TAI^K. L'Intelligence, t. I, p. yi
l'imagination et les sens Sg
sillonné de crevasses ou dont les pierres juxtaposées paraissent : si tu as à composer quelque scène, tu peux y découvrir l'image de divers paysages, ornés de montagnes, de fleurs, de rochers, d'arbres, de larges vallées et de collines, ou encore tu peux y voir des batailles, des figures en action, des visages et des costumes étranges, une infinie variété d'objets que tu peux ramener à des formes distinctes et bien dessinées. Et toutes ces choses apparaissent sur ces murs, comme dans le son d'une cloche tu crois entendre le nom ou le mot que tu imagines * . »
Dans un autre ordre de faits, M. Pierre Janet incline à admettre que toute hallucination a un point d'appui matériel. « J'ai lu quelque part, dit-il, la ' description d'une hystérique qui prenait dans une crise la posture des tableaux qui étaient dans sa chambre. Le fait ne m'étonnerait pas. Lucie tourne toujours les yeux vers ses rideaux et je me suis demandé souvent si elle aurait la même crise dans une chambre sans rideaux. Marie rêve d'incendie pendant sa crise, si elle survient pendant la nuit, et ne songe pas à l'incendie, si sa crise survient pendant le jour. C'est très probablement parce que la nuit elle voit une lampe allumée à peu de distance de son litl »
La loi de l'adhérence des images à des sensations paraît ainsi surabondamment prouvée. Ou les images sortent plus ou moins naturellement des sensations,
1. Cité par Séailles. Le Génie dans l'art, p. 172, Paris, Germer Baillière, i883, in-S».
2. L'Automatisme psychologique, p. 52, Paris, F. Alcan, in-S'"".
4o l'imagtkatton
ou elles sont aililicielleiiicnl rattachées, incorporées à des sensations, sans rapport naturel ou logique avec elles. Dans les deux cas, elles eniprijntent aux scn-
sations i£iiii-am2gt<^"t6 obiectivité, leur pouvoir d'illusion.
s^ V. — CetteloL explique un nombre considérable de singularités, de manies, de superstitions, de préjugés que les moralistes ont souvent signalés pour confondre notre raison et humilier notre orgueil.
Elle explique d'une façon générale le fétichisme, entendu comme la superstition qui s'attache à des objets matériels, ou qui a seulement dans ces objets son point de départ, son prétexte.
« L'homme est toujours porté, dit Glyau, à faire grand cas des signes, de tout ce qui est une représentation matérielle, de tout ce qui parle à ses yeux et à ses oreilles ; aussi la parole sacrée, les écrits qui la transmettent, tout cela n'est pas seulement pour lui un symbole ; c'est une preuve même de sa foi. J'entendais dire un jour dans une église : — Une preuve incontestable que Moïse s'est entretenu sur la montagne avec le Seigneur, c'est que le mont Sinaï existe encore. — Cette sorte d'argument a toujours prise sur les peuples. Livixgstoxe raconte que les nègres ne tardaient pas à l'écouter et à le croire du moment où il leur montrait la Bible, en leur disant que le Père céleste avait marqué sa volonté sur ces feuilles de papier ; ils touchaient les feuilles et ils acquéraient la foi. » Chez les civilisés eux-mêmes la foi religieuse s'établit et se soutient par des moyens à peine moins grossiers, en lout cas de mémo nature. « Elle s"im
l'iwaginatiox et les sens [\ I
pose par les yeux et les oreilles : c'est ce qui fait sa force. Elle est beaucoup moins mystique qu'on ne pourrait le croire ; elle a pris corps, elle vit dans ses monuments, ses temples, ses livres ; elle marche et respire dans un peuple de prêtres, de saints, de dieux: nous ne pouvons regarder autour de nous sans la voir s'exprimer d'une façon ou d'une autre. Grande puissance pour une pensée humaine, quelque fausseté qu'elle renferme, d'avoir pu s'exprimer ainsi, façonner les objets à son image, pénétrer la pierre et le marbre : elle est ensuite renvoyée, réfléchie vers nous par tous ces objets extérieurs ; comment ne pas y croire, puisqu'elle est devenue visible et tangible * ? »
Si le hasard veut qu'une idée ou un sentiment d'amour, de vénération, dp rrf^jntp, ptr, s'attache à un objet donné, et que cette association soit de celles que M. Flournoy appelle « privilégiées- » parce qu'elles « s'enracinent d'emblée », profondément et pour toujours, cet objet paraîtra sacré ou tabou: on ne pourra se défendre a son approche d'une religieuse horreur ; on l'adorera comme une divinité.
Laïcisons ce sentiment : à la place du fétiche divin, mettons la pompe humaine, et, par exemple, l'appareil majestueux de la justice et des cours ; à la place de l'adoration, nous aurons le respect^ sentiment voisin et de même origine. « Nos magistrats et nos juges, dit Pascal, ont bien connu ce mystère (le mystère
1. GuYAu. L'Irréligion de l'avenir, p. 107. Paris, F. Alcan, 1900, 7e édit. in-80.
2. Flournoy. Phénomènes de synopsie, p. 38. Paris, F. Alcan, 1893, in-8".
1x1 l'imagination
de V association privilégiée). Leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cel appareil auguste était fort nécessaire ; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authenti(^ue^ »
Puérilisons enfin le même sentiment : au lieu d'un objet entouré de prestige, nous aurons le hochet, auquel se laisse prendre encore, non pas seulement l'imagination naïve des enfants, mais la vanité et l'étourderic des hommes. Par là j'entends les signes extérieurs, les preuves couramment admises de l'honorabilité, du rang, du savoir : les décorations, les habits brodés, les diplômes, les parchemins.
Ainsi les fétiches changent, mais le fétichisme demeure. Il e^.£ssentieilcment Tadhérence des images à des objets matériels (luclconcfues. On ne sait jamais à quels objets déterminés et précis peut se prendr(" limaginalion des hommes; on constate quelle ^«" prend à tous. Dans l'ordre imaginatif chacun suit son impulsion propre, et on note des impressions étrangement personnelles. Il est des gens qui ne peuvent supporter la vue d'une poupée sans tèt€, d'une lourchette retournée. 8i bizarres qu'ils paraissent. >i exceptionnels qu'ils soient, ces faits cependant nr peuvent être réputés morbides. Ils sont au fond de
I. Pensées, cdit. Havet, art. III, 3, t. I, p. 33, Paris, Dclagrave, i88i.
l'imaginatioîv et les sens /i3
même nature .que tant d'autres ordinaires et communs. Après avoir dit : « Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l'écrasement d'un charbon, etc. emportent la raison hors des gonds ? » Pascal mentionne avec raison ceci comme un fait de même ordre : « Le ton de voix impose aux plus sages et change un discours et un poème de face. »
On comprend que le lien mystérieux qui attache certaines idées, certains sentiments à des objets matériels, insignifiants en eux-mêmes, n'ait pas seulement intrigué les hommes, mais leur ait causé un malaise particulier, un superstitieux effroi ; ils ont dû croire à une action surnaturelle et divine, émanant de ces objets. La psychologie exorcise ces fantômes; elle nous apprend en quoi consiste la magie ou le pouvoir suggestif des sensations, quelle en est la portée exacte, quels en sont les applications et les effets. Elle nous indique aussi et par là même quels abus ce pouvoir entraîne, quel usage légitime il comporte.
Les imaginations sont aujourd'hui encore et resteront toujours imprégnées de fétichisme. Il y a des superstitions modernes. On admet implicitement qu'il doit y en avoir. C'est en effet un principe d'éducation qu'il Ï8iut frapper les esprits, faire impression sur les imaginations rebelles. Pour cela on s'adresse aux sens, on multiplie les leçons de choses. On étale les pièces à conviction à la barre des tribunaux, on reconstitue la scène du crime à l'instruction et devant les jurés. En art, on s'efforce de produire l'illusion k