La mémoire tiropremcnt alTective'. — La mémoire émo
1. Je distingue dans le problème de la mémoire airecli\c, tel
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tionnelle et la mémoire sensorielle sont irréductibles. — L'une n'est pas nécessairement antérieure à l'autre. — Elles se sufîgèrent mutuellement. — Lois de l'évocation des sentiments à l'aide des images : la contiguïté, l'analogie. — Mémoire alTective abstraite et concrète.
L'imagination ne peut que disposer clans an ordre nouveau les matériaux: que la réalité lui fournit. Elle se doniie Fillusion de créer, elle ne fait qu'arranger. Elle dépend de la mémoire et des sens. Mais s'exerce-t-elle au moins dans le domaine entier de la perception ? Atteint-elle les limites de ce domaine ? Est-elle coexleiisive à la perception P Ou plutôt, et pour plus de précision, comme ce sont les souvenirs, et non les sensations mêmes, que l'imagination met en œuvre, l'iniagination a-t-elle la même portée que la mémoire ?
La question peut sembler naïve. Comment douter, en effet, que nous soyons capables d'imaginer tout ce dont il nous arrive de nous souvenir? Mais il faut s'entendre sur le mot imagination. Alors même que l'on appelle mémoire le retour à la conscience et la reconnaissance des perceptions passées, et imagination la simple évocation de telles perceptions, ce n'est point un paradoxe de soutenir qu'il peut y avoir, et qu'il y a souvent, en fait, mémoire sans imagination.
qu'il est posé par Kiboï, deux questions : celle de la mémoire concrète el de la mémoire abstraite, — celle de la mémoire émo- 1 tionnelle et de la mémoire sensorielle.
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Bien des gens s'avoueni inr.ip.ihlos (révofjner une ima^e déterminée, comme l'odeur de pommes pourries, le bouquet d'un vin de Bordeaux, le moelleux de la soie, qui reconnaîtraient sûrement, et sans hésitation aucune, une pomme pourrie à Todeiu-. le Bordeaux au goût et la soie au toucher. L'imagination ou pouvoir d'évocation est ici au-dessous de la mémoire. IVautres fois, c'est l'évocation qui a lieu, la mémoire faisant défaut. On cherche à se souvenir d'une chose déterminée. Cette chose, on la connaît, puisqu'on la cherche ; on en a au moins l'idée, on sait qu'elle est, et vaguement ce qu'elle est ; on ne peut seulement la retrouver assez complètement pour la reconnaître ^
1. La même distinction, ou une distinction analogue, a clc faite en d'autres termes par Pitres dans son étude de l'apiiasic. L'a]»hasic est, selon lui, amnésique ou sensorielle : sensorielle, quand elle « résulte de la destruction organique ou de l'inertie fonctionnelle des centres corticaux de réception ou d'émission du langage » (surdité et cécité verbales) — nninésiqiir, quand elle est « la perte d'évocation des mots avec conservation de la reviviscence et de la reconnaissance des images \erbales ». Le défaut de mémoire, auquel M. Pitres attribue l'aphasie, est ce que nous appelons un défaut d'imagination, l/auleur s'explique d ailleurs avec une netteté parfaite : « Quand nous voulons par 1er, dit-il, 1 idée éveille les images des mots qui la doivent revêtir. Mais si, pour une raison quelconque, l'idée présente n'éveille plus les images verbales qui lui sont adéquates, le langage est compromis. 11 l'est autrement et par un autre mécanisme que si les centres des images sensorielles ou motrices des mots étaient détruits ; mais il l'est tout de même. Le malade conserve in posse la faculté de parler ou d'écrire ; il peut répéter les mots qu'on prononce devant lui, écrire d'après copie ou sous dictée ; mais il ne peut plus évoquer spontanément, au moment
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L'imagination sous sa forme la plus humble, ou à son plus bas degré, à savoir Finiagination reproductrice, est donc déjà distincte de la méiiKiLi:e. Celle-ci est la reproduction et la reconnaissance, celle-là est révocation des perceptions passées. On ne saurait donner le nom d'imagination à « la reviviscence provoquée » des images (Ribot), autrement dit à la remise en mémoire des perceptions passées par le retour de perceptions semblables. 11 n'y a pas de doute que toutes nos sensations peuvent être ainsi rappelées. Mais c'est au contraire une question de savoir si nous pouvons nous rappeler de nous-mêmes toutes nos sensations. Or c'est seulement lorsque « les images peuvent renaître dans la conscience, spontanément on à volonté, indépendamment de tout événement actuel qui les provoque » (Ribot), qu'on peut parler d'imagination. Même il conviendrait, selon nous, d'appeler imagination reproductrice le
k rappel proprement volontaire, et non ce rappel spontané, mais automatiquë~des images, dont le type est l'obsession.
La différence entre la mémoire et l'imagination fi, ainsi définie paraît analogue à celle qui existe entre l'intelligence et le génie inventif. Combien grand est le nombre des connaissances que nous nous assimilons fort bien et que nous n'aurions jamais su découvrir ! Le nombre n'est peut-être pas moindre des souvenirs
opportun, les images verbales qui lui seraient nécessaires pour revêtir sa pensée par des mots appropriés *. »
Cité par Sollier, Le Problème de la mémoire, p. 98. Paris, Alcan, 1900, in-8°.
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que les événements nous rappellent et que nous n'aurions sans cela jamais retrouvés.
§ I . — Mais d'où ^ ient qu'il existe un écart si grand entre la portée de l'imagination et celle de Ja mémoire? Cet écart a-t-il sa raison d'être dans la nature des perceptions ? Autrement dit, y a-t-il des sensations spécifiquement telles qu'elles peuvent être remémorées, non imaginées ? Ou bien toutes les sensations peuvent-elles, à la rigueur, renaître, quoique quelques-unes seulement renaissent, d'ordinaire et en fait, sous forme d'images ?
La première hypothèse semble peu fondée. A priori on ne voit pas sur quoi elle pourrait l'être. En fait, toutes les sensations sont douées, mais seulement à des degrés divers, de la propriété de reviviscence. La reviviscence, avons-nous dit, est « provoquée » ou « spontanée » et la reviviscence spontanée elle-même est volontaire ou involontaire. Toutes les sensations sont susceptibles d'une reviviscence provoquée, quelques-unes seulement le sont d une reviviscence spontanée, et un plus petit nombre encore d'un rappel volontaire. Ne nous occupons que de ces dernières. C'est un fait qu'on imagine, aisément et bien, des formes, des couleurs, des sons, qu'on imagine avec peine et confusément ou qu'on n'imagine pas du tout des odeurs, des saveurs, etc. Mais ce fait veut être interprété ; il n'est qu'ordinaire et commun ; il ne peut être érigé en loi. Une observation juste, mais superficielle a révélé l'existence de types visuels, auditifs, moteurs et indiflérents ou mixtes ; une observation plus approfondie ou mieux
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conduite eut révélé de même des types émotifs, olfactifs, gustatifs, etc. ^ Toutes les formes d'imagination se rencontrent ou peuvent se rencontrer par la raison que la prédominance en nous d'un sens donné, partant d'une classe donnée d'images, n'est point le fait de la nature, mais de l'éducation. Nous ne naissons pas visuels", auditifs, etc. (j'entends exclusivement visuels, auditifs) nous le devenons. Les habitudes de la vie sociale produisent souvent l'hypertrophie d'un sens, et l'atrophie des autres. En raison de notre genre de vie, tel ou tel sens nous est en partie inutile, nous l'exerçons peu ou point, et l'imagination afférente à ce sens s'éteint. Ainsi, par exemple, nous pouvons ne faire jamais usage de nos dix doigts ; nous n'aurons évidemment point alors d'images tactiles ou nous n'en aurons guère.
Sous ce rapport, la vie civilisée ou prétendue telle aurait, selon Rousseau, des effets désastreux : elle constituerait un étiolement de la vie sensible, et partant Imaginative. Le sauvage serait mieux partagé : il serait dans la nécessité d'exercer ses sens à toute heure et acquerrait naturellement ainsi cette acuité de la vision, de l'ouïe, du tact, etc. que les plus heureux d'entre nous n'auraient plus, aujourd'hui, que grâce à une éducation privilégiée, nous replaçant exceptionnellement dans les conditions du développement normal, comme celle d'EiviiLE.
En réalité tous les hommes, civilisés ou sauvages,
1. Cf. Van Biervliet. La Mémoire, p. 46 et suiv. Paris, 0. Doin, 1902, in-i8.
2. A vrai dire nous pouvons naître tels par hérédité. Mais une prédisposition héréditaire est acquise, non naturelle ou innée.
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sont, au point de vue de l'imagination, des êtres déformés, incomplets : c'est que leur éducation première, celle des sens, nécessairement tournée du côté utilitaire et pratique, lequel est exclusif et étroit, pour une perception subtile et raffinée quelle leur donne, leur en retire vingt autres qu'ils auraient pu avoir. Et ce n'est pas seulement un sens donné qui se développe au préjudice d'autres sens, c'est, parmi les sensations d'une espèce donnée, telles sensations spéciales qui se développent à Texclusion des autres. Ainsi Mozart, exécutant merveilleux, était à table d'une maladresse extrême, « il ne pouvait découper ses aliments sans risquer de se blesser, et il fallait absolument que sa femme se chargeât de le servir comme un enfant* ». Ce qu'Aug. Comte disait de cette barbarie d'un nouveau genre, à laquelle aboutit la spécialisation à outrance, « l'anarchie dispersive » des connaissances, est vrai des connaissances sensibles aussi bien qu'intellectuelles, des connaissances communes aussi bien que des connaissances scientifiques. Nous ne devons donc pas arguer de notre manque d'imagination réel à Tégard des saveurs, des odeurs et autres sensations à une incapacité naturelle et foncière en nous d'imaginer de telles sensations. Si nous voulons nous rendre compte du développement normal de rimagination, nous devons faire abstraction des circonstances qui l'enrayent, nous devons supposer remplies, (ce qui ordinairement n'a pas lieu) les conditions d'exercice des sens.
I. WiLDER : Mozart, l'homme et l'artiste, Paris, Charpentier. 1880, cité par Arréat : McDioire et imofiination. Paris, F. Vlcaii.
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L'éveil de riinagination suppose, en effet, celui des sens. Or la plupart de nos sens sont plus ou moins plongés dans un état habituel d'hébétude et de torpeur. Aussi ignorerions-nous les ressources de notre esprit et sa portée, si des circonstances exceptionnelles ne venaient mettre en relief la puissance de chacune de ses fonctions. Ainsi l'exemple des aveugles fait voir quelle est l'étendue des perceptions de l'ouïe et du toucher. Leur tact exercé saisit les empreintes les plus fmes et les plus nuancées : on cite parmi eux des numismates, des sculpteurs (l'animalier Vidal). Il n'est pas d'aveugle circulant par les rues qui ne reconnaisse s'il est « à demi-pied d'un mur » et non au milieu de la chaussée, « l'air moins ambiant et plus réfléchi lui portant alors une autre sensation au visage » (Rousseau). Chez les voyants, l'éducation professionnelle produit des effets analogues. Les ouvrières des manufactures de tabac mettent les cigares en paquet sans jamais les compter : une sensation particulière de toucher ou de poids, ou des deux ensemble, leur tient lieu d'une numération fastidieuse et lente, et sujette à erreur. Tel employé des gares pourrait se passer de balances par l'habitude qu'il a prise de traduire en kilogrammes l'évaluation, par le sens musculaire, des colis soupesés ou soulevés. D'une façon générale, l'exercice multiplie, affine et précise les sensations.
Il accroît d'autant la portée et la netteté des représentations ou images. L'artiste qui disait : « Je suis de ceux pour qui le monde extérieur existe », avait raison s'il entendait reporter à ses sens l'éloge qu'il faisait de son imagination. Il avait raison aussi de
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s'opposer, sous ce jappoil, au couiniun des hommes. Pour combien, en eilet, le monde des couleurs et des formes n'existe pas ! Qui donc, en dehors des savants et des artistes, connaît, dans le détail et avec précision, les effets du contraste des couleurs, les teintes particulières des ombres, etc. A combien, par manque d'éducation, le monde des sons et de la musique n'est-il pas fermé! A combien plus encore celui des parfums ! Pour tout autre qu'un gourmet ou professionnel de la table, la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin, est pleine de révélations piquantes et peut-être suspectes do raffinement et d'obscurité. Comment ne serions-nous pas dénués d'imagination P Nous avons des yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n'entendent pas ! Nos sens s'atrophient, l'exercice leur faisant défaut par suite du tour utilitaire de la vie. En effet, dit M. Bergson, « la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins... Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées: les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois hre dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi même, c'est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu'une simplification pratique' ».