LES LIGNES ET LE DESSIN
car en nous le corps ne vit pas plus sans Tesprit que l'esprit ne vit sans le corps et ses organes.
Ces principes s'appliquent-ils aussi aux lignes, aux formes, aqx couleurs et aux arts qui les mettent en œuvre? Nous le croyons, et nous allons essayer de le montrer.
L'élément premier des arts du dessin, c'est la ligne. La ligne appelle, pour être vue dans son ensemble, un mouvement oculaire qui la suit, qui s'adapte à son tracé, à son ondulation, bref, à son mouvement à elle. Mais l'expérience de M. Chevreul sur le pendule explorateur nous l'a montré, le mouvement oculaire lui-même provoque une soHe de coopération sympathique du corps entier, des principaux organes tout au moins. N'y eût-il qu'une tendance naissante, sans résultat extérieur et apparent, il suffit que l'esprit en ait conscience pour qu'il se représente idéalement, pour qu'il imagine son propre corps se mouvant dans l'espace ; mais il l'imagine se mouvant soit avec une rectitude et une continuité qui supposent l'absence de tout obstacle, soit avec des soubresauts et des irrégularités qui éveillent nécessairement l'idée de la résistance et de la lutte. Le corps à lui seul, en tant que matière, ne serait qu'une masse inerte; il lui faut l'activité ou instinctive ou volontaire de l'être actif qui l'anime. C'est, si l'on veut, un instrument, mais c'est précisément à cause de cela que l'esprit ne peut imaginer un mouvement corporel sans imaginer en même temps un acte de l'esprit capable de le produire et de le soutenir. Ainsi la vue d'une grande et forte épée suscite l'idée des coups qu'on peut frapper
avec elle. Mais, à vrai dire, notre corps est pour notre âme bien plus qu'un instrument extérieur et étranger, puisque chacun des deux vit de la vie de l'autre. L'âme est donc naturellement portée à imaginer sous le mouvement de tout corps, quel qu'il soit, ce qu'elle est habituée à sentir et à voir sous les mouvements du sien, c'est-à-dire une activité spontanée qui, se gouvernant elle-même, tend à un but qu'elle désire et qu'elle aime, d'une âme, en un mot.
Revenons aux lignes. Il n'est pas difficile, d'accord avec les écrivains techniques et les artistes euxmêmes, d'indiquer l'expression de chacune d'elles. Tout le monde sait que les lignes droites répondent à un sentiment d'austérité et de forcé. Ainsi, un arbre de bonne race qui enfonce profondément ses racines dans un sol qui lui convient, s'il ne rencontre autour de lui aucun obstacle, se dirige droit et haut dans les airs. Mais en même temps que son tronc s'élance verticalement, ses branches s'étendent dans le sens horizontal ; et ainsi l'expression du calme se mélange à celle de la gravité imposante, elle en tempère la rigidité. En effet, « les lignes horizontales, qui expriment dans la nature le calme de la mer, la majesté des horizons à perte de vue, la tranquillité des arbres résistants et forts, l'apaisement du globe après les catastrophes qui l'ont jadis bouleversé, la durée immobile, éternelle,... les lignes horizontales expriment en peinture des sentiments analogues, le même caractère de repos solennel, de paix et de durée*. » L'enfance
1i Ciitirlcs DIuiic, Grammaire des ai-ts et du dessin.