ACTIUS DES SENS SUR LES IMAGES
aeos eux-mêmes s'accommodent dans une large mesure a cet état général : la résistance ou l'opposition qu'ils peuvent y faire dans eerfaiiia cas se réduit insensiblement. Cette direction manque-t-elle, l'effort de l'esprit pour maintenir le groupement et la direction des forces vers un même but vient-elle a tomber, l'être cherche toujours une certaine unité. Seulement, celte fois, qui la lui donnera? Sa faculté prédominante. L'image prend-elle un relief extraordinaire, les sens deviennent !îes subordonnés, nous en avons vu des exemples nombreux et frappants. Mais dans l'état ordinaire du commun des hommes (c'est là le point où nous en sommes ariivés) les sens, qui ont des occasions si nombreuses de s'exercer, donnent le ton : leurs désirs sont satisfaits du mieux possible, et leurs exigences sont écoulées ; les images se mettent d'accord avec les sensations dominantes, et elles se succèdent fortes ou faibles, ternes ou brillantes, tristes ou gaies, fugitives ou durables, auivantqueles diverses vicissitudes des fonctions des sens provoquent dans l'être tout entier accélération, ralentissement, irrégularité des fonctions de la vie.
La mélancolie, c'est-à-dire l'habitude de se repré- - senter les choses de la vie sous des aspects indécis et nébuleux, mais plutôt attristants (parce qu'on n'y trouve rien qui tente l'activité), la mélancolie peut très bien n'avoir que des causes purement morales. Mais souvent aussi elle reconnaît une cause toute physique, et elle ne devient dans tous les cas une vraie maladie que sous l'action d'un désordre positif ou d'une dépression sensible des organes. Rien donc
IM L1HAr.nsinoil.
n'est à obliger dans Torganisatioa, même au point de vue du moral. Aucune fonction ne présente chez ]es aliénés autant d'anomalies que la digestion : il n'en est de même Rucune dont les petites irrégularités ou dont les maladies, graves ou légères, modifient plus évidemment les caractères. C'est que c'est la la fonction maîtresse par excellence, celle qui, avec les alimenta bien ou mal assimilés, donne ou refuse à tous les organes les moyens de vivre et d'agir. Que nous sentions, avec une faim agréablement apaisée, la vie renaître en nous facile et puissante, tout nous semblera possible; car nous mesurons volontiers les possibilités sur le sentiment de la force disponible, et la vivacité de ce sentiment varie elle-même suivant la comparaison que nos organes établissent entre leur état actuel et celui auquel il succède. Le sentiment d'une force réparée, c'est la confiance, c'est l'espérance! Mais espérer, n'est-ce pas se délecter par anticipation dans la vue du plaisir qu'on se promet et qu'on se représente déjà pour la posséder en esprit et pour en jouir avant même qu'on ait pu le réaliser? Les conditions sont-elles autres, sentez-vous que le ren ou voile ment de la vie ne s'opère pas de manière à maintenir ou à développer les forces acquises, une. crainte vague vous saisit de voir se tarir en vous des sources de plaisir et d'action : ce sont les sujets de crainte et de soucis qui, par une association involontaire, dont souvent vous ne vous rendez même pas compte, remplissent désormais votre esprit d'images attristantes.
De ces observations bien faciles à vérifier, il résulte
que V action exerce aussi sur les images une influence considérable. — Nous pouvons parler ici de cette influence de Faction en même temps que de celle des sens; car le sentir et Tagir sont étroitement unis. — Les paresseux s'ennuient tous. S'ils rêvent à de certaines jouissances qui exigeraient quelque effort, ils ne se sentent pas le courage de sortir de leur apathie pour les gagner. De là leur secret dépit contre les nécessités de la vie et contre eux-mêmes. Ou bien, s'ils se résignent à leur insuffisance, leur imagination se meut lentement dans un cercle étroit et restreint, ramenée toujours aux mêmes images, s'habituant à elles de plus en plus, devenant de plus en plus incapables et de s'en passer et d'en jouir. Exerçons-nous une action compliquée demandant des efforts multiples et des aptitudes quelquefois contradictoires (et c'est à quoi nous condamne souvent Tambition), nous ne pouvons nous abandonner longtemps aux mêmes espérances : brusquement arrachés au rêve que nous caressions, sans cesse obligés de faire face à quelque tâche nouvelle, . notre imagination prend des allures saccadées, elle ne laisse en paix aucune de nos facultés physiques ou morales. Qu'un ouvrier, un artiste, un travailleur enfin suffisamment habile et, de plus, honnête et modeste, soit occupé toujours au même travail, qu'il y réussisse au gré de ses besoins, son imagination restera calme, revenant toujours sans difficulté au sentiment du réel. Rien ne vaut Faction suivie, constante et modérée pour assurer, autant du moins qu'elles le peuvent être sur terre, ces conditions dont parle Bonstetten quand il
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dit : n II sufRt d'avoir de la santé et de n'être dominé par rien, pour su sentir en paix avec ses idées et par elles avec tout l'univers. »
3. Enlin, nous n'avons pas besoin de le démontrer, les sens et les habitudes que leur imposent tant leur état propre que le milieu dans lequel ils s'exercent, iniluent sur la direction particulière de notre imagination. Celui qui est organisé pour la musique doit toujours être porté à ciianter intérieurement ses pensées ou du moins à les rjthmer, à les moduler, à se figurer à lui-mèmE; ses sentiments intérieurs sous la forme d'une harmonie ou d'une mélodie. Celui qui est organisé pour la peinture se dessine avec largeur et fierté ou avec des détails délicats et finis tous les horizons que s'ouvre son esprit : il y répand des ombres ou de la lumière^ il les colore, et ainsi de suite.
Ainsi, en résumé, l'imagination, quand aucune cause particulière ne lui donne un surcroit de force, tend à se mettre d'accord avec les sens et avec le mode présent de leur vitalité.
Mais ceci a une contre-partie. Les sens, eux aussi, tendent ii se mettre d'accord avec les images ; et dans bon nombre de circonstances, c'est par l'obéissance des sens à l'image que l'accord, besoin constant de l'être humain, se réalise.
Nous ne voulons pas recommencer ici les études et les descriptions qui nous ont fait voir les efTets de celle loi à l'état saillant dans les suggestions du somnambulisme, dans l'extase, etc., etc. Nous voudrions ici décomposer en quelque sorte cette loi, et, pour
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. achever de la faire comprendre, nous appuyer sut* des faits parfaitement vérifiables pour tout le monde. Or, voici les différentes lois élémentaires qu'il est permis, croyons-nous, de grouper autour de cette loi principale :
1"^ L'imagination d'un mouvement produit une tendance à exécuter ce mouvement et le fait au moins ébaucher. M. Chevreul, dans son curieux ouvrage sur la Baguette divinatoire et le Pendule dit explorateur*, a donné une sorte de démonstratioi) expérimentale de œtte loi. Vous tenez un pendule à la main, et en le regardant vous pensez à un mouvement possible, de gauche à droite, je mppose : aussitôt, sans faire aucun effort, vous voyez le pendule se mouvoir de gauche à droite ; il le fait sous une poussée imperceptible et certainement inconsciente de votre main. Imaginez un mouvement inverse, de droite à gaiich^ : le pendule, après quelques oscillations saccadées, se meut de droite à gauche, lentement d'abord, plus rapidement ensuite. Imaginez enfin l'arrêt du mouvement, «t le mouvement s'arrête. Es\rce la volonté qui produit de tels effets? Non. C'est bien l'imagination élémentaire, l'imagination liée au sens plus qu'à la raison, c'est la représentation ou image pure et simple, et en voici les preuves intéressantes. Bandez-vous les yeux ou éloignez le pendule de votre vue, et le phénomène cesse : la volonté la plus énergique est impuis-
1. Chevreul, De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur et des tables tournantes^ au point de vue de Vhiêtoire, de la critique et de la période expérimentale. Paris, Mallet-Bachelier,
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sanle ' à le reproduire. Tenez deux pendules, un à chaque main, et ne regardez qu'un des deux : celui-ci seul obéira à l'impulsion de l'imaginalion; l'autre, tenu hors de la portée des jeus, oscillera au hasard, et la volonté n'y pourra rien. Ainsi donc, l'image ou représentation d'un mouvement détermine dans les organes une tendance efGcace à ce mouvement, en dehors de l'action de la volonté.
M. Chevreul a fort heureusement rattaché à cette expérience l'esplication de bon nombre de manœuvres tenues longlemps pour mystérieuses. D'après une superstition populaire qui remonte à une très haute antiquité, certaines personnes étaient réputées capables de découvrir des sources cachées, de retrouver des objets perdus, etc. Elles tenaient à la main une baguette de coudrier.... Une baguette quelconque, on va le voir, eiil fait l'affaire, mais cette condition ne contribuait pas peu à donner à la pra-
1 . Impuiisonte, Toutons-nous dirn, i di^termincr le mouvement aa- Imment qu'avec les mojens ordinaires, par une pouisêe coaieienle El iwlansible. Les niouïemcnta volonlairea et lei niouvemenla involoutaii'ea diflSrent 91 bien qu'ils sont très souvent en anta^nisme el se nutsenl récipi'oquemeat. Ajouter ann propre eriort, allenlif et voulu, k l'ciéeution de mouvements qui d'habitude s'eifculent sans qu'on ; pense, c'est le moyen, non pas de perfectionner cen derniera, mais de les arrëler. C'est ce qui explique snna doute, au moins en partie, ta ililTiculté qu'éprouvent certaines personnea i avaler des pilules. U. Darnln, qui fait cette obsenalioa, la corrobore d'une eipérience personnelle assez piijuanle. t Je Ga, dit-i], avec une douzaine de jeunea gens, une petite gageure : je pariai qu'ils priseraient sans éternuer, bien qu'ils m'euasent d&Ur£ qu'en pareil cas ils élemunient toujours. En conséquence ils prirent tous une petite prise; mais, comme ili déairaienl beaucoup réussir, aucun d'eui n'étcrnua. bien qu'ils eussent des lamiiolement5;et tous, sans exception, durent me paierie pari. «(Darwin, De Çexpraiion des étaotioni, lr«d. fran;., p. 39.)
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tique usitée son caractère de spécifique; il en est ainsi pour beaucoup de remèdea populaires et de superstitions médicales.. ..Bref, on tenait une baguette de coudrier, et quand la baguette remuait dans la main, c'était signe que la source, si c'était de source
qu'il s'agissait, était là ou devait y être. Si elle n'y
était pas, il ne restait qu'à trouver à qui était la faute ; car, bien entendu, ce n'était jamais celle de l'opérateur. C'est là un procédé qu'on emploie encore dans certaines de nos campagnes. Or, il n'est pas même néciiasaire de supposer le cas, fréquent néanmoins, d'une supercherie. La main du devineur d'eau peut, saiis le concours de sa volonté et par l'action insensible de son imagination, faire mouvoir la baguette comme nous faisans mouvoir le pendule, sans lui imprimer aucune impulsion proprement voulue. L'opérateur arrivait-il en un endroit où la végétation, la disposition des lieux, lui faisaient, grâce à quelques souvenirs tout empiriques ou à quelques vagues notions d'histoire naturelle, présumer la présence d'une source, son imagination émue s'attendait à voir remuer la baguette, et la représentation mentale de ce mouvement attendu était précisément ce qui le produisait.
Le même M. Ghevreul, et à sa suite bon nombre de naturalistes et de physiciens éminents, ont encore expliqué de la môme manière le phénomène aujourd'hui a peu près oublié des tables tournantes. On sait en quoi consistait cette sottise. Un cercle d'individus, gens crédules mêlés à quelques plaisants et à quelqui > charlatans qui esploitent la naïveté publique, se tient
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debout. Igs iiiains posées sur les bords de la table qu'ils entourent. C'est un bruit universel, que les tables tournent sous la seule apposition des mains : toutes les imaginations so représentent le mouvement annoncé, les mains sont donc entraînées à exercer une pression involontaire et inconsciente. Tenez compte maintenant de la loi des effets accumulés, en vertu de laquelle de très légères impulsions qui se répètent et se multiplient déterminent des déplacements considérables, et vous avez l'intelligence de ce qui se produit alors. La table commence à être remuée, faiblement sans doute, mais assez pour ébranler à leur tour les imaginations mêmes qui résistaient, et bientiU les entraîner toutes. De même que dans la contagion nerveuse le rire entraîne un rire modéré d'abord, mais qui s'accélère de lui-même et peut arriver jusqu'au spasme, de même ces tensions d'imagination développent avec une intensité croissante la tendance au mouvement des muscles de la main, le mouvement inconscient de ces muscles, et, enfin, sous leur pression, le mouvement rotatif de la table. Mais, dans l'expérience du pendule, il suffit que l'imagination se représente l'arrêt du mouvement pour que le mouvement s'arrête. Ainsi en est-il dans les tables tournantes, et de là résulte le phénomène le plus étonnant en apparence, mais le plus simple en réalité. Après avoir fait tourner les tables, on a voulu les faire parler. On traçait sur le parquet des caractères, des chiffres, des signes de toute espèce, et la table, dirigeant son pied sur les divers signes, formait peu à peu ses réponses.... où l'on a toujours retrouvé
les préoccupations, les désirs, le style particulier et jusqu'aux fautes d'orthographe habituelles de ceux qui, par la pression involontaire de leurs mains et la tension de leur imagination, conduisaient la table à leur insu.
Les faits que nous venons d'analyser ne sont que des exemples d'une loi qui agit dans un très grand nombre d'occasions. Ainsi, M. Chevreul cite encore le cas significatif du joueur de billard suivant de l'œil la boule qu'il vient de pousser, portant son corps ,en avant, tendant la main dans la direction qu'il eût voulu voir suivre à cette bille^ comme s'il lui était encore possible de la dirigera... Il y a dans nos muscles une tendance au mouvement qui n'est pas, il s'en faut, une pure possibilité abstraite*. Dans ceuxlà surtout de nos organes qui servent à la locomotion, il y a toujours un commencement de mouvement plus ou moins prêt à s'accentuer et à se laisser conduire dans une direction ou dans une autre, à la moindre excitation. Cette excitation, Timage la donne. Aussi, comme l'observe Gratiolet, <ic il est impossible de voir, d'écouter, de flairer, de goûter quelque chose en imagination, sans exécuter en même temps un indice
i. Dugald-Stcwart (Éléments de la philosophie de Vesprit humain, Irad. L. Peisse, t. IH, p. 131) fait la niâme observation au sujet du joueur de boules et il cite ces vers d'Addison :
At si forte globuru, qui niisit, spectat inertem Serpere, et impressum subito languescere motum, Poae urget spherœ vestigia, et anxius instat, Objurgatque moras, currentique imminet orbi.
2. Voyez notre ouvrage intitulé : U homme et V animal ^ 2*.partie (De la vie animale en général.)
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des mouvcmentH qui, dans la sphère des actions exlé-
rieurus, correspondent à ces actions. »
Tout cela n'est pas souicnient viai des mouvements extérieurs ou de relation. Lus mouvements internes qui s'accomplissent dans un organe et pour lui sont soumis à la même iniluence. Un médecin, préoccupé de certaines sensations i-essenlies du côté du cœur, examinait Tréqucmment son pouls. Au bout de quelque temps apparurent tous les symptômes de la cardiopathie la plus grave. On lui prescrivit entre autres choses de ne plus examiner son pouls. Il obéit, et la guérison fut rapide.
Autre fait analogue. Un médecin connu pour la vivacité de son imagination, éprouva après ie dîner un léger malaise. 11 examina son pouls et crut trouver une ou deux intermittences. Cette circonstance l'inquiéta, il devint attentif, et plus son attention fut excitée, plus il constata d'intermittences. Cela en vint au point que de six pulsations il en manquait au moins une. Tout à coup il aperçut dans son gilet un bouquet de violettes à moitié desséchées L idée lui vint que l'odeur des violettes avait ciuse tout ce désordre; il les jeta loin de lui, et le rjthme régulier des battements du cœur reprit commi, pnr enchintement sa marche habituelle'.
2° S'il suffît de se représenter un mouvement pour être amené à l'exécuter, il suffit aussi bien souvent d'imaginer une sensation pour l'éprouver en réalité. Cette seconde loi tient de près à la première ; car la sen-
1. Graliolel. Analumie comparée du lygtiint nerveux, ^c;\. U. et De la i-hijsionaiHÎe, |i. 'JD4.
sation et le mouvement — les derniers faits que nous venons citer en sont des exemples — sont fortement liés Tun à Tautre. La sensation suppose toujours une modification avantageuse ^ ou nuisible dans l'activité de Torgane qui l'éprouve. L'idée du froid fait frissonner; la vue et même la seule pensée d'un citron donne un avan(-goût d'acidité au point d'activer la sécrétion salivaire. On voit encore là bien clairement le mélange de la sensation et du mouvement. 11 n'est pas moins réel dans ces cas mille fois cités de sécrétions exagérées ou taries, de constrictions spontanées du derme, de pâleurs subites, de superpurgations produites par des pilules de mie de pain prises pour de vraies pilules pharmaceutiques. On dit à une femme qu'elle va respirer du protoxyde d'azote et on lui fait respirer de l'air atmosphérique. Elle n'en tombe pas moins en syncope après plusieurs aspirations *1 Nous touchons ici aux phénomènes constatés chez les malades imaginaires et au phénomène inverse de la confiance et de la foi dans les guérisons. « C'est, disait Bailly dans son célèbre rapport sur le magnétisme animal, c'est un adage connu que la foi sauve en médecine : cette foi est le produit de l'imagination. Alors l'imagination n'agit que par des moyens doux; c'est en répandant le calme dans tous les sens, en rétablissant l'ordre dans les fonctions, en rani-
1 Momentanément tout au moins. Il est des avantages passagers qui se payent très cher par les désordres qu'ils amènent dans la suite, et réciproquement il est des modifications qui ne sont nuisibles que passagèrement et localement.