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LIMAGINATIOIV ET LES SEINS

à son aise, Rousseau allait s'asseoir « au bord du lac, sur la grève ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant ses sens et chassant toute autre agitation, le plongeaient dans une rêverie délicieuse )>. Se laissait-il seulement bercer et engourdir par « le flux et et le reflux de cette eau, par son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche son oreille et ses yeux ? » ^ Non, il est permis de supposer encore que ces « impressions légères des objets environnants », qui se mêlaient à ces rêves, en entretenaient la fugitive illusion, établissant ce courant d'objectivité qui va des sensations aux images.

Le rev§ est, dans la majorité des cas, une hallucination entée sur une sensation, autrement dit une illusion. C'est ce qu'attestent tous les observateurs (Charma, Maury, Tissié, etc.) Ainsi, au temps des bonnets de coton, quelqu'un, s'étant trop serré la tête, rêva qu'il était pris par les sauvages et scalpé. Un autre, ayant aux pieds une boule d'eau chaude, rêva qu'il faisait l'ascension de l'Etna, etc. L'enroulement du drap autour du corps, la gêne des mouvements respiratoires, la chute d'une couverture, le refroidissement, ou au contraire la trop grande chaleur du lit, la transpiration, voilà autant de causes déterminantes des rêves ■^. Cependant les rêves ne peuvent pas tous être ainsi directement rattachés à une impression extérieure. Ils sont parfois non des illusions,

1. Rousseau. Les Rêveries du promeneur solitaire, 5<^ promenade.

2. Cf. Gkasset, L'Hypnotisme et la suggestion, p. i5. Paris, 0. Doin, igo3, in-i8.

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mais des hallucinations. Mais alors ils ne laissent pas crévoluer encore autour des sensations du dormeur. Ainsi un malaise physique peut fort bien se traduire, en rêve, par une angoisse morale : j'en ai lait bien souvent Texpérience. Autrement dit, on peut évoquer ici la loi d'association, dite loi (V'mU'rèt, d'après laquelle « la ressemblance aflcctive réunit et enchaîne des représentations disparates... La joie, la tristesse, Tamour, etc. peuvent devenir un centre dattraction qui groupe des représentations ou événements sans rapports rationnels entre eux, mais qui ont la même marque émotionnelle : joyeuse, mélancolique, erotique, etc. ' » 11 n'y a pas de rêve qui, à ce compte, ne puisse être rattaché à des sensations.

Le rapport, direct et éloigné, que nous cru von-; saisir entre les sensations et les images, apparaît clairement clans le sonuiambulisme et rhy[)iiose.

Lesoninand)ule, comme on sait, a les yeux ouverts. Ce ne sont pas cependant ses sensations, mais ses images visuelles, qui dirigent sa marche. Il n'a pas d'autres sensations que celles que son rêve appelle et commande ; mais ces sensations qui lui restent paraissent aNoir un degré exceptionnel d'acuité et de tension. Ne faut-il pas supposer des lors qu'elles soutiennent et précisent son rêve ? Nous pensons avec M. TissoT qu' « il y a dans le somnambulisme une sorte de vision véritable, comme il y a dans ceux qui

I. RiBoT. L' Ima(jination créatrice, p. 3i. Cf. Dugai.d Ste WART, Phil. (le l'espril humain, t. I, ch. v, sect. 2. « Des choses entre lesquelles nous ne saisissons aucun rapport, lorsque nous les envisageons er elles-mêmes, peuvent néanmoins s'associer dans noire esprit, parce rpielles l'atrcctcnt do la nièmeuianicrc. >'

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lont, pondant qu'ils dorment, une conversation avec d'autres qui sont éveillés, une audition particulière compatible avec le sommeil ». L'auteur conclut de là que des somnambules aveugles ne pourraient se diriger en rêve comme des somnambules voyants. « On s'est assuré, en tout cas, » sur ces derniers, « en dérangeant les objets dont ils devaient avoir besoin, qu^ils les voyaient, non pas d'une vue intérieure et antécédente , ma is d'une vue externe et actuelle ^ . » Si le somnambule n'a que des sensations conformes aux images de son rêve, il a donc du moins ses images appuyées sur des sensations, et la force de son imagination viendrait précisément du secours que lui prêtent ses sens hyperesthésiés.

Dans riiypnose, le rôle des sensations est plus net, plus facile à établir encore que dans le somnambulisme naturel. On connaît les procédés d'hypnotisation : les passes, les attoucliements rytbmiques, la fascination par le regard, le commandement bref, fortement accentué, etc. Ces procédés se sont fait tort les uns aux autres. Gomme ils réussissent tous également bien, on a cru qu'aucun d'eux n'était nécessaire, utile, vraiment efficace. C'était mal raisonner. Si on peut indifféremment employer l'un ou l'autre, on ne peut se dispenser de recourir à l'un d'entre eux. C'est ainsi qu'il faut interpréter la page suivante de Renouvier. « Le procédé quelconque employé par le magnétiseur n'a aucun effet particulier physique... Une foule de méthodes fort différentes ont réussi à produire l'état magnétique : j'ai déjà

I; De l'Imagination, p. gS. Paris, Didier, 1868.

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signale le baquet (Mesmer), V arbre (Plységur), les« passes, l'action mystique de la volonté dun opérateur. Les procédés se généralisent encore si nous songeons aux pialiques de la magie, de la sorcellerie et des jongleurs, et aux secours matériels dont les anciens faisaient usage pour déterminer l'extase magnétique. lîlnfin des phénomènes analogues se produisent en l'absence de toute jonglerie {oui sans doute, si l'on entend en l'absence de toute sensation artificiellement provocjuée, mais non pas pour cela, ajouterai-je, en l'absence de toute sensation...). Je ne nie point les rapports physiques, mais je n'en uois point de particuliers \ » A la bonne heure ! Mais ce n'est peut-être pas assez de ne point nier ces rapports, il faut encore admettre qu'il est nécessaire qu'ils se produisent, de quelque façon que ce soit d'ailleurs.

Il s'agit en elfel d'établir un courant entre les sensations et les images, de faire passer le sujet, sans qu'il s'en doute, de celles-ci à celles-là. Pour cela, après avoir provoqué en lui une sensation forte qui l'absorbe tout entier, il faut profiter en quelque sorte de sa surprise pour rattacher à cette sensation les images qu'on lui veut suggérer. Les images suggérées susciteront ensuite certaines sensations à l'exclusion de toutes autres, mais, avant d'être ainsi évocatrices ou provocatrices de perceptions, elles auront été elles-mêmes évoquées ou provoquées par des perceptions.

Il est remarquable encore que pour déloger de

I. Essais (le rritiijtic ijcncralc. Psvcliologie rationnelle, t. 11. pp. l'S-k.

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['esprit une image ou suggestion, il faut susciter une sensation provocatrice crimages contraires. Cela pourrait s'appeler établir un contre-courant d'images ou « contre-batterie crenchantemçnts )>. Mointaigne raconte qu'il guérit un sien ami du danger des « aiguillettes nouées » (suggestion bien connue, souvent mentionnée dans les traditions populaires) par l'application sur les reins d'une médaille réputée préservatrice de ce danger et par d'autres « singeries » qui sont, comme il dit, « le principal de l'effet ». Voir dans les Essais (liv. I, ch. xx) ce récit trop gaulois, et surtout trop long, pour être rapporté ici. De curieuses expériences de M. Binet ont mis en lumière l'existence d'un objet matériel, « servant de substratum » à l'hallucination hypnotique. On montre à un sujet un carton de papier blanc en lui disant : c'est votre portrait. Il voit ce portrait apparaître sur le carton qu'on lui tend, en décrit la pose, en discute la ressemblance. On mêle le carton à d'autres entièrement pareils. Le sujet le reconnaît au grain du papier, ou à on ne sait quels « détails particuliers», que perçoit son sens visuel hyperesthésié. « Ces détails lui servent de point de repère pour projeter l'image. Ce sont comme des clous qui fixent le portrait imaginaire sur la surface blanche. C'est si vrai que l'expérience réussit plus sûrement par l'emploi du papier ordinaire que par l'emploi du papier de bristol. Plus le point de repère est visible, plus l'hallucination est forte et durable \ »

I. Binet. Lu Psychologie du raisonnement, p. 67 et suivantes. Paris, F. Alcan, 1886, in- 18.

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T\im; a si;^iial(' d après liRiKHHE de Boismont des laits analogues. 11 rapporte qu'un peintre expliquait ainsi son procédé pour peindre de mémoire : a Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance... Lorsque je voulais continuer le portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l'apercerais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité... Toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je voyais VhommeK » Le fait est d'autant plus remar quable qu'il ne s'agit ici que d'imagination reproductrice. Si les souvenirs exacts et précis ont besoin d'être ainsi renforcés et soutenus par des sensation^ étrangères, a fortiori les images fictives ne sauraient elles tenir debout toutes seules, et sans l'appui de sensations.

La nécessité de poser de telles images sur des objets réels, à tout le moins le grand avantage qu'il y aurait pratiquement à le faire, au point de vue, non seulement de la fixation des souvenirs, mais de la recherche de l'inspiration, a été indiqué par Léonard DE YiNci dans un passage particulièrement curieux : « Je ne puis m'cmpéchcr, dit-il. de mentionner parmi ces préceptes un nouveau moyen d'étude (una nova inventione di speculatione) qui, bien qu'il puisse semblei' médiocre et ridicule, est néanmoins d'une grande utilité pour élever l'esprit à des inventions variées. Et c'est quand tu regardes un mur

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