MûUer, Physiologie (trad. par Jourdan), t. II, p
tflO L'IHAGtNATION.
mant tout par l'espérance. » Il n'esl personne qui n'ait eu occasion de faire à ce sujet des observations réitérées. Aussi nous paraît-il superflu d'insister',
5" Une troisième loi peut être formulée en ces termes : Tout mouvement expressif développe un état d'imagination qui tend h faire éprouver dans une certaine mesure le sentiment exprimé. Ce n'est pas ici le lieu de chercher une explication scientiBque de ce qu'on nomme l'expression. Contentons-nous de l'idée salCsamment claire que nous en concevons tous. D'habitude, sans doute, le courant psychologico-physiologique va du sentiment aux signes extérieurs qui ie manifestent et l'expriment. Mais il s'établit bien vite entre ces divers phénomènes une association telle que l'esprit remonte aisément des seconds aux premiers. Quand une cause accidentelle quelconque fait naître une partie seulement de cet état mixte, on incline inévitablement et malgré soi à se replacer dans l'état total. Ainsi, le rire, même involontaire, provoque la
1. Arrêter sa pens^ sur l'un de ses orgina, c'ost j actiier la circulalion, c'est bienlAt en eiagéi'er la loncljon. K. Darwin n oinsî eipliquétbri ing(!nieiiseincnt la rougeur. Noua erojons que chticun nous regarde avec une curiosité particulière. Nous ramenons aloi-s ODlre pensée lur notre propre visage et la circuialion du sang s'j accélère.
C'est encore i la même loi qu'on a voulu ramener les phénominei de itigmaliiatioii présentés par certains mystiques, A force de se représenter leurs pieds et leurs miioB comme frappés des mêmes pisiea i|ue Jésus-Clirist dans sa passion, ils j attiraient un afHui san{niin d'oiï résiiltaital peu à peu des roug;eurs, des ulcérations, flnalemeiit de* plaies réelle*. Le bit suivant parait authentique |il a élé rapporté par l'illustre et malheureux amiral Fi-anklin] : Lin Esquimau, ayant perdu sa Femme, éprouva un si vif désir de pouvoir allaiter son enfant privé de sa nourrice, que le lait se forma dans ses mamelles et qu'il putODurrir quelque tempi la jeunecréalure, (Rtvue Britannique, année1K38, l.XVI.p. e3.)
ACTION DES HIAHES SIIll 1,F.S SfiNS. )|H
gaieté, comme les cris irritent la colèru, et ainsi de suite. Sortez-vous {l'une assembléu tumultueuse, avez- Tous encore l'imagination toute remplie de gestes menaçants et de clameurs ïiolenles, vous avez certainement bien de la peine à vous maintenir dans des dispositions d'esprit pacifiques. C'est que tout sentiment BUppose un certain nombre de manières d'être élémentaires groupées entre elles, une certaine variété de souvenirs, d'espérances, d'aversions, de désirs, de craintes, qui, se rapportant au même objet, excitent, -aiguisent, entretiennent l'état général ou dominant. Or, il va de soi tjue toutes ces petites émotions par- D tielles causées par un objet absent, c'est-à-dire, ou par un objet éloigné, ou par un fait soit passé, soit à venir, ne sont pas possibles sans images. Que l'une ou l'autre des images qui s'associent ou naturellement OH par habitude à une passion déterminée viennent à renaître dans l'esprit, les autres seront évoquées, et elles reproduiront en tout ou en partie la passion même. Mais quoi de plus propre à évoquer bon nombre de ces images que les mouvements extérieurs si Fréquemment liés à elles et qui ont la vertu de les propager de personne à personne? On a fait reposer sur CCS observations une théorie aussi solide que belle de l'éducation physico-morale de l'enfant. Comment la duplicité et l'hypocrisie donnent-elles l'habitude de regarder de travers et en dessous? C'est une question à examiner : quant au fait, il n'est pas douteux ; mais ce qui n'est pas moins sur, c'est que des enfants qui commenceraient, par imitation ou par contrainte, à regarder habituellement en dessous ou de travers se-
lei L'IMAGINATION.
raient par là même exposés à devenir sournois od menteurs. Il faut donc habituer l'enfant, dit Gratiolet, à regarder toujours un face, la tète modérément élevée, l'œil ouvert. Qu'il s'accoutume, en un mot, h tenir toujours libres, devant tous, les accéa de son âme et de sa pensée. De telles attitudes ne se concilient pas avec les sentiments qui s'expriment par des attitudes toutes contraires. Accoutumez l'enfant aux attitudes franches et honnêtes : elles contribueront, n'en doutez pas, à affermir en lui la franchise et l'honnêteté des sentiments.
Celte liaison des mouvements expressifs et des sentiments est si étroite, que quand nous voulons sympathiser avec quelqu'un il nous arrive de leproduire ses gestes, les traits de sa physionomie, ses poses. C'est même souvent un moyen de faire naître en nous à un degré sullisant et qui satisfasse les convenances cette sympathie que notre égoïsme ou notre indifFéreoce tarde un peu à éprouver. Lisons-nous le récit d'un événement qui nous émeut, non seulement nous voyons et entendons les personnages; mais il nous semble peu à peu que nous agissons et que nous parlons comme eux et avec eux : nos gestes mêmes en font foi. Si nous lisons ce récit, non pour nous seuls et à voix basse, mais pour un public qu'il s'agit d'intéresser, ces gestes deviennent nécessaires pour faire naître en nous une émotion coramunicalive qui réunisse, pour ainsi dire, dans une même sympathie et nos auditeurs etnous-mèmea et les personnagesréels ou imaginaires dont nous nous sommes faits les interprètes.
4* La nature peut aller plus loin encore. Se repré-
senter à soi-même un mouvement expressif, sans le voir, cela suffit bien des fois pour provoquer en nous quelque chose du sentiment exprimé. Reposez votre pensée sur des images riantes, chassez de votre esprit les peintures lugubres, effacez de votre imagination jusqu'aux traits de ceux qui vous ont fait du mal et contre lesquels vous conservez un ressentiment trop vif, ne vous représente?, plus cette scène violente dont la peinture suffit encore pour vous troubler.,,. Qui n'a pas donné ou reçu dans sa vie de semblables conseils dictés par la conscience obscure et irréfléchie de la vérité que nous exposons?
5° Résumons maintenant ces différentes lois dont noua venons de donner une première explication. Qu'est-ce qu'imaginer un acte — un acte vertiieux — un acte coupable — un acte habile — un acte de désespoir? C'est se représentera la fois la suite des mouvements nécessaires pour l'accomplir, les sentiments que cet acte suppose ou entraîne, l'expression enfin que doit naturellement revêtir la physionomie de celui qui l'exécute. 11 n'est donc pas étonnant qu'on puisse poser, grâce à une sorte de synthèse, la loi suivante : La seule imagination d'un acte incline à l'exécution de cet acte. Que fait un marchand quand, pour vous faire acheter sa marchandise, il vous en vante les mérites ou vous en fait lire incessamment les noms dans les annonces? 11 vous en occupe l'imagination et cherche ainsi à créer en vous un penchant involontaire qui vous conduise jusqu'à sa caisse. Qui se familiarise avec l'idée du péché commet le péché, suivant cette maxime de {'imitation de Jésus-
IM L:[MAGINATI0N.
Christ : « D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination; ensuite le plaisir et le moiiTement déréglé et le consentement'. » Mais à défaut d'une imagination vive il suffit malheureusement d'une imagination prolongée et par cela même dominante. En effet, les images capables de faire contrepoids à celle-là s'évanouissent peu à peu. Noua perdons l'habitude de les évoquer: tout notre être physique et moral s'adapte, par une lente et insensible métamorphose, aux exigences de l'image exclusivement contemplée; les sentiments et les images secondaires qui s'accordent avec elle se développent et se consolident. Au bout d'un certain temps, tout en nous est prêt pour l'acte conçu, et nous l'accomplissons flnalementpresqoeaans trouble, tant il nous est devenu naturel. Qu'on nous pardonne de nous répéter, la pudeur préserve les mœurs parce que la pudeur craint précisément de se représenter les actes défendus ; elle soulTre des images même les plus vagues que provoquent les exemples et les discours d'aulrui. « Voilà pourquoi il est dangereux de détruire la pudeur, à moins de la remplacer par une suite d'idées bien comprises que l'intelligence et l'imagination soient heureusement condamnées à parcourir avant de se résoudre à malfaire. »
6° Nous n'avons enfin qu'un pas bien court à faire pour arriver à cette dernière loi : la vue ou l'audition d'actes qui s'imposent à l'imagination poussent à l'exécution de ces mêmes actes. L'imitation, dont nous
AI'.TIOS uns iSIAfiES SUK LES SEHï. 105
avons parlé plus haut, est déjà l'un Iles efTets les plus remarquables de cette loi, comme les suggestions, dans le somnambulisme, étaient l'un des effets les plus inLéressants des lois précédentes. Maïs ici u»us ne parlons plus que de laits relativement connus et vulgaires, n'impliquant aucun état pathologique. Or si la vue ou le récit de suicides accomplis dans des circonstances di'amatiques ont pu déterminer certaines personnes au suicide, c'est-à-dire à un acte terrible pour elles-mêmes, comment la vue ou le récit d'homicides, de vols, d'incendies, ne pousseraient-ils pas à de semblables crimes des hommes prédisposés déjà par le vice ou l'ignorance?
A cepropos, il importe de le remarquer, de graves intérêts sociaux, et entre autres le soin de la liberté individuelle, exigent sans doute la publicité de la justice, et nous entendons par là la publicité des débats, des jugements, des arrêts etde l'exécution des arrêta. Mais, d'autre part, les dangers de cette publicité sont effrayants, et aucun problème ne mérite d'être étudié comme celui-là. Chercher à terrifier l'imagination des coupables, c'est un jeu où la société risque de perdre singulièrement; car cette terreur s'use bien vite, et la démoralisation produite par le retentissement donné au crime ne l'ait que se développer de plus en plus.
Arrêtons- no us ici quelques instants.
Qu'il ne faille pas trop compter sur la cruauté des supplices pour arrêter les criminels, c'est ce que Montesquieu a établi admirablement dans son Esprit des lois. « L'expérience, dit-il, a fait remarquer que dans les pays où les peines sont douces, l'aaçïv^ 4». t,V-
IM L'llliGi:fiTIO>.
ioyen en est frappé comme il l'est ailleurs par les
grandes.
« Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un Ëtat, un gouTemement violent veut soudain le corrigeri et au lieu de son;j;er h faire eiécuter les anciennes lois, on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement : l'imaginalion se fait à celle grande peine, comme elle s'était faite à la moindre ; et comme on diminue la crainte pour celle-ci, l'on est bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques Etats ; on voulut les arrêter ; on inventa te supplice de la roue qui les suspendit pendant quelque temps. Depuisee temps, on a volé comme auparavant sur les grands chemins.
< De nos jours la désertion est très fréquente; on établit ta peine de mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat, accoutumé tous les jours à exposer sa vie, en méprise ou se flatte d'en mépriser le danger '. 11 est tous les jours accoutumé à craindre la honte : il fallait donc laisser une peine qui faisait porter une flétrissure pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine et on l'a réellement diminuée.
<r n ne faut point mener les hommes par des voies
1. On pvuLbien dira la mime cbose îles bandits, des scélérats d< Teuion, des l'épris de justice, des formats en rupture de ban, ( coup sûr UDui-ent de moins nobles périls, mais qui eiposent lei prciquc tous ]i\s juui-a et {iui!^Benl |iur ja cunipler pour rien.
extrêmes; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous ces relâchements; on verra qu'elle rient de l'impunité des crimes et non pas de la dération des peines'. j> Autrement dit, cliaque imagination est susceptible d'un maximum d'eft'roi déterminé. Plus la dépravation est grande, plus ce maximum est bas, et, de toute manière, les grandes terreurs comme toutes les grandes émotions ne saurai) persister longtemps. Si elles no tuent pas, l'effet en passe rite; mais la sensibilité sur laquelle elles ont agi n'offre plus désormais aucune prise aux émotions ordinaires et modérées.
En fait, la vue des exécutions capitales effraye -t-el le assez les spectateurs pour les détourner à jamais de crime? Sur ce point, l'opinion parait fixée. Ce spectacle n'effraye que les honnêtes gens ; quant aux coquins naissants, il les corrompt plus encore. Il est des criminels qui l'ont déclaré en cour d'assises : l'idée de l'assassinat ne leur est venue qu'à force do voir juger, condamner, exécuter des assassins. Ils avaient été frappés par cet appareil tbéâtral dont le coupable était pour eux le héros. Mais quelques chiffres de statistique, pris au hasard, parleront plus éloquemment.
En 1844, douze exécutions avaient lieu à Epinal. Sis semaines après, un empoisonnement se commet- L tait dans ta même ville ; te coupable avait assisté aux [ exécutions.
Eq 1864, Thomas Edwards était présent à l'exécu-
Espril des lolt, VI, 12.
lt>K LIUAUINATIO.N.
tion de ïaylor et de Ward, et six jours après il assassinait sa maîtresse.
La même année, le jour où Franz Mûller fut pendu, un assassinat fut commis à quelques mètres de l'échafaud.
. A Stockholm, un ouvrier revient d'une exécution; il assassine en chemin un de ses camarades. Deux marins, sous l'échafaud d'un jeune homme qu'on vient de pendre, se prennent de querelle; l'un d'eux tire son couteau et le plante dans le ventre de l'autre.
L'aumôniorBurkeateth, cnl(indu comme témoin devant une commission de ta Chambre des lords, assura que i(!3 détenus pour cas graves ont toujours assisté aux eséculinns publiques.
M. Roberts, aumônier d'une prison de liristol, a déclaré que sur cent soixanfe-sept condamnés à mort qu'il avait interrogés dans la prison et conduits à l'écbafaud, cent soixante et un avaient assisté à des exécutions capitales'.
Ainsi la statistique nous enseigne que tout au moins la vue de ce dernier châtiment n'efi'raye pas cens qui sont en passe de le mériter. Sur ce point d'ailleurs, nous le répétons, l'opinion publique est faite. On cherche seulement le moyen de concilier la nécessité d'une publicité suffisante avec la nécessité non moins grande d'écarter du pied de l'écliafaud la foule indescriptible qui s'y presse aux jours des exécutions'.
1. Voyei Revue dea coure liltéraïree. Conférence sur la peine ilc moilj par Jules Simon.