensation réelle et la sensation imaginaire se confondent, et, par sa contiguïté, la première communique à la seconde sa force, son relief, ou, comme on dit, son objectivité ^
Voulez-vous vous représenter la progression de ces divers états, songez à l'un de ces criminels que le remords poursuit après leur forfait (ils sont rares peutêtre, mais il y en a). Peut-il d'abord ne pas avoir
1 . Deux étudiants en médecine s'aidaient réciproquement dans une dissection. Pendant que l'un d'eux, attentif à ses recherches, étend le doigt, son compagnon promène en plaisantant sur ce doigt le dos d'un scalpel. Notre anatomiste recule aussitôt et pousse un cri terrible; puis, riant de sa méprise, il avoue avoir senti le tranchant du fer et une douleur cuisante pénétrer jusqu'à l'os. (Gratiolet, De la physionomie, p. 287.)
Au moment où s'instruisait le procès du maréchal Ney, plusieurs personnes, réunies dans un salon, parlaient de lui et des événements politiques qui se groupaient autour de son procès. Tout à coup on annonce un visiteur dont le nom {Maréchal aîné) se rapprochait du nom de Ney. L'une des personnes assises pousse un cri : non seulement elle avait cru entendre le nom du maréchal, mais elle avait cru le voir lui-DQéme et avec les traits qu'elle lui connaissait. La ressemblance était demeurée à ses yeux parfaitement exacte pendant quelques instants. (D' Ture, Influence of the mind upon the body, p. 45. — Cité par P. Despihe, De la folie, p. 243.)
dans l'esprit l'image de sa victime? Cette image, qui à chaque instant le poursuit dans l'état de veille, vient, plus noire, plus incohérente, plus menaçante et plus înévilahle encore, l'assaillir pendant ses rêves. Bientôt le moindre bniit lui fait peur; il s'imagine entendre des voix qui le dénoncent ou qui témoignent contre lui. Un peu plus, il serait dans la situation de ce fou, pour qui le tic-tac de sa montre se translbrmait en paroles moqueuses, le traitant d'homme déshonoré. Mais si les sens en arrivent à favoriser ces illusions, sont-ils bien loin de l'état où, d'eux seuls, ils reproduiraient les formes redoutées ou feraient résonner ces voix accusatrices? Non, à coup sûr. Il faudrait sans doute, pour cela, que la tension cérébrale fût assez forte pour altérer les fonctions des centres nerveux. Mais n'est-il pas évident qu'il n'y a plus à francliir qu'un stade plus ou moins diflicile, selon les organisations individuelles, pour arriver à l'hallucination?
Disons maintenant que, suivant les témoignages des aliénistes, on rencontre chez les malades des hallucinations de tous les sens : hallucinations de la vue, de l'ouïe, du toucher, du goût, de l'odorat, des sens internes'. C'est avancer une fois de plus que tous les sens peuvent, à des degrés divers, reproduire la sensation primitive, bref, que tous contribuent à alimenter ce que nous appelons l'imagination.
Mais comment, et en vertu de quelles lois reviennent ces images?
Si nous nous observons nous-mêmes, et si nous jetons quelques regards attentifs autour de nous, nous constatons que la sensation actuelle d'un objet présent, clairement et distinctement aperçu, et Timage d'un objet absent ou le renouvellement spontané d'une sensation antécédente, ne se produisent guère simultanément. L'organe ne pourrait aisément sufBre à ce double travail. Plus l'un est fort, plus l'autre est affaibli. M. Taine, et avant lui Gratiolet*, ont recueilli sur ce point des observations intéressantes. Composer un air de musique alors qu'on en entend jouer un autre est difficile. Avez-vous un portrait sous les yeux et voulez-vous vous représenter une autre figure plus ou moins semblable ou différente, involontairement vous levez les yeux ou vous détournez la tête; vous cessez momentanément de regarder le portrait qui est devant vous. En revanche, il est plus facile de composer de la musique devant un tableau, parce qu'alors la sensation actuelle et la sensation renouvelée ou image, n'appartenant pas au même sens, ne se font pas autant concurrence. Êtes-vous occupé à un travail qui exige une attention persévérante et fortement appliquée, vous ne pensez qu'à l'instrument que vous dirigez et au travail que vous exécutez : nulle autre image ne se présente à vous. N'avez vous à dépenser qu'une activité machinale, et l'habitude vous dispense-t-elle de réfléchir, pendant que vos doigts sont en mouvement, alors les images vous arrivent nombreuses et variées : vous avez les pieds ici, les
1 . Taine, De V Intelligence. Gratiolet, Anatomie comparée du sys» tème nerveux dans ses rapports avec r intelligence.
yeux aillotirs. Que si vous cliercliei! à enchaîner logiquement des imagos, soit pour retrouver des souvenirs -exacts et précis, soit pour eonstruire do véritables idées et formuler doB jugenients sûrs, vous réduirez sans doute l'intensilé des images, et de celles qui s'offriront à vous vous n'en accepterez qu'un petit nombre. Si vous vous abandonnez indifTéremment à celles qui viennent d'elles-mêmes ou au gré d'associations insignifiantes , votre esprit va s'isolant de plus en plus du monde réel. Quand les sens se sont fermés l'un après l'autre, aux approches du sommeil, et qu'enfin l'organisme a cessé tout commerce avec le dehors, les images régnent et dominent en nous sans résistance; nous les subissons et nous y croyons, jusqu'à ce que, redevenus plus sensibles aux impressions dus choses réelles, nous puissions, après comparaison, constater leur véritable natui'e.
Plus généralement, dans une existence laborieuse et bien remplie, les imaginations ont peu de plac»; elles abondent dans les heures de paresse et de rêverie. Elles abondent Aussi chez les Orientaux fatalistes, chez tes jeunes gens qui ne peuvent pas encore être engages dans les luîtes de la vie réelle, clien les déclassés, dont l'ambition est aussi vive que leur énergie l'est peu, chez les fenimas oisives, chez les personnes craintives qui, se supposant malades ou impuissantes, redoutent d'agir, chez certains religieux adonnés à !a vie purement contemplative et chez lesquels les organei^ même de la vie animale ont presque suspendu leurs fonctions'. Jamais enlin les fausses sensations ne 1. Vojez D' GJaitbooaicr, MaJadie dci Mytligues.
tourmentent autant les organes les plus intimes, jamais ils n'envoient à notre cerveau tant de vapeurs et de vertiges, que quand la pauvreté du sang met à la disposition des organes des matériaux insuffisants; les fonctions habituelles se ralentissent» et c'est alors que se développent ces mouvements vagues, sans utilité, sans but et sans règle, qui agitent et tourmentent l'individu.
Quelle conclusion tirer de tous ces faits? Que si l'activité de nos sens n'est pas occupée par un travail qui les attache soit à des objets réels et présents, soit à des conceptions cherchées et élaborées par Tintelligence, cette activité n'en devient pas pour cela moins intense; elle en devient plus indépendante, plus libre, en un sens; elle s'abandonne plus au hasard. Et à quoi s'applique- t-elle? Sans doute elle enfante bien souvent des images incohérentes, auxquelles rien ne répond dans la nature. Si cependant vous en cherchez avec attention les éléments, vous trouverez toujours que le sens tend à renouveler des sensations antérieures. L'esprit les réunit pêle-mêle ou les combine ; mais, quant au sens, il n'imagine que ce qu'il a senti et perçu au moins une fois.
Cette tendance des organes sensoriels à reproduire ou à renouveler leurs propres sensations peut être aisément expliquée. Elle n'est qu'un cas d'une loi beaucoup plus générale, de la tendance qu'ont tous les organes d'un êtrengrivant, sans exception, à vivre de leur vie le plus possible. Par cela seul qu'un organe vit, il s'entretient, il répare ses pertes, il se développe, il résiste à tout ce qui contrarie son é\olul\o\i, \\\xv
vaille à se maintenir ou à s& replacer lui-mènie dans son état normal, agissant toujours avec d'autant plus de vivacité que les conditions environnantes lui sont plus favorables et que les matériaux sur lesquels il doit s'exercer sont moins rebelles à son action. Il est inutile d'ajouter qu'à des degrés divers la douleur vient attester les difficultés que ressent l'organe, comme le bien-être ou le plaisir accompagne tout développement facile et vigoureux de ses fonctions.
Cela étant, devons-nous être étonnés que l'organe, habitué à une action périodique et la sentant, pour ainsi dire, nécessaire, tende toujours à la recommencer? Dans l'état ordinaire, nous lui fournissons régulièrement de quoi exercer son travail, de quoi s'entretenir ou ae renouveler. Mais il est constant qu'en un certain nombre d'occasions, privé des aliments habituels de son activité, il aspire néanmoins à l'exercer encore, souffre du besoin qu'il ressent et communique à l'être tout entier je ne sais quelles sensations obscures causées par les efforts pénibles et infructueux qu'il tente pour agir. Or, les sens proprement dits obéissent à la même loi, avec cette différence que les sensations auxquelles ils donnent lieu sont non seulement plus nombreuses, mais, plus claires et plus précises, l'activité personnelle de l'individu s'y intéressant davantage. Tels aliments sont les matériaux sur lesquels s'esercent les fonctions de l'estomac : tels autres provoquent l'activité des intestins. Par quoi l'activité de l'œil, de l'ouïe, del'odorat, est-elle provoquée? Par ces mouvements ou ondulations qu'ils tranaforment en lumière, couleur, son, odeur, et
ainsi de suite. De même encore que tels aliments révoltent les intestins ou Testomac, de même telle succession de sons et tel rapprochement de couleurs blessent les oreilles et les yeux.
Si un organe intérieur peut, à la suite de ses tendances naturelles, contracter des besoins imprévus, des exigences factices et, avec d'insensible gradations, des habitudes anormales, nos sens extérieurs le peuvent aussi. On le conçoit tout d'abord et sans peine pour les sens du goût et de l'odorat, si voisins des organes de la nutrition et liés à eux par tant de sympathies. Mais il faut l'admettre aussi pour les autres sens. Tant que l'ouïe et la vue sont occupés et retenus agréablement par les sensations que les choses environnantes leur procurent, ils ne tendent qu'à transmettre fidèlement ces sensations à l'esprit qui les élabore, qu'à les lui rendre sous une forme qui facilite son travail sans lui imposer ni distraction violente ni fatigue. Les sensations sont-elles suspendues par l'absence de leurs objets naturels, il est positif que les sens travaillent à s'en procurer d'autres. Dans le silence profond, nous sentons nos oreilles qui bourdonnent. Quand nos yeux sont fatigués de voir trop longtemps une seule et même couleur, ils voient spontanément la couleur complémentaire de celle-là, c'està-dire celle qui, jointe à elle, reconstitue la lumière blanche. Mais ce n'est pas tout. Non seulement tout organe du corps tend à vivre de sa vie propre : chacun d'eux vit aussi solidairement avec tous les autres, jouit ou souffre de ce qui fait jouir ou souffrir les autres : chacun est entraîné dans l'action de ceux, (çjii
lui touchent de plus près; et quelquefois même, dans des efforts plus énergiques, toutes les parties de l'économie peinent simultanément pour faciliter le travail qui intéresse la communauté tout entière. Or, à mesure que notre vie se prolonge, nos sensations se multiplient et se diversifient; elles s'exercent dans des circonstances dont pas une peut-être ne se reproduira jamais exactement même ; elles entrent dans des combinaisons d'images et d'idées qui se renouvellent et s'agrandissent perpétuellement; elles contribuent à exciter ou à satisfaire des besoins de toute sorte : elles lient donc avec les phénomènes tant internes qu'externes des associations dont le nombre est illimité. Une telle activité, sans cesse entretenue, et qui, nous le savons, n'est même pas suspendue pendant le repos du sommeil, veut à chaque instant s'exercer. Or, toute activité peut contracter des habitudes ; et il suffit que l'image d'une chose invisible agrée mieux que la vue des choses visibles, pour que le sens tende graduellement à reproduire avec un relief croissant l'image préférée. C'est en vertu de la même loi que nous pouvons mêler à la vue d'objets réellement perçus des images partielles qui nous les font actuellement voir plus beaux ou plus laids, suivant que nous les voulons tels ou tels pour satisfaire notre amour ou notre haine. Nous ne voyons pas tous les mêmes personnes avec les mêmes yeux, comme dit le langage populaire.
Dans ce que nous venons d'exposer sont implicitement contenues toutes les lois de l'imagination, tant celles qui président à l'activité spontanée des images