I. Rapport sur la phitosoptiie française au xix« siècle
l'imagination et la sympathie 169
pendance de ces images explique pourquoi la sympathie ne se produit ])as dans des conditions où Ton s'attendrait qu'elle lût.
En ellet il arrive que la sympathie, ou mieux, l'émotion en général, se trouve en raison inverse de ce^pi'on est convenu d'appeler Timagination au^ns étroit. On sait le paradoxe de Diderot : l'art exclut la sensibilité. Etre en état de rendre une émotion, c'est avoir cessé de l'éprouver.
La passion de l'acteur, du romancier et du poète est une passion à froid qui se possède, se commande, calcule ses eiï'ets. De là le mot cruel de YEuiLLOTsur Hugo à propos des pièces écrites sur la mort de sa fille : Mauvais Père ! Mot sans doute injuste, brutal, dont ne peuvent pourtant méconnaître la vérité relative tous ceux qui admirent et approuvent cette page éloquente de Diderot.
« Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami ou votre maîtresse que vous composez un poème sur sa mort ? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent ! C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu'on se possède et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux : ou, si les larmes
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coulent, la plume lornbe des mains ; on se livre à son sentiment, et Ton cesse de composer'. »
I mariner ime émotion, bien plus, rimacriner avec autant de force et de netteté (pTil est néce>>airr [xmr la rendre, pour la communiquer aux autres, ce n'est donc pas du tout la ressentir pour son compte, c'est au contraire, et par cela seul, être hors d'état de la ressentir soi-même. Telle est la thèse de Diderot à laquelle un esprit aussi sage et aussi mesuré que M. Renouvier donne son adhésion en ces termes : « Il est dans la nature des choses, et c'est d'ailleurs une véritable exigence professionnelle que ïéinofion de Vactcnr (ajoutons : de l'artiste en général) ne soit pas semblable à celle de rintéressé direct dans les événements de la vie. »
L'artiste en eiïet ne se laisse pas envahir par l'émotion réelle, sincère et poignante ; il n'en saisit et retient cfue l'expression, que Taspect ]iittoresque ou poétique. Le bûcheron tout chargé de ramée n'est pour lui qu'une vision qui passe. Millet note; la silhouette originale, « la façon inattendue et toujours frappante dont apparaît une pauvre figure, chargée d'un fagot, qu'on voit déboucher d'un petit sentiers. Talma, « éprouvant quelque peine, se mettait d'instinct à réfléchir, en vue de son art, sur les gestes par lesquels ses sentiments se manifestaient au dehors, excellent moyen, remarque Fouillée, pour les transformer en pensées froides-». L'indiflërence de l'artiste à l'égard des passions qu'il exprime n'est pas