‹ L'Imagination Etude PsychologiqueChapitre 47 sur 81 · CRÉDULITÉ. — SUPERSTITION · texte numérisé non relu

CRÉDULITÉ. — SUPERSTITION

conseils de toute nature qu'on s'amuse à leur donner. Une fois qu'on leur aura sw^^^r^ quelque imagination, ils auront de la peine à s'en défaire. Cette imagination ne sera ni forte ni brillante ; mais comme elle n'aura guère de contrepoids, son influence n'aura pas de peine à déterminer des actes plus ou moins bizarres.

Il est encore des gens qui, sans être aussi dénués d'entendement, sont particulièrement crédules. L'instruction leur manque plus que l'intelligence proprement dite, ou bien il est certaines questions sur lesquelles les lumières leur font défaut, et c'est justement sur ces points-là qu'ils restent sans défense contre les avis et les récits du premier venu. Ignorants de toute médecine et de toute hygiène, ils accepteront toutes les recettes qu'on leur donnera. Les faiseurs de réclame n'auront point de lecteurs plus dociles et plus fructueux. Si leur esprit est porté vers les choses de la religion, sans qu'ils en aient approfondi ni les difficultés ni la véritable grandeur, ils seront les croyants nés de tous les miracles suspects. Mais ce qu'il faut bien observer, c'est que d'habitude ces questions, où brille plus particulièrement leur ignorance, sont précisément celles qui les intéressent le plus, qui mettent le plus vivement en jeu leur curiosité superficielle, leur présomption, leur désir de paraître savoir quelque chose et d'être quelque chose. Pour tout le reste, en effet, ils ne sont ni crédules ni incrédules; ils sont indifférents, ils ignorent.

La superstition, c'est-à-dire le respect des fausses autorités et la croyance à de faux devoirs, est une conséquence naturelle de la crédulité. Beaucouç de

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auperstitions, il est vrai, sont l'œuvre collective d'un peuple ou d'une caste et de plusieurs générations; elles ont marqué leur trace dans la vie sociale, dans les lois, dans les habitudes nationales, tout au moins dans les sentiments et dans les pratiques du milieu dans lequel on vit. L'individu a souvent peine à lutter contre des inihiences si nombreuses. Ces superstitions ont produit des conséquences qui, à leur tour, sont acceptées sans discussion, qui ont pour elles l'autorité des choses établies, et dont la durée, à elle seule, parait aux esprits une preuve de la solidité des fondements sur lesquels elles reposent. Et nous ne disons pas cela seulement des religions absurdes ou des croyances parasites abritées çà et là par le christianisme, nous le disons des superstitions littéraires, artistiques, politiques et autres. Une fois qu'elles sont ancrées dans les esprits, le raisonnement n'a sur elles aucune prise; il ne peut rien pour les détruire, précisément parce qu'il n'a rien fait pour les former. Ce qui est né de l'obsenation et de la réflexion peut succomber devant des observations nouvelles et devant des réflexions plus profondes. Ce qui fut édifié par la seule imagination ne peut être renversé que par une autre imagination plus puissante. Or, pourquoi tel ou tel, sans y être déterminé par une autorité suffisante, croit-il une chose qu'il ne peut s'expliquer d'aucune façon? Tout simplement parce qu'il y croit. C'est ainsi que des personnes, intelligentes d'ailleurs et instruites, ne veulent pas se trouver treize à table. Pourquoi f leurdemandeï-vous. — Parce que cela me répugne, répondent-elles tout simplement, n'osant vous dire :

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Cela m'effraye. En fait, elles sont habituées à se représenter sous un jour plus ou moins sinistre une table entourée de treize convives. Comme dit le bon sens populaire, c'est affaire d'imagination.

La crédulité entraîne encore d'autres conséquences non moins fâcheuses. Certaines personnes sont portées à se représenter très vite et avec vivacité tout ce qu'on leur raconte, tout ce qu'on leur insinue, tout ce que la suite précipitée de leurs conjcclures les porte à soupçonner. On leur affirme qu'un tel a fait ou dit ceci ou cela, instantanément elles le voient, elles l'entendent; elles improvisent dans leurs têtes les reproches, les réfutations, les répliques; elles voient déjà les conséquences de la rupture; elles préparent le châtiment ou la vengeance. C'est ici souvent que les effets de cette promptitude doivent donner à réfléchir. Quelquefois, il est vrai, l'individu ainsi emporté n'est que ridicule. Il l'est d'autant plus que, voyant si bien ce qui n'est pas, il ne voit pas ce qui est. L'imagination et la pensée ne peuvent être à tout : un se crée loin de soi des ennemis imaginaires, on est trompé par son voisin ou par un soi-disant ami intime.... Mais d'autres fois des actes irrémédiables sont commis. Un paysan marié depuis peu (ce fait m'est personnellement connu! boit, cause et rit avec plusieurs camarades. Ceux-ci, en matière de plaisanterie, s'avisent de lui raconter que sa femme le trompe. 11 se lève, part et la tue. N'est-ce pas là, d'ailleurs, avec ou sans le dénouement, l'histoire de bien des jalousies? Il suffit souvent qu'on se représente une chose avec vivacité pour qu'on ^ croie.

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iaiblement d'abord... ; mais, encouragée par ce cnminencement de coDviction, l'image par laquelle on a débuté s'agrège el n'associe d'autres images qui la complètent; elle s'étend ainsi, comme nous avons vu que l'ait l 'hallucination cher. les fous; à son appel, la sensibilité se trouble et les passions s'allument. Suivant les caractères et les natures d'esprit, cet emportement peut cire remplacé par l'abattement et le désespoir. Alors il n'y a plus menace de meurtre ou de violence, il y a péril de suicide. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la promptitude à imaginer fortement ce que l'on n'a pu sûrement ni constater ni se prouver à soi-même est une disposition des plus dangereuses; elle fausse le jugement, corrompt la sensibilité et ne laisse plus ii la volonté de véritable autonomie.

Le rêveur est un être plus inoflensif et qui, à ce qu'il semble, se fait moins de mal à lui-même. Le rêveur est un homme qui aime à se représenter sous des contours Bottants, et avec des couleurs indécises, les choses qui lui agréent. Il en enchaîne les représentations, non pas tout à fait au hasard, mais au gré de ses humeurs et de ses caprices du moment, et dans un ordre peu vigoureux que sa pensée n'a pas trop souci de retrouver parce qu'elle a peu travaillé à l'établir. Les satisfactions qu'il se procure ainsi sont légères, mais elles sont proportionnées à la mollesse de son tempérament et aux exigences modérées de ses diverses facultés. Il se représente déjà comme achevé un travail qu'il n'a même pas la force de continuer. Il voit la fortune lui sourire, et il De fait rien pour la

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