p. Janel, Philotophte du bonheur
L'IHAGINATIOS DANS LA SCIENCK. 2M
permettent de Ibnclionncr à sa manière et de rendre au corps tout entier des services déterminés. Mais ce que nous disons là des corps organises, nous devons le dire aussi de tout ce qui forme un système lié, c'està-dire en somme de toutes les réalités qu'étudient les sciences de la nature et de toutes les constructions de l'art humain. Nous ne faisons de progrès ni en astronomie, ni en physique, ni en mécanique, si nous ne pouvons nous représenter, comme en un tableau clair et bien dessiné, les corps célestes avec leurs mouvements, les instruments et les machines avec l'agencement de leurs parties et les phases de leur travail. Là, ce n'est assez ni du regard proprement dit, ni de la conception abstraite et du raisonnement : ce qu'il faut, c'est l'œil de l'esprit, c'est une image éclairée et rectîGée par un travail intellectuel.
S'il nous était permis de découvrir immédiatement et sans peine l'unité qui préside à cette diversité des organes, notre imagination n'en devrait pas moins donner son concours pour nous aider à fixer devant nous et à embrasser aisément d'un coup d'œil cette harmonieuse complexité. Mais il s'agit pour nous la plupart du temps de découvrir un ordre caché; or, suivant le précepte de Descartes et de toute logique, nous n'avons chance de le trouver que si nous commençons par en supposer un, quitte à vérifier patiemment ai celui que nous nous représentons est bien le même que celui que la nature a adopté.
Mais ce travail d'imagination consiste-t-il simplement dans un ensemble de représentations assez bien construites et assez saillantes pourque nous puissions
'm LlMiUlNATlOiS.
mentalement lu suivre et nous y retrouver? C'ust aéjà beaucoup, sans doute, tnait! le savant complet doit faire plua. Toutes ces lignes qu'il agence, toutes ces combinaisonsqu'it achève, il faut qu'il lesvoiti belles, il faut qu'à srs ytiUK elles expriment l'action d'une Torce puissante et pleine de raison, c'est-à-dire réduisant a l'unité les manifestations multiples de son action. Dans la science comme dans l'art, l'esprit ne peut, h l'occasion des images qu'il réunit, goûter une jouissance vive et durable que si, dans la conscience qu'il a de lui-même, il peut, à travers toutes ces images, sentii'sa propre unité affermie parle développement d'une activité libre et féconde. C'est que l'esprit humain ne veut connaître la nature qu'en vue de la dominer. Quand il croit avoir surpris un de ses secrets, il se sent déjà maître d'elle. Aussi, quelles que soient les différences qui séparent la science spéculative de l'art et de l'industrie, c'est toujours suria quantité d'idées ramenées à l'unité, c'est-à-dire sur le perfectionnement apporté à l'intelligence humaine ou sur ta conscience plus intime qui lui est donnée de sa propre puissance, que nous mesurons la valeur des théories et des systèmes. Il s'agit, dira-t-on, de trouver ce qui est et de le constater, rien de plus; et là où il ne faut qu'entasser des faits, l'imagination n'est d'aucun secours. Mais tant que les faits constatés ne forment pas des ensembles où nous puissions reconnaître un art digne de rivaliser avec le nôtre ou plutôt de lui servir de modèle, nous ne croyons pas que tous les faits aient été découverts ou classés et mis à leur véritable place : notre in.agi-
[.'IMAGINATION DANS LA SniENCE. a5r>
nation Hurescitée et non salisfaitti tient alors nos autres facultés en éveil, elle los ract à la poursuite de fnits nouveaux.
La conséquence de ces lois se remarque aisément dans l'histoire des sciences. Tantôt, c'est la contemplation de la nature qui nous aide à établir dans nos ouvrages un ordre analogue au sien : Platon et Aristote proclament que tout discours ou tout poème doit être comme l'être vivant (iv, wîwsp Çoiiv); Buffon, traçant les règles du style, veut que l'orateur procède comme fait la nature dans la construction des organismes ; une science plus moderne enfin offre en modèle aux sociétés humaines ce même organisme, achevé et développé, avec sa division du travail et sa centralisation nerveuse, qui fait que l'organisme le plus complexe est en même temps le plus un... Tantôt au contraire, c'est le sentiment profond des conditions de l'œuvre d'art et la conviction que la nature est le produit d'un art sublime qui noua aide à retrouver en elle un ordre demeuré ineonnujusque-là : ainsi toute hypothèse réputée inutile est condamnée, toute classification compliquée semble par là même imparfaite, et ainsi de suite. Qu'on en soit donc convaincu, là même où la science parait n'avoir que des abstractions à réunir et à construire, il est toujours nécessaire d'avoir contracté, par la ctiUure de l'imagination et le commerce délicat des œuvres qui relèvent d'elle, certaines habitudes esthétiques aptes à développer en nous l'amour et le besoin du beau.
Nous en dirons autant pour la conduite de la vie. Le gouvernement de l'existence humaine est à la fois
ÎM LIJIAGINATIOS.
une œuvre de science et une œuvre d'art. Un poète contfmporoin I'h dit, une grande vie : c'est un rèvc do la jeunesse réalisé par l'âge mûr. Pourquoi un rêve de la jeunesse? Parce que la jeunesse est l'âge par excellence de la générosité, du désintéressement et de IVnthousiasinc, l'âge oit l'esprit de l'homme, n'ayant pas encore été rapetissé par la vie, suivant l'expression d'Aristole, s'éprend volontiers de l'héroïsme, réclame en loutes choses la pert'eclion, et se flatte même d'y atteindre. Que le jeune homme donc, au lieu de disperser son énergie dans dea plaisirs faciles, conçoive quelque vasle projet, dont la beauté enflamme son courage et donne un but fixe à ses ardeurs! Il possédera dès lors, s'il le veut, l'unité de sa vie, et d'avance il pourra la composer comme un poème.
Mais la composition d'une œuvre d'art exige un travail persévérant, une connaissance approfondie de la nature et la pratique éclairée de maint procédé technique. La réalisation du heau rêve de la jeunesse exige, elle aussi, des lutles incessantes dirigées par une connaissance exacte de son temps, de son pays, de mille circonstances dont il faut savoir se servir parce qu'on ne peut pas les modifier; L'imagination de celui qui veut le succès n'est pas seulement éprise du beau rêve : anticipant sur l'avenir, elle se le figure sans cesse réalisé : nul moyen d'action, nul événement nouveau ne l'intéresse qu'autant qu'il facilite ou contrarie le rêve caressé. Mais ce que l'imagination se représente, la volonté l'exécute. Do là, ce mélange de hardiesse, de grandeur, du nujianesqne même, et