Ann, méd.'psych»^ année 1858, p
nous, qu*on ne puisse ramener aux précédents. Quelques exemples permettront d'en juger.
Un magnétisé — ou simplement un malade dont on a pu hâter la crise somnambutique — n'a-t-il pas, dira-t-on, une sensation souvent très délicate de ses organes internes, de leurs fonetions, de leurs maladies, on est alla jusqu'à dire de leurs besoins et de leurs secrètes appétences? Oui, des médecins, des savants sérieux l'ont admis. Ils avouent l'avoir vu et constaté. On a appelé cela l'instinct des remèdes. Mais n'oublions pas qu'outre nos cinq sens extérieurs il y a un sens vital qui, dans l'état ordinaire, nous avertit tant bien que mal de la façon dont s'accomplissent en nous les Ibnotions de la vie. Ce sens est plus ou moins distinct de celui que beaucoup de physiologistes appellent sens musculaire et qu'ils disent être prodigieusement exalté dans le somnambulisme. La seconde expression s'applique d'une manière plus particulière à la sensation de l'efTort, ou, si l'on veut, de ta coopération des muscles dans l'cflbrt, et à la sensation de la résistance : la preinière s'applique généralement à toutes les sensations auxquelles peut donner lieu le mouYement d'un organe interne quelconque. Quoi qu'il en soit, le sens vital ne peut-il être aussi bien surexcité que l'ouie ou l'odoratî Dans nombre de cas, il est avéré que l'individu lit et écrit malgré l'obscurité, quelquefois même lit d'autant mieux que l'obscurité est plus profonde. Il n'est pas plus inconcevable que l'estomac, dont nous sentons grossièrement la place et les mouvements dans les digestions difficiles, doive a une crise somnambulique
une sensibilité plus fine ou plus intense. Si le siège de sens est répandu dans tous les organes intérieurs sans exception, ce sens ne peut-il être, pour ainsi dire, multiplié autant que surexcité? En d'autres termes, la sensibilité du malade ne peut-elle être aussi bien avivée dans le foie que dans les intestins, dans la vessie que dans l'estomac, dans le cœur que dans les poumons? Et ainsi, le sujet ne peut-il être beaucoup plus à même que dans l'état normal de sentir s'il a tel organe plus menacé, et si, par exemple, ii souffre plus dans les grosses bronches que dans les petites, et ainsi du reste?
D'ailleurs, à l'appui de ce raisonnement, il y a des faits. « Il est des malades, et particulièrement chez les femmes, dit Cabanis, qui suivent des personnes à la trace comme un chien et reconnaissent à l'odorat les objets dont ces personnes se sont servies ou qu'elles ont seulement touchés. J*en ai vu dont le goût avait acquis une finesse particulière et qui désiraient ou savaient choisir les aliments et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe d'ordinaire que chez les animaux. On en voit qui sont en état d'apercevoir en elles-mêmes, dans le temps de leur paroxysme, certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve, bientôt après, la justesse de leur sensation, ou d'autres modifications organiques attestées par celles du pouls ou par des signes encore plus certains. Les charlatans ont dans tous les temps tiré grand parti de ces femmes hystériques et vaporeuses, qui, d'ailleurs^ pour la plupart, ne àem^w^<^\i\.
jias mieux que d'attirer l'attention et de s'associer à
rétablissement de quelque nouvelle imposture', n
Or, c'est par des sensations tout à fait analogues que eertaines maladies s'annoncent quelquefois à l'avance dans des rêves qu'on est tenlc de croire prophétiques, qui le sont en effet, mais naturellement. Ainsi Galien cite un malade qui songea qu'il avait une jambe de pierre : quelque temps après, cette même jambe était frappée de paralysie. Ce malade avait tout simplement senti les premières atteintes du mal; ii avait donc imaginé, rêvé le mat lui-même : l'imagination n'avait fait que développer la sensation perçue. Les médecins modernes donnent aussi d'assez nombreux exemples de faits semblables. Un homme que menace une maladie de cœur rcve plusieurs nuits de suite qu'on lui laboure le cœur avec un poignard. Arnauld de Villeneuve songe qu'il est mordu par un chien à la jambe, et un ulcère cancéreux s'y développe aussitôt. Conrad Gcsner croil: en rêve être mordu au sein gauche, d'où il conclut qu'il doit y avoir en cet endroit une lésion naissante, et en effet, peu de jours après, s'y déclare un anthrax auquel ne tarde pas à succomber le célèbre naturaliste". M. Teste, ancien ministre de la justice sous Louis-Philippe, rêva qu'il avait une attaque de goutte, et, trois jours après son rêve, il succombait en effet à cette affection^ Il est aisé de voir que dans ces différents cas
1. Cibanis, HapporU du phyiique et du moral, vdit. L. Pciïse,
Pimage qui deTieat le centre de tout un rêve est ellemême en relation très étroite avec une sensation parfaitement réelle : ou pour mieux dire, le rêve n'est que cette sensation même prolongée et travaillée par l'imagination du sujet. Il n'y a là ni intuition directe de l'esprit, ni libre invention, ni découverte due à quelque faculté nouvelle et supérieure. Rappelonsnous maintenant que le somnambule est un malade capable de parler et de raconter ce qu'il éprouve, tout en dormant, ei nous aurons l'explication de cet instinct des remèdes qu'on trouve, non pas toujours, remarquons-le bien, mais quelquefois, chez un certain nombre de somnambules.
Ce soi-disant instinct va-t-il jusqu'à permettre au malade de prédire la guérison de son mal? Al. Bertrand l'a timidement avancé. Mais d'après les exemples mêmes qu'il allègue, cette faculté consiste simplement à sentir et, par suite, à imaginer le ralentissement de la douleur comme en avait été sentie et imaginée la première invasion. Au dire du même observateur, là s'arrête la science des somnambules. Très souvent, dit-il, ils annoncent leur propre guérison quand ils sont simplement à la veille d'une suspension plus ou moins longue de leur mal. Ce dernier fait est intéressant à noter. Nous y voyons, réduite à sa véritable mesure, la portée déjà considérable des troubles et de l'exaltation des facultés du somnambule. Nous y trouvons aussi de quoi nous expliquer comment cette exaltation partielle peut être exploitée par un charlatan. La suite de notre analyse va nous donner sur ce point de nouvelles lumières.
M L-IMAGINATIOS.
Ce mpme observateur, très savant (bien qu'un peu créilulti çà et là), nous donne encore comme un caractère particulier du luagiiélisiuc ce qu'il appelle l'inertie morale. Le mot est très biencboisi. Les corps sont dits inertes, non pas parce qu'ils sont naturellement dans l'immobilité, — ils sont au contraire toujours en mouvement, — mais parce qu'ils ne peuvent^ pas d'cux-raèmea commencer ou arrêter un mouvement ni varier la direction de leur mouvement. C'est en ce sens qu'on peut dire que le somnambule est frappé d'inertie morale. 11 n'est pas maître de luimême, il ne peut penser a ce qu'il veut, ni faire ce qu'il veut, ni parler de ce qn'il veut. Mieux encore, il n'a aucune volonté, bien qu'il ae meuve et agisse; il est toujours prêt à céder instantanément à toutes les suggestions ; ce mot est consacré pour désigner l'action que l'on exerce sur les sens et sur l'activité du somnambule. Il suffit le plus souvent qu'on lui suggère l'idée de faire une chose pour qu'il l'exécute tout aussitôt, comme il suffit qu'on lui suggère l'idée qu'il éprouve telle ou telle sensation pour qu'il montre d'une manière très significative qu'il l'éprouve en réalité.
Mais les actions du somnambulisme naturel se déroulent, elles aussi, comme un mécanisme tout monté le rêve qui a déterminé ffi malade à parler ou à marcber, qui lui a ouvert ou fenné tels ou tels de sens, lui a par avance dicté ses discours, tracé route, donné le modèle de «on travail. En un rai c'est l'image qui est mail is une imaf
glément élaborée par d< lalades,
SOMNÂMBUUSME ARTIFICIEL. 57
dans tous les cas/ à Faction libre et rationnelle de la personne.
Dans le somnambulisme artificiel, il y a cependant au début un fait de plus qui, sans rien introduire de merveilleux, exerce une influence considérable sur la succession des phénomènes. L'image est suggérée, et celui qui a pu la suggérer tient avec elle dans sa main la suite entière de la crise. Au moment où le sujet voit cette crise l'envahir, il s'abandonne, il se sent sous la domination d'une autre personne, il se sent être le patient de quelqu'un. Ajoutons que chez les somnambules naturels les crises qui sont relativement plus rares sont déterminées par un rêve d^une nature particulière, spontanément éclos dans le cerveau de l'individu. Chez les magnétisés, chez les personnes qui, suffisamment disposées, se prêtent à tous les manèges du somnambulisme artificiel, les crises vont se répétant et finissent par devenir une habitude. Elles n'attendent plus l'influence décisive d'une préoccupation intérieure plus ou moins mûrie. 11 en résulte que l'imagination du patient doit s'ouvrir plus docilement à l'influence et aux suggestions de l'opérateur, qui peut ainsi lui imposer à volonté le rêve et les images qu'il lui plaît. Mais à la suite des images arrivent, grâce à l'inertie morale du sujet, les phénomènes d'insensibilité partielle, les sensations exclusives et spéciales, la possibilité de soutenir une conversation sur tout ce qui touche au rêve commencé ; voilà tout le mystère.
Le savant anglais Carpenter, analysant l'état du so nnambulc, donne la description suivaule , o^e
58 I.'1)1AGINAT[U.N.
nous eussions pu tout aussi bien citer à propos <lu somnnuibulisme naturel, car en réalité elle s'applique aux deux états : « Tant que l'altcnlion, dit-il, demeure attachée sur un objet quelconque perçu ou conçu, rien autre n'est senti; d'où complète insensibilité à la souffrance corporelle, attendu que le somnambule n'a d'altenlion que pour ce qui se passe en son esprit. Mais en un instant, en dirigeant l'attention sur les organes des sens, l'aneslhésie peut être remplacée par la sensibilité la plus vive. De même aussi, quand l'attention est fixée sur un certain enchaînement d'idées, tout ce qui se dit d'accord avec ces idées est entendu, tout ce qui est en désaccord passe inaperçu'. B Pesez toutes ces paroles, et voyez ce que peut faire d'un sujet prédisposé la suggestion qui lui impose des images capables elles-mêmes de suspendre les sens, de les faire sentir, etc., etc.
Ce fait de la suggestion a donc, on le Toit, une importance considérable. Mais il n'a rien de surnaturel, ni même d'extraordinaire. Pour le faire bien comprendre, il vaut In peine de chercher quelques exemples dans des cas intermédiaires entre la santé et la maladie, entre le rêve ordinaire et le somnambuhsme.
« Nous avons connu, dit Carpenter, une jeune fille qui, dans le temps qu'elle était à rdcole, se mettait souvent à parler une heure ou deux après s'être endormie. Ses idées roulaient presque toujours sur les événements du jour précédent; et si on l'encou-
1. CLli! par LiUr^, dniis la P/iijiiologie de Mûlki', tonio II, notes.
rageait par des questions qui la guidassent, elle rendait un compte très distinct, très cohérent, révélant souvent ses propres peccadilles et exprimant un grand repejitir pour les siennes, tout en paraissant hésiter à faire connaître celles des autres. Mais pour tous les sons ordinaires, elle semblait parfaitement insensible. Un bruit fort l'aurait éveillée, mais il n'était pas perçu dans l'état du sommeil parlant; et si l'interlocuteur hii adressait des questions ou observations qui n'entraient pas dans le cours de ses idées, ses paroles ne faisaient aucune impression. Toutefois avec un peu d'adresse, on pouvait la faire parler sur toute espèce de sujets : il suffisait de ménager graduellement les transitions ^ i»
Chez cette jeune fille l'état somnambulique n'était pas très caractérisé : l'inertie morale n'était pas complète. Il fallait, on vient de le lire, une certaine habileté pour l'amener au sujet qu'on désirait. Mais on a lu partout l'exemple de cet officier qui, lui, touchait de beaucoup plus près au somnambulisme et à qui ses camarades faisaient rêver tout ce qu'ils voulaient*. Simulait-on un duel à ses côtés, il s'imaginait passer lui-même par toutes les phases d'un duel, et lorsqu'on tirait le coup de pistolet final, il se demandait qui était frappé, de son adversaire ou de lui. Endormi un jour sur un coiîre, on lui persuada qu'il tombait à la mer, et aussitôt on le vit exécuter, tout endormi, les mouvements de la natation.