‹ L'ImaginationChapitre 56 sur 110 · I. La rjrapholorjie. Revue philosophique, octobre · texte numérisé non relu

I. La rjrapholorjie. Revue philosophique, octobre

lf^'2 l/lMAGINVTION

l'indivldiialilé :* Notons d'abord que l'individualitr qui s'imprime dans les créations de lesprit est elle-même idéale, en ce sens qu'elle représente des aspirations cl tendances plutôt qu'une nature donnée*, en ce sens qu'elle se dresse à mesure que l'imagination se développe, et dépend en quelque sorte des créations qu'elle suscite, puisque c'est par elles qu'elle s'afïirme, prend corps et se révèle à ellemême. On ne saurait donc poser un tempérament donné et en déduire telle forme d'imagination, telle œuvre d'art ou de science. De pareilles déductions, auxquelles parfois se complaît la critique, sont de fa ciles reconstructions après coup, des prophéties après l'événement. Il y a de l'imprévu et du hasard dans les créations de l'esprit, non pas seulement par le fait des circonstances, mais en raison du mystère que toute individualité enveloppe, et ce mystère luimême ne tient pas seulement à la comple^rité des virtualités, mais encore à la contingence des intuitions et des actes. C'est une sorte d'inspiration qui révèle à vm homme sa nature et sa voie, et c'est l'inspiration qui lui révèle encore, quand il n trouvé

I. Cl. Maim: de Biran. Pensées, publiées par E. Naville. 3« édit. Paris, Didier 1877, p. ^^''- " L'harmonie est la première loi, le premier besoin de la nature intelloctuelle et morale... Comme, en musiqne, le sentiment dominant du musicien choisit dans la variété des sons ceux qui lui conviennent, et donne à tout l'ensemble un motif unique, de même il doit y avoir dans l'être intelligent et moral, ou le moi, un sentiment ou une idée dominante, qui soit le centre ou le motif principal et unique de tous les sentiments et actes de la vie )). Remarquons ces mots // doit y avoir. On énonce ici un fait sans doute, mais d'une nature particulière, à sa\oir une tendance ou, mieux, un idéal.

LE PRINCIPE d'iNITÉ DE TA A^IE IMAGINATIVE l/JS

sa voie," telle ou telle vue heureuse qui assure le succès de l'œuvre tentée.

Nous sommes dupes d'une Illusion d'optique rétrospective, quand nous croyons que la personnalité précède et commande la conception idéale, laquelle à son tour précède et dirige l'œuvre imaginative. La personnalité, ridée maîtresse et l'œuvre se développent solidairement, sont fonction l'une de l'autre, ce qui veut dire qu'elles sont, non pas cause et effet, mais fui et moyen, la fin et le moyen étant ici conçus comme inséparables, se réalisant l'un dans l'autre et l'un par l'autre, donc rigoureusement en même temps et du même pas. Ainsi l'idée maîtresse d'une œuvre peut être aussi bien conçue comme le terme que comme le point de départ de cette œuvre : logiquement sans doute, elle doit être posée d'abord, mais, en fait, elle ne se dégage qu'à la fin. La dernière chose qu'on trouve, en composant un ouvrage, est toujours celle qu'on aurait dû mettre la première. Dans toute œuvre d'imagination, la vue d'ensemble et les détails, la conception et l'exécution marchent de front, se soutiennent et s'appuient : les divisions du temps, la distinction des opérations ici n'ont plus de sens, sont arbitraires et factices. Il faut donc rattacher l'œuvre à la fin voulue, cette fin à la personnalité, mais ne pas chercher à déduire l'œuvre de l'idéal, l'idéal de la personnalité. Aussi bien n'y réussirait-on jamais. Par là même que la personnalité est tout entière dans chacun de ses actes, que l'idéal anime les moindres détails de Tœuvre, il est impossible de prévoir et d'imaginer toutes les actions et réactions de l'idée d'ensemble sur les détails, des détails sur l'idée, de

1/4/1 l/lMAGINATION

la pcrsoiinalilé sur l'œuvre, de l'œuvre sur la personnalité. Nous sommes ici en présence d'un tout vivant, indécomposable.

Faut-il donc renoncer à toute explication ? Non, mais il faut s'en tenir à l'explication téléologique ; il faut considérer Tidéal, expression de la personnalité, comme le centre de ralliement des images, connue le principe qui les suggère, les groupe et les synthétise, sans que ce principe soit lui-même arrêté, défini, sans que son opération soit jamais mécanique et rigide.

L'idéal, ainsi entendu, est une conception en voie de formation, « appartenant au type ébauché » (Ribot). Cette conception est déjà assez nette pour que l'esprit s'y attache et s'y tienne ; elle reste toutefois assez flottante, pour laisser place aux additions, corrections de tout ordre. L'idéal est une image toujours présente, que Fesprit ne quitte point, ou à laquelle il revient toujours. Il n'est point pourtant une « idée fixe », si par là on entend une idée qui emprisonnerait l'esprit, lui fermerait Fhorizon, mais au contraire une idée suggestive et féconde, qui sollicite Tesprit à la recherche et lui ouvre des points de vue nouveaux. Il n'est pas non plus une idée fixe, en ce sens qu'il serait une sorte d'hallucination ou d'image vive, projetée sur la vie tout entière, l'illuminant de son éclat, la teignant de ses couleurs. Quand un homme vit pour une idée, ou mû par une idée, on s'imagine volontiers qu'il est ébloui, fasciné par cette idée et qu'il marche « vivant dans son rêve étoile ». C'est là une poétique illusion dont il faut se défendre.

Les senliiiuMils [)r()r(nuls iir jettent pas toujours.

LE PROCIPE d'unité DE LA VIE IMAGINATIVE l/jS

ni même en général, une éblouissante clarté. Ils sont plutôt familiers, intimes ; partant ils revêtent une forme reposante et douce, presque terne et eflacée. « Est-ce que j'aime mon doigt? dit un mari à sa femme dans un roman de Tolstoï. Non, je n'aime pas mon doigt ; pourtant, si on me le coupait, je souffrirais atrocement. Toi non plus, je ne t'aime pas, je ne peux pas dire que je t'aime ; mais, si je te perdais, je ne pourrais plus vivre. » L'idéal est un de ces sentiments qu'on ne sent pas, parce qu'ils font partie de la vie, parce qu'ils sont la vie même. Il provoque, il dirige le cours des images, il n'est pas lui-même, à l'ordinaire, une image. On ne peut mieux le comparer qu'à « la force vitale, qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des êtres et conduit leur évolution, en travailleur invisible dont nous ne voyons que l'œuvre matérielle ^ » .

L'idéal est donc un sentiment plutôt qu'une idée. Il n'est pas même un sentiment nécessairement conscient ; il peut être un entraînement plutôt qu'un attrait, un élan ou une tendance plutôt qu'un désir. Il ne promet pas, il apporte encore moins le bonheur à celui qui le poursuit. On souffre de le manquer; jouit-on de l'atteindre ? L'idéal expose à de cruelles déceptions, dont la moindre peut-être est de le poursuivre en vain, et la pire, de le réaliser et d'en mesurer le néant. On constate en tous cas qu'un âpre désir, dénué d'attrait sensible, qu'un pur effort de volonté constitue souvent le plus clair des éléments

1. BiNET, la Pensée sans images, Rev. phil., fév. igoS. DUGAS. 9

qui entrent dans ce qu'on appelle la recherche de l'idéal. Est-ce qu'un homme qui se voue à une tache est heureux? Est-ce qu'il songe à Tètre ? Non, il faif-"^ son œuvre, sans en rien attendre, sans s'en rien promettre, (( comme la vigne donne sa grappe » (Marc- Aurèle). 11 est ce qu'il est, il vit sa vie.

Qu'est-ce donc, au total, que Tidéal? C'est la synthèse des aspirations, conscientes. ou non, claires ou confuses d'une personnalité donnée. C'est une idée fixe (sous les réserves qu'il convient d'apporter au sens de ce mot), un sentiment inaltérahlc et profond, une volonté immuable et orientée dans un sens unique. C'est l'individualité tout entière, s'imprimant dans les pensées et les actes, et s'exprimant par Jes pensées et les actes. C'est le moteur invisible et présent de l'imagination, ce qu'on en pourrait appeler l'âme. Ce n'est point cependant un concept abstrait, une entité; c'est la vie même des images, considérée dans son unité de direction et d'ensemble, dans son évolution ou continuité. L'idéal est à la fois inséparable et distinct des représentations ; il s'en dégage et il les suscite ; il en est l'expression généralisée ou la résultante, et il en est le principe ; il en émane et il les inspire. Il déconcerte et défie la pensée par les contrastes qu'il présente. Ainsi, il est, en un sens, préformé, préexistant en nous, et, en un autre, il est une conception ultérieure et dérivée ; il est fixe et •■ sujet à changement ; il est une loi (|ui s'impose à nous, et il est notre œuvre. 11 est Texpression de notre nature, et, comme telle, il est une prédisposition à telle forme de pensées ou d'images ; mais il est aussi notre création ; il est notre nature, prenant

LE PRINCIPE d'uMTÉ DE LA. VIE IMAGINATIVE 1 1\^

conscience crdle-même, se jugeant, se réformant, se prenant comme matière à ordonner et à régler. Il est ce qu'il y a à la fois de fatal et de spontané en nous. De même il représente ce qu'il y a dans notre nature de plus général et de plus individuel, de plus complexe, de plus concret, et pourtant de plus simple, de plus vraiment un. Il est la loi la plus générale de notre esprit, empreinte dans le plus menu détail de nos pensées et de nos actes. Il est le moi pesant de tout son poids sur nos représentations et subissant luimême le contre-coup des représentations qu'il évoque et dirige. Il fournit l'explication dernière de l'imagination ; on ne doit pas s'étonner qu'il se laisse luimême malaisément saisir, qu'il se dérobe aux prises de l'imagination.

Au reste, il faut distinguer plusieurs sortes d'idéal, précisément autant qu'il y a de personnalités différentes. Toute personnalité en effet a son idéal, voire la plus pauvre et la plus dénuée. Une nature étriquée et sèche, un esprit borné, sans invention, ne laisse pas d'avoir sa conception de vie, sa forme de pensée, souvent inébranlable et ferme, et, à ce titre, possède une imagination forte. Ce n'est pas exclusivement à l'étendue, à la richesse des matériaux qu'elle met en œuvre ni à la fertilité de l'invention que l'imagination se mesure. Ce n'est pas non plus à l'initiative personnelle : celle-ci peut se réduire à embrasser avec ardeur l'idéal ambiant, celui dont l'opinion pubhque est la loi ; l'imagination la plus forte se rencontre souvent chez les êtres de reflet, suggestibles, soumis à l'instinct d'imitation. Au sens général du mot, l'idéal est toute forme de pensée constante, qui règle

et dirige les conceptions de détail, que cette forme de pensée soit elle-niénie riciie ou pauvre, originale ou ' non. Il n'est pas nécessaire qu'un tel idéal soit nette- ^ ment dégagé ou pleinement conscient ; il sufïit qu'on y soit attaché et iidèlc. 11 n'est pas non |)Ius nécessaire qu'il soit innnuable ; les esprits vraiment unifiés sont rares ; il sullit qu'il reflète, au moment présent, la personnalité intégrale. Toulefois on appelle idéal, ail sens propre, les aspirations, relativement fixes, de l'individualité, dégagées sous forme de pensée suffisamment distincte ; la pensée rpii traduit ces aspirations est, d'une part, assez large pour s'accommoder d'une variété indéfinie de formes particulières qui la réalisent, et d'autre part, assez une pour relier toutes ces formes particulières entre elles. Elle réunit ainsi les conditions essentielles, en apparence contradictoires, de l'imagination: la plasticité et la li\il(\ la variété et l'unité.

Définition de la sympathie. — Ses rapports avec l'imagination : elle la présuppose comme condition, — elle la renforce et la produit.

I. — Action de l' imagination sur la sympathie. — v L'étendue et la force de la sympathie est en raison de l'étendue et de la clarté des représentations » (Spencer). — Exemples.

La sympathie n'est pas un détour de l'égoïsme ; elle ne consiste pas à se mettre en imagination à la place des autres ; elle a cependant un coefficient personnel ; nous sympathisons avec les sentiments qu'éprouvant nous-mêmes, nous supposons dans les autres d'après nous.

La sympathie s'explique par Vassociation des images ; elle a pour point de départ une image visuelle, laquelle suscite des images motrices ou affectives, produisant ainsi V Imitation ou la sympathie proprement dite. — Le défaut de sympathie s'explique, quand ce n'est pas par le simple défaut d'imagination, par la dissociation ou l'indépendance relative des images. — Exemples : le Paradoxe de Diderot ; l'imagination vive et pittoresque de l'artiste, sa faible sensibilité.

IL — Action de la sympathie sur l'Imagination. — La sympathie que rencontrent nos idées est interprétée par nous comme le signe de leur valeur. — C'est ce qui apparaît déjà dans la science ; c'est ce qui apparaît plus encore dans l'art, lequel crée un lien entre les esprits et paraît avoir pour but d'établir un tel lien, d' « élargir les sympathies humaines » (Eliot). — La sympathie ouvre l'esprit. Elle est un principe de foi,

T 5o l'imagination

elle tient lion de preuve. Kilo est reclierchéc pour elle-même, comme ud bien.

En résume, l'irnagiiialion, d'une part, crée la sympathie, de l'autre, se réalise par la sympathie.

Il est un fait psvcliolnp-ifjyo rfui sr ratincho otrpitemen t à jTi i n a gi nation, qui IV'claire cl permet d'en mesurer la portée. Ce l'ait est la sympathie, entendue, non au sens dérivé el vnl'.iTiiie. ronnne rairection

d'une personne pour une autre, mais au sens étymolopique et propre, comme « Tevislencede dispositions identiques » chez des sujets dillerents (Ruîot), ou « la faculté de partager les passions des autres, quelles qu'elles soient » (Ad. Smitu). La sympathie ainsi définie est elle-même active ou motrice, passive ou émotionnelle ; autrement dit, elle comprend \jfnita~ talion ou synerf/ie et la sympathie proprement dite ou synesthésic. « 11 y a dans le cerveau, dit Male- BRAisciiE, des dispositions naturelles qui nous portent à la compassion (synonyme latin de sympathie) aussi bien qu'à Vimitation... Les esprits animaux se portent naturellement dans les pavties de notre corps » soit « pour faire les mêmes actions et les mêmes mouvements que nous voyons faire aux autres », soit « pour recevoir en quelque sorte leurs blessures, et pour prendre part à leurs misères * » .

Qu'elle s'exerce dans l'ordre des « tendances

motrices » ou des « états alTectifs », la sympathie osl

liée à Fimagination. Ou elle la suppose connue c\)\\-

• dition, elle en dérive, ou, au contraire, elle la^pro-

'■) djjij, elle en est le principe ou la cause. En effet,

I. Urch. (Je 1(1 v('rit('\ de l' Imagination, i"' part., rh. vu.

l'imaginatio.x et la sympathie i5i

pour ressentir les émotions des autres ou reproduire leurs actes, il faut nécessairement qu^on les imagine, et la sympathie estd^au tant plus vive, Timitation plus exacte que Timagination est plus nette (Dugald Stean art). Mais, inversement, « la compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits* ». On est physiquement secoué avant d'être moralement ému. Ainsi on est pris par les entrailles, on frissonne d'horreur et de pitié en entendant un cri d'angoisse, avant d'avoir réalisé par la pensée la souffrance à laquelle ce cri répond. Loin de dériver de l'imaginat ion, la sympathie alors la précède et l'engendre . Essayons de démêler ces effets contraires ; étudions

I. INIalebranciie. Loc. cit. Citons un autre passage remarquable, dans lequel Malebranctie pose les principes d'une théorie mécanique de la sympathie. « Il n'y a rien de plus admirable que ces rapports naturels qui se trouvent entre les inclinations des esprits des hommes, entre les mouvements de leurs corps, et entre ces inclinations et ces mouvements. Tout cet enchaînement secret est une merveille qu'on ne peut assez admirer et qu'on ne saurait jamais comprendre. A la vue de quelque mal qui surprend, ou que l'on sent comme insurmontable par ses propres forces, on jette par exemple un grand cri ; ce cri, poussé souvent sans qu'on y pense, et par la disposition de la machine, entre infailliblement dans les oreilles de ceux qui sont assez proches pour donner le secours dont on a besoin ; il les pénètre, ce cri, et se fait entendre à eux, de quelque nation et de quelque qualité qu'ils soient; car ce cri est de toutes les langues et de toutes les conditions, comme en effet il doit être; il agite le cerveau et change en un moment toute la disposition du corps de ceux qui en sont frappés, il les fait même courir au secours sans qu'ils y pensent. Mais il n'est pas longtemps sans agir sur leur esprit et sans les obliger à vouloir secourir et à penser aux moyens de secourir celui qui a fait cette prière naturelle » (Oui), cité, liv. IV, des Inclinations, ch. xiii).

i52 l'imagination

tour à tour Pactlon de l^imap^ination sur la sympathie et de la synipalliie sur l'imagination.

La sympathie est ^ousk dépendance de l'imagination. C'est un point que Dugald Stewart a LTën développé et mis en lumière. L'absence de sympathie, dit-il, n'est souvent cfu' « un défaut d\ittention )). Chacun connaît et sent ses maux, mais ignore et n'imaginepointceuxd'autrui. On toucherait le cœur des hommes les plus durs si on pouvait leur donner et leur rendre présente « l'idée des maux qui existent dans le monde ». C'est là le miracle qu'opère le « récit éloquent et pathétique d'un malheur réel ». Il est un miracle plus grand encore, mais qui s'explique naturellement et par les mêmes principes : c'est « l'effet produit par la représentation de malheurs Teints sur des personnes assez peu sensibles d'ailleurs pour des malheurs réels ». Dans un roman, dans une tragédie, tout le dramatique des situations et des passions humaines est ramassé et mis en relief; << au contraire, dans les événements réels de la vie, nous ne voyons le plus souvent que des scènes détachées de la tragédie, et l'impression est faible ». Le spectacle tragique peut donc et même doit nous toucher plus que les drames delà vie réelle.

D'une façon générale, le degré de la sympathie et de. la vMtié se mesure à la netteté plus ou rnoins graiKle dje ia^'cpiTsentatign,jdu-ni;alkeiu', ou, comme dit Spencer, « l'étendue et la force de la sympathie

l'imagination et la sympathie i53

sont en raison de réienclne et la clarté des représentations ' ». De là vient que « les passions qui tirent leur origine de l'imagination » excitent une sympathie plus vive que les antres. « La structure de mon corps ne peut être que faiblement affectée des altérations qui surviennent dans celui de mon semblable; mais mon imagination est plus souple et adopte, pour ainsi dire, plus aisément la forme et la disposition de Timagination de ceux qui ont quelque rapport avec moi. » C'est pour cela que nous sympathisons plutôt, non seulement avec les douleurs visibles (ex. : opérations chirurgicales) qu'avec celles qui proviennent d'un désordre interne, mais encore avec la crainte qu'avec la souffrance d'un malade^. C'est ce que Stewart explique encore ainsi : « Offrez à deux individus un même tableau de souffrance et de tristesse, par exemple celui d'un homme que des circonstances imprévues ont fait passer de l'aisance à la pauvreté. L'un d'eux peut-être ne sent que ce qu'il voit, n'éprouve que ce dont il a la perception par les sens. L'autre suit en imagination cet infortuné dans sa triste demeure; il partage, dans tous ses détails, la tristesse et l'angoisse de la famille et de son chef. Il les entend se rappeler, dans leurs douloureux entretiens, de vaines et flatteuses espérances : leurs amis perdus, leurs projets déçus, l'éducation de leurs enfants suspendue et laissée imparfaite. Il se représente les diverses ressources que leur suggèrent la fierté

Page 1