L'IMAGINATION DANS LE IIÊVE
Plus d'antagonisme enfln entre l'image et le raisonnement. Les images se succèdent comme elles le veulent : d'où ce qu'on appelle l'incohérence du rcve. Ce n'est pas à dire que les images arrivent absolument au (lasai'd et sans associations d'aucune sorte. Mais ces associations d'imngcs n'obéissent pas tout à fait aux mêmes lois que les associations d'idées. Tous les rapports accidentels, si fugitifs et si insignifiants qu'ils soient, ceux qui sont fondés sur une similitude dans les mots tout aussi bien que ceux qui reposent sur quelque analogie superBcielle ou non dans les choses, tous en un mot sont acceptés sans contrôle : le moindre d'entre eux suffit toujours pour amener une imagination à la suite ou à la place d'une autre. M. Alf. Maury rapporte de curieux exemples, recueillis sur lui-même, de cette espèce d'association dans les rêves, n Je pensais, dîl-il, au mot kilomètre, et j'y pensais si bien que j'étais occupé en rêve à marcher sur une roule où je lisais les bornes qui marquent la distance d'un point donné, évaluée avec cette mesure itinéraire. Tout à coup, je me trouve sur une de ces grandes balances dont on fait usage chez les épiciers, sur un des plateaux de laquelle un homme accumulait des kilos, ahn de connaître mon poids. Puis, je ne sais trop comment, cet épicier me dit que nous ne sommes plus à Paris, mais dans l'île de Gilolo, à laquelle je confesse avoir très peu pensé dans ma vie. Alors mon esprit se porta sur l'autre syllabe de ce nom; et changeant en quelque sorte de pied, je quittai la première et me mis à glisser sur le second, et j'eus successivement plusieurs rêves dans lesquels je
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voyais la Heur nommée lobêlia, le général I/tpez, dont je venais de lire la déplorable fin ii Cuba; enfin, je me réveillai faisant une partie de loto. Je passe, il est vrai, quelques circonstances intermédiaires dor.t le souvenir ne m'est pas assez présent et qui ont vraisemblablement aussi des assonances semblables pour étiquettes. Quoi qu'il en soit, le mode d'association n'en est pas moins ici manifeste. Ces mots, dont l'emploi n'est certes pas journalier, avaient enchaîné des idées fort disparates', w Pareille incohérence, provoquée par les mêmes associations, a été souvent signalée chez les fous*.
Mais si des intermédiaires aussi minces suffisent pour passer d'une image à l'autre, on comprend que l'imagination du dormeur coure avec une rapidité si vertigineuse de sujet en sujet. Bien souvent, cela est probable, cette rapidité est telle qu'elle équivaut presque à la simultanéité. En d'autres termes, nous pouvons en un fragment imperceptible de la durée contempler des séries d'images qui se posent à peu près toutes ensemble comme un seul tableau. A notre réveil, nous revenons aux conditions normales de la pensée discursive, jugeant les images sur lesquelles elle travaille, et obligée de s'arrêter sur chacune pendant un teuips appréciable qui se mesure sur le rythme actuel de nos diverses fonctions. Alors, si le souvenir de tel de nos rêves nous est resté, il nous semble, en en repassant toutes les phases, qu'il a dû se continuer et durer pendant un temps fort long. Ce phénomène
1. Alfr. Maury. le iommnl et tet rtnei, 5- ^ilit., p. 110. 3. leurel, FragmaiU ptycho/ot/igua Kvr la foli*, p. 32.
L'IMAGINATION DANS l.E RÊVE. HT
est surtout sensible, i! est vrai, dans certains sommeils artiricicts, comme celui que donne le haschich. « Cette interminable imagination (dit un littérateur racontant ses impressions de mangiîiir de haschich) n'a duré qu'une minute; car un intervalle de lucidité, avec un grand effort, m'a permis de regarder à la pendule. Mais un autre courant d'idées vous emporte : il vous roulera une minute encore dans un tourbillon vivant, et cette minute sera une autre éternité. Car les proportions du temps et de l'être sont complètement dérangées par la multitude des sensations et des idées'. » Mais de pareils faits sont loin d'être rares dans le sommeil physiologique ordinaire. Nous emprunterons encore à M. Alf. Maury un exemple tout à fait remarquable et concluant de cette étrange propriété de l'imagination dans les rêves : « J'étais, dit-il, un peu indisposé et me trouvais couché dans ma cbambre, ayant ma mère a mon chevet. Je rêve de la Terreur, j'assiste à des scfines de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire : je vois Robespierre, Marat, Fouqiiier-Tinvilie, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible; je discute avec eux; enfin, après bien des événements queje ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d'un concours immense, sur la place de la Révolution; je monte sur l'échafaud; l'exécuteur me lie sur la planche fatale, il ia fait basculer, le couperet tombe, je sens ma tète se séparer de mon tronc ;
1, Ch. Baudelaire.
Ils L'IMAUD'ATION,
je m'éveille en jiroie à la piiia vive angoisse, et je me sens sur le cou la (lèche de mon lit qui s'était subite-" ment détachée et était tombée sur mes vertèbres cervicales, il k fa^on du couteau de la guillotine. Cela avait eu lieu en un instant, ainsi que ma mère me le confirma; et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise pour point de départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé. Au moment où j'avais été frappé, 1c souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l'effet, avait éveillé toutes les images d'une époque dont la guillotine a été le symbole'. »
Ainsi, tout nous le montre, l'imagination règne seule dans le sommeil; l'activité autonome et réfléchie du principe personnel s'y repose. Il est cependant d'autres facultés de l'être humain qui fonctionnent encore. Il est des phénomènes tenant à la fois des deux vies, de la vie physiologique et de la vie psychologique, qui continuent à se produire. L'homme endormi ne cesse pas complètement d'éprouver, de percevoir certaines sensations. 11 en pergoît en luimême, car il est des organes ou des viscères dont les tendances et les mouvements sont loin d'être arrêtés, et il en est qiie certaines affections passagères (comme une mauvaise digestion par exemple) imtent, sans toutefois troubler assez le corps entier pour amener le réveil. 11 en perçoit aussi hors de lui : le toucher n'est pas complètement incapable de sentir, et l'oiilo n'est pas fermée à tous les bruits. Mais que deviennent ces