Radau, V acoustique, p
mêmes un charme physique qui leur assure une action toujours facile sur notre organisation corporelle, il ne s'ensuit pas que ces sons ne doivent avoir aucune expression pour l'esprit. N'est-ce pas, au contraire, une condition de plus pour qu'ils puissent en avoir une, c'est-à-dire pour que l'esprit aime à les retrouver, à les grouper, à les ordonner dans des combinaisons respectant à la fois ses lois et les leurs?
Nous l'avons vu, l'expression en musique dépend et de la nature des sons isolés, et plus encore des accords successifs ou simultanés, de la mélodie ou de l'harmonie des sons. Mais là comme ici, c'est-à-dire dans les notes elles-mêmes, il y a multiplicité, il y a succession, il y a mouvement; et la nature ^e ce mouvement varie. Or, le mouvement, c'est l'action, c'est la manifestation extérieure de la puissance et de ses diverses manières d'être. Allons plus avant. On sait que la même note de musique donnée par des voix et des instruments différents ne produira pas le même effet. Ce caractère tout personnel se nomme le timbre, et Ton sait aujourd'hui ce qui le constitue : c'est la fusion de notes aiguës plus ou moins nombreuses et plus ou moins intenses avec un son fondamental. Mais qu'est-ce donc qui détermine le timbre de notre voix? Qu'est-ce donc qui nous amène ou nous contraint malgré nous à lui donner, par le mode d'émission que nous adoptons, l'un ou l'autre de ces caractères si variés et si distincts que nous énumérions plus haut? C'est évidemment la nature de l'émotion ressentie, de l'affection éprouvée, de la pensée conçue, de la volonté arrêtée, et de l'effort qui en découle. Main-
tenant, qu'est-ce qui ooua permet de caractériser comme noua le faisons le timbre de chaque instrument? N'est-ce pas la manière dont il nous rappelle tel ou tel timbre de voix? Car alors même que les ressources qu'un instrument déploie dépassent par certains côtés celles de la voix humaine, est-ce que nous ne sommes pas d'accord, peuple, artistes et savants, pour lui prêter cependant une voix et une iàme? Voici un écrivain aussi exact que coloré, M. Laugel, qui taxe de trop métaphysique l'explication d'Euler. Pour lui, néanmoins, tel instrument de musique a des sons plus passionnés, tel autre a plus de noblesse, tel plus de douceur et de sérénité. 11 nous explique avec la précision d'un savant comment le timbre de l'orgue vient de ce qu'on entend le son dominant beaucoup plus que ses harmoniques. Mais il ajoute : « L'orgue ne convient pas, comme les instruments à cordes (qui font entendre beaucoup d'harmoniques) à une certaine musique passionnée qui berce la sensibilité musicale, la caresse et l'enveloppe d'entrelacements souples et pour ainsi dire vivants. En revanche, quelle majesté ne donne point à son jeu la plénitude des notes qui, tant qu'elles sont tenues, conservent la même puissance! Comme ces voix mâles, résolues, patientes, où l'on ne sent jamais l'émotion de l'homme, conviennent bien à une musique austère qui ne cherche ses effets que dans les savantes combinaisons de l'harmonie. Le caractère inq)ersonnel de l'orgue en fait l'instrument religieux par excellence. Il y a quelque chose de plus implacable dans ses rugissements et ses tonnerres que dans ceux d'un orchestre ordinaire ; et
dans ses mélodies les plus douces et les plus tendres, on sent je ne sais quelle sérénité, quel détachement de la passion humaine; le trouble devient terreur, le plaisir extase*. »
On le voit donc, nous ne caractérisons nul son musical qu'en faisant de lui, par une sorte de fiction universellement acceptée, le résultat d'une émotion supposée toute semblable à Tune des nôtres. Autrement dit, pour que notre nature tout entière se complaise dans le bien-être qu'un son développe en nous par l'intermédiaire de notre oreille, il faut qu'à cette première activité, partielle, du sens auditif, puisse correspondre une activité plus générale ; il faut que dans cette sympathie, le plus souvent inconsciente, notre âme se sente ou invitée ou entraînée à jouir de sa propre énergie, en la sentant se développer avec suite, harmonie et unité. Si donc, dans l'art comme dans la science, nous tendons involontairement à concevoir le monde à notre image, c'est bien au fond de nous, dans notre conscience et dans notre âme, que le sentiment du beau trouve sa cause véritable. Le monde n'est pour nous intelligible qu'autant que nous en pouvons réduire les phénomènes aux lois de notre raison. De même, il ne nous paraît beau qu'autant qu'il a pu exciter dans notre âme, convenablement préparée, le sentiment d'une énergie harmonieuse qui est bien nôtre.
Considérons maintenant que ces sons musicaux, l'imagination du compositeur peut les faire entrer dans un nombre illimité de combinaisons. De quelle