L'IMITATION CONTAGIEUSE
teur Bouchut se manifesta en I86I9 chez les jeunes filles de la paroisse de Montmartre, qui se préparaient à la première communion. Le premier jour de la retraite, au matin, trois d'entre elles furent prises, dans Téglise, de perte de connaissance et de mouvements convulsifs généraux de peu de durée. Il en fut de même à l'exercice du soir. Le deuxième jour, les mêmes accidents se produisirent chez trois autres jeunes filles, le troisième jour également. Le quatrième jour, celui de la première communion, douze furent atteintes du même mal. Aux offices du soir, vingt furent prises. Enfin, le cinquième jour, à la confirmation, quinze d'entre elles, à l'approche de l'archevêque, furent saisies d'un tremblement convulsif, poussèrent un cri et tombèrent sans connaissance lorsqu'il levait la main sur leur front. Dans cet espace de temps, quarante jeunes filles sur cent cinquante furent atteintes des mêmes phénomènes nerveux ^ De pareils faits se retrouvent en grand nombre dans les traités d'aliénation mentale ou de pathologie générale. Ces faits ne se produisent que dans des milieux préparés par une foi mal éclairée, par la superstition, par le fanatisme, par la terreur; ou bien ils sont amenés par quelque événement qui, tout à coup, d'une secousse violente, ébranle les intelligences et brise les volontés. Alors l'image est à peu près aussi puissante que dans le somnambulisme et dans l'hallucination.
i. Sur les possédées de Morzine, épidémie convulsive de la Savoie d'il y a dix ans, voir le savant ouvrage de M. Tissot sur V Imagination^ et les Ann. médico-psychol. On peut aussi cousulter l'ouvrage déjà cité de M. Galm^, qui relate un nombre considérable de MV& ^\i^Vïi^g\<^<&v
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Remarquez d'ailleurs quels sont les lieux où ces épidémies ont l'habitude de faiie explosion. Ce sont certains couvents où règne une ïie toute contemplative et où la docilité d'une foi naïve qui, non seulement croit au surnaturel et au miracle, mais est disposée à en voir partout, est en quelque sorte la loi; ce sont des ateliers, et surtout des ateliers de i'emmes, c'est-àdire des assemblées nombreuses où les mains occupées à un travail machinal laissent la tète assez libre pour rover et pas assez pour réfléchir; ce sont les églises, où les pensées sont tontes dirigées vers un même objet, où tous les cœurs sont enflammés d'un même amour, où la majoiité des fidèles peut assez souvent mêler à ses croyances des superstitions enlantines ; ce sont les cimetières, où la pensée du grand nombre est naturellement portée vers des idées terrifiantes; ce sont enlln les alentours d'un échafaudavec la vue du dernier supplice et le spectacle d'une foule avide d'émotions atroces'. Un phénomène extraordinaire, ou paraissant tel, vient-il a se produire, alors la pensée est glacée d'effroi ou fascinée par la surprise et par l'attente : la puissance d'agir est immobilisée, comme
i. Voici un Tait que rapportent Harc et Baîlkrgcr. Encore (rèa jeune et n'iyanl jamsi! donné aucun ligne de mélaocolie, Auguata SIrolim avait auiaU, à Dte^ile, k l'eiéculion d'une nommée ScheiTe, condamn£e i mort pour assassinat. Le Soin avec lequel on prépara l'iichaliiud ■Tsit produit sur Auguala Slroiun une impression telle que, de ce mo' tuent, elle regarda comme le plus grand bonheur celui de pouvoir terminer sa Tie de la même manière, c'eat-A-diru de pouvoir être préparée il la morl et de faire une En ausii édiliaole que la condamnée. Cette pensée ne la quitta plus; mats ses principes de morale lutlèrenl bien longtemps. Hai!i, un .jour, eut lieu i Dresde l'exécution d'un autre assassin. Cetle seconde oicilation sufQt pour exalter l'idée
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dans un rêve : l'automatisme de l'iiiiage et des phénomènes physiologiques qu'elle tient sous son empire est aussi complet que dans les névroses les plus caraclcrisées. Mais une sorte de contrepoids vient bien marquer la nature des lois qui président à ces états. On ne les fnit cessef qu'en ramenant l'individu à lui-même et au cours régulier de ses propres pensées.
Tout d'abord, cela va de soi, le moyen eflicnce par excellence et qui s'offre tout de suite à l'esprit, c'est d'empèchcr le contact en isolani les individus atteints, en dispersant ce qu'on a nommé les foyers d'infection, en évitant avec soin la publication de tout ce qui a rapport à la maladie, et plus encore la vue des phénomènes nerveux manifestés par les personnes frappées : car il n'y a rien de plus dangereux pour les natures impressionnables, telles que les femmes et les enfants. En second lieu, on a vu mettre un terme à ces épidémies par l'excitation vive d'un sentiment ou d'une passion qui, en absorbant les malades ou, pour mieux dire, en sollicitant et en forçant leur attention, opérait une diversion salutaire sur leur moral et par
première et pour pousser celle malheureuse Ijlle du meuiire. SiK seirminea oprès, sans encan motif appréuable, cIId luait à coups de Inclictte DTie de ses amied qu'elle aiait iuvilée à venir clicz elle. ]l y »rail au moine quinie ans que eetle idée persislalt, aans entraîner aucun dfsurdrc, malgré les luttes intérieures que soutenait la malade.
Il n'j arait pas là épidémie, puisque ce n'était qu'un fait isolé. Hais on ; Toit du moins l'elTel terrible de riuiilalion sur certaines or|;Bniutions, quand la circonalaiice est de nature i a|;ir sur l'imaginatioa d'une manière eilraordinuire.
Les exemples de faits pareils chez des honiicidea, des incendiaire*, des auicidés, ne sont pas absolument rares.
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suite sur leur physique. L'excitation du sentiment de la pudeur mit fin (chez les jeunes Ellus de Milet) à une épidémie de suicides : ou avait menacé d'exposer tout nus les cadavres de celles qui se tueraient. La crainte et la terreur ont également coupé court à des phénomènes du même genre. Ainsi tout le monde sait que Boerhaeve arrêta une épidémie naissante de convulsions hystériques dans un pensionnat, en menai;ant de brûler avec un fer chaud les jeunes fdles qui seraient prises du mal. Comme le rappelle enfin le docteur Despine, « les grandes pestes qui ravagèrent l'Europe pendant le moyen âge firent cesser par la terreur qu'elles inspiraient les épidémies hystériques et convulsives, dans toutes les localités où ces pestes se manifestèrent. » Mais, dans eus divers moyens curatifs, ee n'est pas seulement une terreur qui vient se substituer à une autre. C'est une crainte parfaitement explicable, conforme à la nature et par suite ii la raison, tout il fait apte ii provoquer la réflexion et les efforts d'une volonté personnelle, qui vient se substituer à une terreur mystérieuse el inexplicable qui ne pouvait que faire taire la raison et paralyser toute énergie. De même que la suspension de ces dernières facultés avait favorisé l'explosion de l'image, de même leur retour à l'activité en fait cesser ta domination désordonnée.
Venons maintenant aune forme moins aiguë, mais plus durable de cette espèce d'inclination. Il est des êtres qui sont portés plus ou moins habituellement à imiter pour imiter. Et où les trouve-t-on? Chez teux dont l'intelligence ust naissante et chez ceux dont
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l'intelligence est oblitérée ou arrêtée, ca d'autres termes, chez les jeunes enfants et chez les idiots, Rien ne doit être plus surveillé chez les uns et chez les Butrcâ. Incapable de prendre aucune initiative et de se conduire lui-même, le pauvre imbécile à qui l'oD choisira des modèles pas trop difficilos à imiter pourra rendre encore quelques services. Mais qu'on ne l'abandonne pas à lui-même. Un idiot, ayant vu saigner un porc, s'en alla faire de même à un homme sans défense, il l'égorgea'. C'est sans beaucoup plus de conscience de ce que l'imitation lui faisait faire, qu'un petit enfant de six à huit ans étouffa son plus jeune frère et dit simplement que c'était pour imiter le diable étranglant Polichinelle*. Sans aller jusquelà, la plupart des enfants, tout le monde le sait, prennent avec une incroyable facilité les manières bonnes ou mauvaises, l'accent, le langage, les goûts des personnes qui les entourent. A mesure que leurs connaissances s'étendent, que le sentiment du bien et du mal se précise dans leur conscience et que leur caractère personnel se forme, ce penchant cède tout naturellement : c'est même l'esprit d'indépendance et de résistance qui bien souvent le remplace. Le jeune homme dont les sentiments personnels sont ardents, la curiosité avide, la volonté mobile, mais impétueuse, la vie physique enlin, comme la vie morale, exubérante, prétend surpasser tout le monde et n'imiter personne. Quelquefois cependant son imagination s'éprend d'un modèle dont il veut s'approprier les
t. Uarc, Ile la folie, etc. Tome 11, pages 4DQ et sitivaptcs.
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beautés ou les mérites et qu'il copie sans le savoir, n dit d'un certain personnage ; c'est mon homme ; et il s'empare de ses pensées et de ses sentiments, triomphe de ses triomphes, etc. Il ne s'aperçoit pas qu'en réalité c'est lui qui est l'homme de ce personnage, puisqu'il a presque renoncé à penser ce qu'il ne pense pas, à vouloir ce qu'il ne veut pas.... Il suffit en effet qu'il se représente en imagination ce que dit et ce que fait son modèle pour qu'il dise et fasse la même chose : il répète comme un écho.
N'est-il pas, sur ce dernier point, en particulier, quelques hommes faits qui parfois ressemblent à des jeunes gens et même à des enfants? Il est permis de le croire. En général, pourtant, le penchant à l'imitation s'affaiblit avec l'âge. Mais il est certaines circonstances où l'imitation, sous l'empire de l'image, peut atteindre momentanément une vivacité plus ou moins grande : ce sont celles où le spectacle qui s'adresse à notre imagination répond à un sentiment déterminé, lequel est heureux de se satisfaire. Avezvous une àme charitable, ou bien ètes-vous porté à la charité par un certain cours d'idées qu'un sermon, je suppose, vient de provoquer dans votre âme, si quelqu'un vous donne alors l'exemple, vous serez in contesLablement poussé, entraîné à l'imiter. C'est là une sorte de contagion morale à laquelle les nobles cœurs sont seuls prédisposés. Car, faites l'aumône devant un avare, et vous n'excitez que »a pitié; la seule idée qu'il pourrait se laisser aller a une pareille faiblesse le fait souffrir. En vertu du même principe qui, restant le même, produit des effets opposés