‹ L'ImaginationChapitre 17 sur 110 · L IMAGINATÏOTV ET LES SENS 2 I · texte numérisé non relu

L IMAGINATÏOTV ET LES SENS 2 I

nature subjectives et internes, sont accidentellement douées d'objectivité, d'extériorité, par cela seul qu'elles se trouvent reliées à une sensation. Il y a là un phénomène, non d'association pure et simple, mais de combinaison ou d'afTmité entre les sensations et les images. Ce phénomène mériterait un nom spécial. Appelons-le une suggestion et posons cette loi : Les images suggérées par une sensation ont le caractère d'objectivité de cette sensation.

Ainsi « le voisinage de la sensation » n'est pas uniquement préjudiciable à l'imagination. La sensation entre sans doute en conflit avec l'image, la refrène, la contient, mais elle lui sert aussi de point d'appui, lui donne corps et vie. L'imagination est comme Antée qui reprenait des forces en touchant la Terre sa mère ; elle est fille des sens, elle se ranime et se réveille au contact de la réalité sensible.

Ainsi donc la sensation n'est pas seulement la matière première ou l'étofi'e dont les images sont faites ; elle en est encore le point de départ, la cause provocatrice, elle en est enfin le soutien ou l'appui.

§ 3. — Voyons quelles conséquences découlent de là, quels faits s'expliquent par ces principes.

Si, comme le croit M. Ribot, l'attention est un état qui répugne à notre nature, la perception ou adaptation parfaite de l'esprit à la réalité devra être Texception et V illusion, la règle. C'est bien en effet ce qui paraît. La perception rigoureusement exacte est un idéal rarement atteint. Nos sensations, suffisamment vraies pour les besoins de lg jJ£P£atjque , sont scientifiquement erronées. Elles ne sont point

4 pures, elles se présentent avec un cortège d" images habituelles, de jugements et de raisonnements tout

/faits, de préjugés. Ainsi nous ne voyons pas les choses telles cpi'elles sont, mais telles que nous les avons vues et que nous nous attendons à les voir. Notre (( imagination ayant été vivement frappée de

i certains objets, les traces de ces objets se rouvrent par la moindre chose qui y a rapport. C'est pour bette raison que nous imaginons voir des chariots, des hommes, des lions ou d'autres animaux dans les nues, quand il y a quelque peu de rapport entre leurs figures et ces animaux ; et que tout le monde, et principalement ceux qui ont coutume de dessiner, voient quelquefois des têtes d'hommes sur des murailles où il y a plusieurs taches irrégulières ^ ». Ce genre d'illusion, auquel on donnerait bien le nom de paresihé$i^, se rencontre en particulier chez les esprits paresseux, portés à In ré ver je. chez les déprimés, les malades, lesquels laissent errer leur regard sur les broderies d'un rideau, les dessins d'une tapisserie, s'amusant à y chercher des figures bizarres, comme on s'amuse à suivre l'imprévu des images du kaléidoscope. Ceux mêmes qui ne se complaisent pas à ces jeux de l'imagination automatique ne laissent pas de s'y prêter à leur insu. Nous regardons d'un œil prévenu les objets familiers. Nous posons sur eux des images formées d'avance. De là tant d'erreurs dans la vision des choses réelles, de là tant de pseudo- • reconnaissances : « Je regarde, dit Sllly, un viaduc l en briques situé à deux milles ; je le vois en rouge

I. Malebranchk, Uah. de la Vcrilc, liv. II. j*" part., cli. n.

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vif, alors que sa teinte réelle, à cette distance, est bien moins foncée^ ». De même, cet homme qui venait de loin vers moi, je le reconnais à sa démarche, à sa taille; il 's'approche, je m'aperçois que je ne le connais point et qu'il est réellement tout autre qu'il m'était apparu. La sensation est ainsi le plus sc^uvent une fausse piste sur laquelle notre esprit s'égare, et comme les images qu'elle traîne à sa suite sont emportées dans ce mouvement de vie et de réalité qui lui est propre, Villiision est complète, il y a pseudosensation ou paresthésie .

Nous écarterons ici, comme oiseuse, la distinction des illusions provenant d'une sensation à venir (présensation) et d'une sensation passée (arrière-sensation). En fait, à la base de toute illusion est une sensation actuelle, sans préjudice de celles qui ont précédé ou suivront, et qui peuvent paraître plus importantes. Est-il vraiment, comme le dit Pascal, au pouvoir de l'imagination de susciter, de créer des sensations ? Peut-être, mais il faut pourtant faire la part qui revient ici aux souvenirs et aux sensations réelles. Celui qui, assis, la serviette déployée, devant une table appétissante, se sent venir l'eau à la bouche, respire en fait la fumée des plats, le parfum des fleurs et des fruits : à l'appel de ces sensations, ses souvenirs de gourmet l'assaillent et le troublent ; une griserie lui vient. Son imagination se monte sur les plaisirs entrevus ; ces plaisirs, il ne les devine pas, il les connaît et les retrouve; il ne les pressent pas,

2. J, Sully, Les illusions des sens et de l'esprit, tr. fr. p. 65, 2«^ cdit. Paris, F. Alcan, 1889, in-8".

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il les ressent; bien plus, à Mai dire, il les sent. Mais pour les sentir ainsi, comme pour les pressentir et ressentir, il a dû partir de sensations réelles, à propos desquelles son imagination a pris feu, quelle a grossies et surtout amplifiées, développées.

A Fappui de ceci on pourrait citer encore une curieuse remarque faite par Dlg ald Ste^vaht : « Quoique en général les illusions de l'imagination soient beaucoup plus fortes dans les ténèbres quà la lumière du jour où elles sont incessamment corrigées et détruites par la vue d'objets réels, toutefois une obscurité totale est moins alarmante pour un esprit faible, frappé de quelques récits d'aj)paritions, que la lueur pâle et douteuse du crépuscule, (jui o[fre à ses conceptions un moyen de fixer et de prolonger leur durée, en s''attachant à quelque objet dont, à travers cette obscurité, l'œil saisit imparfaitement la figure*. »

Les illusions qui viennent d'être mentionnées appartiennent toutes à la vue. Mais les autres sens ont aussi les leurs, et la parestbésie (sensation fausse) pourrait se décomposer en paropsie (vision fausse), paracousie (audition fausse), etc. Citons des exemples de paracousie. Le coq-à-l'ane est souvent un mot mal entendu, suggérant l'idée d'un autre mot vaguement homonyme et pas du tout synonyme. Je ne sais [)lus qui, en visite chez ITlgo, entendant un coq chanter, s'écria : « Tiens I il a dit : Victor Huqo'l »

La transformation des sensations en images est si

1. DiciAiD SiKWAKT : Pliilo^ufthic (le l'fsi^nit humain, t. I, ch. iir, tle la Conception, Irad. L. l'oisse. Paris, •j. ^. lIi'Go : Choses vues.

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naturelle qu'en certains cas elle doit immanquablement se produire. C'est là-dessus que comptent les

piestidi^itateurs. Tout leur art consiste à annoncer

et à esquisser des mouvements que l'imagination

prévenue des spectateurs parfait et achève. Sur le même principe repose un fait d'une importance considérable : l'intelligence des signes. Si on déchiffre la plus détestable écriture, si on entend le langage le plus mal prononcé, c'est que l'imagination, guidée par la réflexion et la mémoire, supplée ici aux imperfections et aux lacunes des formes et des sons. De même encore, si « un dessinateur habile peut indiquer une physionomie par quelques grands traits » , c'est que « l'esprit du spectateur a été tellement familiarisé, par une expérience répétée et une attention toute spéciale, avec l'objet, qu'il est prêt à construire l'image mentale requise, à la moindre suggestion extérieure^ ».

Les illusions ci-dessus rngatipnnées sont spéciales : ce sont des images de même nature que la sensation qui les suggère, visuelles par exemple. Lorsque les images, suggérées par une sensation, sont d'une autre espèce que cette sensation, ou, pour mieux dire, sont de toute espèce, l'illusion peut s'appeler alors complète ou généralisée. Ainsi on raconte que le jour de l'exécution du maréchal Ney, un visiteur, s'étant fait annoncer sous le nom de M. Maréchal aîné, les assistants, à ce nom mal prononcé ou mal compris, furent saisis d'épouvante, et crurent voir, quand le visiteur entra, le maréchal leur apparaître, se dresser

I. J. Sully. Les illusions des sens et de l'esprit, tr. fr.. p. 67.

devant eux en chair et en os. Une sensation auditive avait produit ici une illusion de l'ouïe et de la vue.

On pourrait citer maints exemples analogues. Une petite lillc qu'on habillait entend dire à sa mère que son pantalon a reçu un coup de fer, est brâlé. Elle pousse des cris déchirants ; elle sent la brûlure dont on parle ; impossible de la rassurer ; on lui montre la partie roussie, on la louche sous ses yeux, on veut la lui faire toucher; on lui dit, on lui prouve que cela ne brûle pas. L'enfant ne voulut rien entendre. Il fallut céder à ses cris et lui retirer ce pantalon qui, à la lettre, la brûlait. Un mot, peut-être une perception visuelle, celle de la partie brûlée, avait suffi pour déterminer l'impression aiguë, nette et précise, de brûlure.

Les sensations tactiles sont souvent Je point de 4éparJ[d' images particulièrement intenses, terrifiantes, comme si le contact donrrait une impression d'objectivité plus forte que les autres sensations, comme si le toucher méritait le nom de sens de l'extériorité qu'on lui a donné quelquefois. On con naît l'histoire de ce boucher « resté suspendu par le bras au crochet de son étau. On le dégagea terrifié, poussant des crix affreux, se plaignant de souffrir cruellement. Or le crochet n'avait pénétré que dans le vêtement et le bras était indemne* ».

« Il y en a qui de frayeur, dit encore Montaigne, *^anlicipent la main du bourreau, et celui qu'on

I. Hack Tuckf, VEspril et le corps, Ir. fr. p. io4, cité par Ribot: Psycholocjie des sentiments, p. i^3. Paris, F. .\lcan. 1896, in-8". D'autres faits analogues sont rapport«'>5 au môme eudroit.

I, IVIAG[ÎNAT1()\ FT l.ES SÈÎNS 27

dépendait pour lui lire sa grâce, se trouva raide mort sur Téchafaud, du seul coup de son imagina-

lion V

Ainsi s'expliquent les terreurs, les visions, les croyances jugées superstitieuses et folles. Ainsi s'explique surtout qu'on ne puisse s'en défendre par le raisonnement. Il y a à l'origine de ces hallucinations un fond de vérité objective. Elles se mêlent si bien à la sensation initiale qu'elles en paraissent être, non une superfétation, mais im prolongement naturel ; elles sont si bien liées entre elles, elles sortent si naturellement les unes des autres que par là encore elles font illusion. Celui qui, la nuit, traversant une lorêt, prend peur au craquement des branches mortes ou au bruit de ses pas, se rend bien compte, à la réflexion, que le passant qu'il imagine marchant sur ses traces n'existe pas ; mais, pas plus qu'il ne peut s'empêcher d'entendre le bruit de ses pas et l'écho qui les prolonge, il ne peut s'empêcher d'avoir ces images affolantes qui sont aussi le prolongement ou l'écho naturel de ses sensations, ni d'avoir en elles la même foi instinctive et aveugle qu'il a en ses sensations. Le lien qui existe entre les sensations et les images n'est pas un lien logique, c'est pourquoi le raisonnement ne détruit pas l'illusion. Pour dissiper une illusion, il faudrait pouvoir chasser « la sensation normale qui en est le point de départ » (Taine). C'est ainsi que par la douche on essaie de guérir le fou de ses visions ; on provoque une sensation violente pour chasser non pas tant les images qui l'obsè-

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