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CHAPITRE V LE PRINCIPE D'UNITÉ DE LA VIE IMAGINATIVE

Toute vie humaine suppose des principes. — Ces principes >arient d'un homme à l'autre, mais chaque homme a les siens. — Ces principes représentent la fin vers lacjuelle tous les actes de la vie convergent, Vidéal dont l'individu ne peut se dégager et se déprendre, qu'il subit comme une loi fatale, qu'il accomplit comme une mission. — Cet idéal peut être mal dégagé, obscurément senti, mais il n'en existe pas moins.

— 11 est l'expression de la personnalité. — Il se traduit dans tous les actes et dans les moindres actes, dans la démarche, le geste, le ton de voix, le tour des idées, le style, etc. — Il n'est point cependant arrêté et rigide. — On n'en peut déduire, comme d'une formule, l'imagination tout entière. — Il est à la fois cause et effet de l'imagination. — Il appartient « au type ébauché ». — Il diff"ère de Viciée fixe, en ce qu'au lieu d'emprisonner l'esprit, il lui donne des ailes, en ce qu'au lieu de le fasciner et de l'éblouir, il le pénètre et l'inspire. — Il est un sentiment plus qu'une idée, une aspiration plus qu'un sentiment. — Il est malaisé à définir, étant fait de contrastes.

— Il réunit deux caractères opposés, distinctifs de l'imagination : la plasticité et la fixité, la variété et l'unité.

L'imagination est soumise à la loi de changement, le tempérament Imaginatif est de sa nature instable ; mais le changement suppose un fonds immuable, et rinstabilité de Thumeur ne détruit pas la persis-

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tance du caractère, le 'Qt^^'i z[jShz\'Zj[j.vf(,);, la fidélité à des habifiidos ot h des principes.

Sj l'imagination a pour caractère distinctif et pour loi la nouveauté, si elle est le principe de transformation de notre nature, comme l'habitude en est le principe de conservation, si elle est condamnée à évoluer toujours, elle évolue du moins entre des limites et dans un sens déterminés par notre nature. Elle a donc une unité et une stabilité fondamentales.

Quelle est cette unité vers laquelle convergent toutes les créations de l'esprit ? Quel est ce point fixe autour duquel elles gravitent? Pour le savoir, il faut analyser ces créations, et démêler, à travers les libertés que l'esprit se donne, les limites qu'il se trace et les règles qu'il s'impose.

Tout esprit reconnaît des principes, encore quil n'ait pas toujours conscience de ces principes, qu'il puisse Y obéir, sans en faire profession, sans s'en rendre compte. Par principes, on entend des règles qui commandentla pensée et Faction, qui l'entraînent et aussi la retiennent, qui sont prescriptives et prohibitives.

Si hardi et si libre de préjugés qu'on suppose un esprit, il est des vérités qu'il ne met pas en question, qu'il tient pour incontestables, des règles qu'il ne lui vient pas à l'idée qu'il puisse enfreindre, quand ce ne serait que celle-ci qu'il doit respecter sa raison et ne se rendre qu'à l'évidence ou à la démonstration. Bien pins, il n'est pas d'esprit vide, sans idées toutes faites, sans habitudes ou instincts intellectuels tout formés, et ces préjugés, ces instincts sont d'autres principes, qui battent sounciiI en brèche les premiers.

LE PRINCIPE niMTÉ DE F, \ VIE F M AGIN ATTVR ^?^-

ceiix ci fussent-ils établis ou confirmés par les raisonnements les plus forts.

■ Pour chaque homme, il y a une chose sérieuse au monde, une chose qui vaut, entre toutes, la peine d'être recherchée et à laquelle on pourrait au besoin sacrifier tout le reste ; cette chose varie d'un homme à l'autre ; elle porte des noms glorieux ou méprisables ; elle s'appelle, pour l'un, la volupté, l'étourdissement du plaisir, le vin ou les femmes ; pour un autre, les jouissances délicates et élevées, l'art, la science ; pour un autre encore, les satisfactions de l'ambition, le pouvoir, les richesses, les honneurs, etc. ; mais, pour tous, considérée dans sa forme, abstraction faite de sa matière, cette chose s'apj)elle le souverain bien, le devoir, ou, d'un mot plus simple, et moins compromis par l'usage, la Jin \ Dégager de tous les actes, de toutes les pensées d'un homme, la fin qu'il poursuit, c'est déterminer le centre de gravité, le point de convergence des images, le principe d'unité de la vie mentale.

La fin, ainsi définie, explique l'imagination tout entière ; elle en fixe les bornes, en détermine la portée ; elle en fait pressentir la richesse et l'ampleur.

Elle est un idéal qui s'impose ; elle représente les exigences inéluctables de la nature individuelle. On peut accidentellement la méconnaître ; mais on y revient toujours. On remarque que les hommes vivant dans un milieu extra-social ne laissent pas de se

I. Sur le devoir, conçu comme réductible à l'idée de fin ou de règle idéale, voir notre Analyse psychologique de l'idée de devoir, in Revue philosophique, octobre 1897.

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confonncr aux lois naturelles do la société : les bri gands observent entre eux les règles traditionnelles de la justice, de la fidélité et de l'honneur. De même, les hommes, vivant dans un milieu contraire à leur tempérament, ne laissent pas d'y produire leur indivi dualité, d'y développer leurs vertus propres. De même encore, ceux qui adoptent des j)rincipes con traires à leur caractère, ceux qui s'engagent légère ment dans les liens d'un paiti. d une église, dune école, ne tardent pas à secouer le joug, à se reconquérir, à aiïirmer, en lin de compte, leur personnalité. C'est ainsi qu'on imagine très bien, par exemple, dit Ad. Smith, un catholique fanatique sauvant par compassion un protestant du massacre de la Saint- Barthélémy, ou un (|nal\ei" qui irccvrail un soulllet donnant un coup de bâton à rinsoienl qui Ta frappé, quand ses principes ^ou(h•aienl qu'il lui tendît la joue. On raconte que Sainte i3euve eut pour Napoléon 111 toutes les complaisances du courtisan, mais ne consentit jamais à louer ses livres. Nous touchons ici la borne qu'il n'est pas peruiis à un homme de l'ranchir, le mur d'airain, la loi inviolable, sacrée, ce qu'on appelle rinq)ératif catégorique en morale.

11 est une chose encore que limaginatif n'imagine pas : c'est qu'il puisse ne pas poursuivre la fin qu'il poursuit ou en poursuivre une autre. 11 [)(miI bien chercher la réalisation de cette fin par des moyens divers; il ne ])eut se (lé[)rendre de cette fin elh^même, l'abandonner, la trahir. 11 est dans sa des tinée de la suivre : c'est son instinct, sa vocation. Et cette vocation est irrésistible : ni les persécutions, ni les privations el la misère, ni 1 lioslililé rencontrée

LE PRINCIPE n INITE DE LA VIE IM Ar.INA'l 1 \ E 10()

chez les êtres les plus chers n'ont jamais rehuté les inventeurs ou les chercheurs. La fin ainsi visée n'a pas besoin d'être haute et glorieuse, il suffit qu'elle soit inscrite d'avance dans le caractère, qu'elle réponde aux aspirations profondes de sa nature, pour que l'individu fasse à cette fin le sacrifice de ses intérêts et de sa vie même. La vocation chez l'homme, comme l'instinct chez l'animal, donne naissance à un sentiment que Darwl^ définit « en disant qu'il faut hii obéir )). Ainsi il peut arriver qu'un voluptueux accepte la mort plutôt que de renoncer au plaisir, sous la forme idéale où il le conçoit, plutôt que de s'écarter de la voie où il a coutume dé le chercher, plutôt que de manquer par exemple à la distinction élégante dont il se serait fait une loi (Pétrone, le duc de Mora dans le roman de Daudet). De là on peut conclure, d'une façoji générale, qu'une conception idéale, nette ou confuse, noble ou vulgaire, pèse plus ou moins tyranniquement sur toutes les pensées, et par suite sur toutes les actions de chaque homme, et détermine ce qu'il peut et ne peut pas vouloir, oriente ses aspirations et ses rêves.

A première vue, celui qu'on appelle un Imaginatif paraît être seulement une nature mobile, impressionnable et légère, qu'entraînent en tous sens des émotions contraires, une âme sans consistance et sans fond, mens momentanea ; mais, en y regardant de plus près, on découvre la conformité de ses penchants à un idéal défini, une nature en lui qui persiste et demeure. Cette nature, il est vrai qu'il l'ignore en partie lui-même, qu'il la méconnaît, qu'il s'en écarte ; mais ses écarts d'abord ne dépassent pas des limites

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elles-mêmes fixées pnr la nature, et ensuite sont passagères ; ce sont des oscillations légères après lesquelles il retrouve son équilibre et tombe en place.

Ce qui peut dérober à nos yeux cette nature première qui marque de son empreinte toutes les conceptions d'un homme, c'est qu'elle n'est arrêtée que dans ses lignes générales, c'est qu'elle se forme par degrés, s'enrichit et se développe, c'est que pendant longtemps elle s'essaie et se cherche, c'est que parfois elle dévie et s'abrite derrière des prétentions vaines et des attitudes mensongères. On ne In dégage qu'à la longue, quand on réussit à la dégager.

Cependant elle existe toujours. Elle commande tous les mouvements du corps et de l'esprit. Un caractère s'affirme par les traits permanents et mobiles du visage, par les gestes, par la démarche, par les particularités de l'écriture, par le ton, l'accent, par le tour des idées, par le style. 11 n'y a pas de détail infime, dans l'ordre des mouvements et des pensées, qui n'ait sa valeur psychologique, sa portée et son sens. C'est ce qu'il laul admettre en principe, tout en reconnaissant le danger des applications indiscrètes et hâtives de la physiognomonie, de la graphologie et autres sciences qui reiilrenl dans ce qu'on pourrait appeler la /).s*yc//o/ory/V de l'accident. Ces sciences ont une vaKuir indicative v\ confi^nlali^e, sinon démonstrative. Elles illustrent r\ pivcisiMit ce qu'on sait, si elles ne révèlent pas ce qu on ignore, des caractères. Nul ne contestera, je ne dis pas le piquant, mais la vérité de remarques comme celles-ci: « Louis \IN avait, en jouant au billaid, lair du maître du monde, n

LE PRINCIPE d'unité DE LA VIE IMAGINATIVE I /j I

(M"^ de ScuDÉRY.) « Je sais un magistrat, dit Tarde, (jui écrit comme il parle, comme il marche, comme il gesticule : avec un recto tono d'une déductivité fatigante et infatigable. Il a le geste et le pas, comme la plume, rabâcheurs. Un de mes amis avait dans son écriture une gaucherie, une circonspection embarrassée, qui se retrouvait dans sa façon de marcher, en appuyant prudemment le talon d'abord, puis le reste du pied. D'ailleurs, en songeant à toutes les personnes d'extérieur gauche que j'ai connues, j'observe que leur écriture aussi a quelque chose de gauche. La gaucherie imprime caractère. Je suis persuadé qu'il y a des hommes dont tous les mouvements, même ceux des organes intérieurs, le battement du pouls ou la respiration, ont quelque chose de mou, de peu formé, de timide. Si l'on tentait à ce sujet des expériences avec le sphygmographe ou les appareils enregistreurs de M. Marey, je suis sûr qu'on aurait à noter des coïncidences curieuses. Je jurerais que chez certaines femmes, tout est gracieux, même leurs courbes sphygmographiques ; et que, chez certaines autres, tout est impérieux, dogmatique, autoritaire, même la circulation du sangV »

Pour comprendre l'imagination dans le détail, aussi bien que dans les lois générales de sa création, il faut donc remonter à l'individualité qui en est la source. Cette individualité explique le choix de la matière à laquelle l'imagination s'applique, son tour ou sa forme, son mode ou ses procédés d'invention.

Mais comment l'imagination se rattache-t-elle à

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