L-ISACISATIO.N
e celles que nous commettons tous les jours et qui ne supposent ni n'amènent auoun trouble dans l'intelligence. Il est de la nature de l'esprit de motiver les sensations dont son organisme est affecté; or, il perçoit réellement une impression sensorielle. Ce sens auquel il est uni est positivement modifié. Il afiit donc conformément à sa loi quand, n'ayant d'ailleurs aucune raison grave de douter, il attribue à un objet extérieur cette représentation si parfaitement semblable à ses sensations accoutumées. En un mot, te fait de l'hallucination n'implique à lui seul aucune anomalie psychique, aucun désordre de l'intelligence'. Il est seulement vrai, nous le verrons, que l'hallucination est le plus souvent précédée ou suivie de graves désordres intellectuels.
i. ElJe peut même se rcuourcicr sans produire aucune ruI'iG, mais a la Tareur de ccrlaioes causes qui soni, ce nous senibln, les siiirantes : i' une forée d'esprit peu commune ; 2° un enthousiasme qui, tout en fatiguant l'organisme, reste iui-m&no sensé, cirait et bonnête, parce qu'il est euDammé par l'amour d'une pure et noble cause; S° un ensemble de croyances qui sont raisonnées et raiaonugbles (bien qu'on puisse en discuter l'objectivilâ), de telle sorte que la foi dans la réalité de certaines apparîtious, par eiemple, trouve aisément sa place et dans la raison commune de l'époque et danEi l'ensemble des idées de l'individu, sans déranger ni rharaioaie de ses convictions ni l'équilibre de son entendement. Ainsi aeronl (nous ne voulons pas discuter ici sur les sajnta) Socrale, Jeauned'Arc, Pascal. Et deJeaane d'Are en particulier, l'aliéniste le plus déterminé à étendre le domaine de la Th^omanit devra dire: t Cet état singulier ds l'appareil nerveniagissail en euSam-~ niant sou antoui' guerrière, en communiquant i son commandement un air de puissance presque inouï, en enlreteuant une sorte d'illumination de tout l'entendement, plulAt qu'en faussant les combinaisons de Bon esprit el la rectitude de sou jugement, s (Calmeil, De la Folie, contidéréi au point de eue patkiilogiqae, pkilotopkigue, historique et jti-iiciain, etc., tome I, page ISS). Comparez ce que nous iTons dit plus liaut de l'eilase, page 70-71.
Voilà ce que disent bon nombre d'aliénistes * pour démontrer que Thallucination est en elle-même un fait purement physiologique.
Sans contredire cette assertion, il est permis de la compléter. C'est ce que l'on fait en décrivant les principales conditions de rhallucination, conditions qui sont en partie physiologiques, en partie psychologiques.
Plusieurs médecins pensent que, chez quelques sujets, Thallucination peut être le résultat d'une tension volontaire, énergique et soutenue de l'esprit. Parmi eux, l'un des plus distingués, trop tôt ravi, hélas ! par les atteintes mêmes du mal à l'étude duquel il voulait consacrer sa vie, le docteur Marcé, croit que dans certains cas, exceptionnels, il est vrai, « l'attention et la volonté ont exercé une influence positive sur l'apparition des hallucinations. » Mais les exemples qu'il apporte* ne sont guère faits pour confirmer sa théorie. Que nous cite-t-il en effet comme s'étant hallucinés à
volonté? « Un monomaniaque de M. Michéa »,
« un malade de M. Moreau de Tours », un malade cité par Abercrombie » D'autres écrivains allèguent de même « Un jeune épileptique » qui, s'amusant à concevoir un objet bizarre, « voyait immédiatement cet objet se traduire fidèlement à ses yeux. » On en conviendra, voilà des personnages singulièrement choisis pour prouver l'influence de la volonté personnelle et de l'énergie d'une libre attention. Dans une organisation prédisposée par un mal chronique
i. Entre autres le D' Parchappc, le D*" Despine. 2. Marcé, Traité des maladies mentales^
Ua L-IMAGIKATIOS.
OU latent, la seule représentation, la seule idée du trouble cérébral devient une excitation malheureusement trop suflisante pour produire ce trouble en réalité. Si le malade se figure alors qu'il commande à son organisme et le tient en son pouvoir, il se trompe, il lui est bien plus aisé de provoquer l'hallucination que de l'empêcher. Cela n'est-il pas caractéristique? Et cette facilité ne marque-t-elle pas beaucoup plutôt la faiblesse du sujet et son asservissement à un mécanisme toujours trop prêt à fonctionner? C'est comme si un peureux se vantait de pouvoir se donner la colique à volonté, rien qu'en se représentant un danger quelconque.
En somme, ce qui est conforme à l'expérience des asiles et aux témoignages de tous les aliénistes, c'est que le développement des hallucinations reconnaît les trois conditions suivantes (ces conditions d'ailleurs se tiennent et se déterminent l'une l'autre, comme on peut s'en rendre compte aisément) .
D'abord, il faut que les appareils sensoriaus internes soient excités. Comment? Ceci n'est pas de noire compétence, et nous croyons que les physiologistes n'ont encore bien élucidé ni la nature de cette excitation, ni le point précis où elle porte, ni le mécanisme qui la produit. Mais alors, objectera-t-on, peut-on affirmer qu'elle existe? Ou le peut, à coup sûr, parce que le fait d'une perturbation cérébrale chez les hallucinés est attesté par des symptômes positifs nombreux, et aussi parce qu'on provoque des hallucinations à volonté, nous en verrons tout à l'heure des exemples, par l'inf^estion et l'absorption de sub-
stances vénéneuses dont l'action sur les centres ner yeux est indubitable. Enfin, nous avons vu que les hallucinations de la vue peuvent se produire chez des sujets dont les nerfs optiques n'existent plus. C'est donc bien une modification interne, centrale, qui constitue le phénomène; et ceci est tout à fait d'accord avec les théories les mieux accréditées sur l'action et le rôle des nerfs, simples conducteurs d'impressions, simples intermédiaires entre les agents extérieurs et les centres cérébraux.
En second lieu, si l'état des centres cérébraux d'un individu le prédispose à l'hallucination, rien ne facilite plus cette tendance que la suspension ou l'afTaiblissement des impressions extérieures. 11 est connu que le passage insensible de la veille au sommeil favorise la production de troubles sensoriaux. M. Alfr. Maury a fort habilement décrit, après les avoir étudiées sur lui-même, ces hallucinations, qu'il appelle hypnagogiques, c'est-à-dire propres au temps qui amène le sommeil. La fatigue de l'esprit, après une contention prolongée, et surtout à la fin d'une veille laborieuse, est encore une circonstance favorable. Ce n'est pas que l'effort de l'esprit réalise directement une image souhaitée et évoquée, — nous avons montré le peu de fondement de cette opinion, — c'est au contraire l'épuisement amené par une dépense excessive d'activité qui abandonne et l'organe et l'automatisme de la fonction à des influences étrangères. Quand on est seul à travailler dans une nuit d'hiver, à la faveur d'une lampe dont la lumière rabattue sur le papier où l'on écrit laisse dans l'obscurité le reste de la salle, on
L'iaAGINATIO?!.
1 Bes idées,
se lance, pour ainsi dire, à la poiisuite è on oublie le temps et le lieu, on est tout a son sujet: In tète s'échauffe, les images abondent, elles se colorent : les abstractions mêmes sur lesquelles on travaille semblent prendre corps, elles s'opposunt les unes aux autres comme un drame vivant et animé. Puis on arrive au bout d'une série, la démonstration est faite ou la peinture terminée: l'esprit s'arrête, la tète se lève, les sens cherchent, ils no trouvent que la soliludè, les ténèbres et le silence. De là une sorte d'étonnemenl et de secousse; les centres cérébraux ne peuvent ni recommencer le travail de tout à l'heure, ni se familiariser instantanément avec le vide et s'arrêter dans le repos. 11 n'est pas étonnant qu'ils enfantent spontanément quelques images. C'est le moment par excellence des visions, des terreurs subites.
Telle est, à n'en pas douter, l'hallucination célèbre de lîrulus, telle que Plutarque la raconte. Plutarque, on le s;itt, croit naïvement aux prodiges, et son récit n'en est que plus précieux.
« Comme ilx se préparoyent, dit-il, pour repasser de l'Asie en Europe, on dit qu'il se présenta à luy un gi'and et merveilleux prodige. Il estoit homme vigilant de nature et qui dormoit bien peu, tant pour ce qu'il vivoit fort sobrement que pour ce qu'il s'exerceoit et travailloit continuellement. Jamais il ne dormoit do jour, et la nuict ne dormoit sinon autant qu'il eust été contrainct de deraourer sans rien faire, ou sans parler à personne, quand tout le monde reposoit. Mais lorsqu'il avoit la guerre et la superintendence de loua lea aff^ireS] ayant toujours l'ontende"
ment tendu à la cogitation de l'issue, et de ce qui en devoit advenir, depuis qu'il avoit seulement un peu sommeillé après soupper, il employoit tout le reste de la nuict à despescher ses plus pressants affaires, et après les avoir expédiez, et y avoir donné provision, s'il luy restoit du temps, il se mettoit à lire quelque livre jusques au troisième guet de la nuict, à laquelle heure les capitaines, centeniers et chefs de bandes avoyent accoustumé de s'en venir vers luy. Sur le poinct doncques qu'il devoit passer en Europe, une nuict bien tard, tout le monde estant endormy dedans son camp en grand silence, ainsi qu'il estoit en son pavillon avec un peu de lumière, pensant et discourant profondement quelque chose en son entendement, il luy fut advis qu'il ouit entrer quelqu'un, et jetant sa veuë à l'entrée de son pavillon, apercent une merveilleuse et monstrueuse figure d'un corps estrange et horrible, lequel s'alla présenter devant luy sans dire mot : si eut bien l'asseurance de luy demander qui il estoit, et s'il estoit dieu ou homme, et quelle occasion le menoit là. Le fantasme lui respondit : « Je suis ton mauvais ange, Brulus, et tu me verras près la ville de Philippes. » Brutus, sans autrement se troubler, lui répliqua : g, Eh bien, je t'y verray donc. » Le fantasme incontinent se disparut, et Brutus appella ses domestiques, qui luy dirent n'avoir ouy voix ni veu vision quelconque*. »
Le lendemain matin, Brutus raconte son apparition à Cassius. Celui-ci, disciple d'Ëpicure, lui explique