Arréat : Mémoire et imagination, ch. iv, p. O
l'imagination et la sympathie i6i
moindre, en un sens, que celle du savant, psychologue ou moraliste, prenant ces passions pour sujet d'analyse.
Dans la vie réelle, « que de gens, dit M. Ribot, qui, en voyant souffrir, ont hâte de se soustraire à ce spectacle pour supprimer la douleur qui s'éveille en eux par sympathie ! ^ ». Les artistes seraient peut-être de ces gens-là s'ils n'avaient un moyen plus délicat et aussi sûr de se soustraire à l'émotion. Ils la transforment en objet de contemplation ; ils lui ôtent son caractère affectif et moteur. Tandis qu'un cri de douleur, entendu dans la rue, me va au cœur, me saisit de pitié et me fait courir au secours du malheureux qui l'a poussé, le même cri, au théâtre, me frappe seulement par sa valeur expressive, son accent pénétrant, sa vérité. L'émotion esthétique et l'émotion réelle, partant les images dont elles procèdent l'une et l'autre, sont donc distinctes, pour ne pas dire diamétralement opposées. L'imagination, dans l'art, subit un phénomène d'inversion ou de transfert : rimage représentative, au lieu d'être le point de départ des images affectives et motrices, le prîmum moyens de l'émotion et de l'action, est le point d!arrivée des autres images, le foyer vers lequel elles convergent, et qui en absorbe la chaleur et la flamme.
Selon les fms de la nature, l'imagination est un principe de sensibilité et d'action, elle s'attache aux choses réelles ; dans l'art, elle se détache des choses réelles, considère ces choses comme de pures apparences ; elle cesse d'être un principe d'action, elle est