L^AGINATION ET LA SYMPATHIE
ment saisir, la beauté n'est pas toujours sentie. On cherche donc un critérium ou signe extérieur pour juger de Tune et de l'autre, et ce critérium est l'approbation des autres. Cette approbation nous est particulièrement précieuse, pour ne pas dire nécessaire, lorsqu'il s'agit de choses très délicates (choses d'art, de sentiment) dans lesquelles nous nous défions de notre sens propre. L'imagination est une croyance mêlée de doute, et qui cherche à se rassurer sur l'existence de son objet. Si grande que soit la foi qu'un homme a en lui-même et dans sa raison, il ne laisse pas d'être touché de l'assentiment des autres aux opinions qu'il énonce ; il voit dans cet assentiment la confirmation et la preuve de la vérité rencontrée ; de là vient que nous suppoitons tous mal la contradiction, et les imaginatifs plus mal que tous les autres ; les poètes sont plus chatouilleux sur l'amour-propre que les mathématiciens ; de là vient encore que nous recherchons tous l'approbation ou la gloire. Les philosophes et les savants eux-mêmes ne sont pas exempts d'un certain esprit de prosélytisme et veulent être « admirés et crus ». Inversement, si faibles que soient nos raisons de croire, notre croyance devient ferme et inébranlable, si nous voyons qu'elle rencontre l'adhésion des esprits. Nous nous croyons toujours assez forts quand nous sommes portés par un courant d'opinion. Une idée qui soulève les âmes, meut les volontés, se reflète dans tous les actes de la vie courante, s'incarne dans les traditions, les coutumes, d'abord s'empare de nous par sa force obsédante, triomphe de la résistance de notre esprit par la continuité de son action, ensuite tire autorité de son
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succès même, et paraît être établie par le seul fait de runanimitc qu'elle obtient. De là la force toute-puissante (le la mode, de Fopinion, des préjugés. La plupart des liommes n'ont qu'une imagination de reflet, des opinions de crédit. L'esprit de secte, de cabale et de parti, fût-il poussé jusqu'au fanatisme, doit être interprété comme une faiblesse de convictions personnelles, compensée et déguisée par l'audace et la confiance, que donne la mise en faisceau d'idées et de sentiments communs, d'ailleurs vagues et confus. Ceux mêmes qui échappent à la servitude générale des esprits songent à établir leur crédit et se soutiennent en partie par l'opinion qu'ils parviennent à inspirer aux autres. Ainsi Timagination fait appel à la sympathie comme à un appui extérieur, et, au besoin, se soutient par cet appui seul.
En résumé, l'imagination, d'une part, crée la sympathie, de l'autre, se réalise par la sympathie. Elle crée la sympathie, en ce sens que, comme une seconde vue, elle pénètre le cœur des autres hommes, découvre leurs sentiments, et jusqu'à leurs pensées intimes, pudiques et cachées ; elle nous fait sortir de nous-mêmes, entrer dans la vie des autres, participer à cette vie. Elle se réalise par la sympathie, en ce sens qu'elle est la tendance des images à s'objectiver, à s'atlirmcr au dehors, partant à se communiquer, à se refléter en d'autres consciences. De plus, elle doit à la sympathie une partie de sa force : elle est soutenue dans sa foi, dans ses adorations, dan^ ses amours et ses haines par « l'assurance 0 que donne « la conformité des pensées ». Enfin elle se soutient parfois et s'établit par cette conformité seule. L"imai:i-
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nation et la sympathie mêlent si bien leurs effets qu'à la fin on a peine à les distinguer. L'imagination est notre esprit tantôt se projetant dans l'âme d'autrui, et la iaçonnant à son image, tantôt reflétant l'esprit d'autrui, se modelant sur lui et se perdant en lui. En un mot, l'imagination suscite la sympathie, et vit de sympathie.
L'imagination est la plus vivacc de nos facultés : on ne l'éteint pas ; si elle ne peut s'appliquer à des objets réels, elle enfante le romanesque.
L'imagination, j)ar là même qu'elle est lâchée et sans frein, paraît forte. - — Circonstances favorables à l'intensité des images : faiblesse [)h\sique, anémie cérébrale, — misère psychologique, obtusion sensorielle, inhibition intellectuelle. — Ex. : le rêve, la rêverie, la (lànerie. 11 est donc vain de laisser l'imagination sans emploi, livrée à elle-même, quand on veut l'amortir. — Illusions produites par l'imagination lâchée : fausse excitation du fou, fausse hypercsthésie de l'hystérique, fausse rapidité des images du rêve. — Exemple d'imagination lâchée : celle des foules. — Les foules sont impulsives, suggestiblcs ou impressionnables, violentes dans leurs actes, extrêmes dans leurs opinions et leurs sentiments, et, d'autre part, faibles, inconsistantes et légères.
Par le seul fait de l'ignorance, l'imagination s'exalte. — Prestige de l'incoimu, du mystère. — Là-dessus repose l'empire souverain de la coutume (Pascal). — Credo quia absurduin. — Principe de croyance en dehors de la raison.
Conclusion. — Qu'est-ce qu'une imagination vraiment /or/e ."* Ce n'est ni l'imagination lâchée, ni l'imagination fixée, ni l'imagination mobile, mais l'imagination à la fois une, constante et souple, riche, variée.
V II n'y a pas d'objets auxquels l'imagination ne s'applique : « toutes les conceptions, de quelque ordre qu'elles soient, sensibles, psychologiques, abstraites et générales, lui servent également de matière ^ )) Il n'y a pas non plus de moments où l'imagination ne s'exerce ; elle peut changer de forme, d'objet, elle ne peut cesser d'être. « Ce qu'il y a dans l'homme de plus vivant, de plus élémentaire, de plus inséparable de lui-même, c'est l'imagination ^ ))^ C'est en vain qu'on s'efforce de l'éteindre, de l'amortir ou de la mater : elle s'exalte soit en raison des contraintes et des violences qu'elle subit, soit par le fait même du régime d'inanition et de jeûne auquel on la condamne. Contre cette « superbe puissance, ennemie de la raison », se trouvent parfois exceptionnellement ligués les sages et le vulgaire ; le principal effort de Féducation paraît être de la combattre, et, sinon de la détruire, au moins de la modérer et de la contenir. Mais les préjugés et les systèmes ne triomphent point ici de la nature ; ils ne servent qu'à la faire éclater ; ils lui fournissent l'occasion de se montrer telle qu'elle est, réduite à ses propres ressources et livrée à elle-même.
L'imagination est si vivace que, lorsqu'on ne lui fournit point une matière, elle s'en crée une. A dé-
1. Rabier. Leçons de philosophie, Psych., p. 201. Paris, Hachette, 1884, in-80.
2. Cité par M'^ejNJecKER de 'S)S.v%^\jk^. Education progressive, liv. III, ch. V.
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faut de nourriture, Tesprit, comme le corps, vit de sa propre substance, se ronge, se dévore : c'est là l'origine du romanesque. En outre, Timagination la plus pauvre, j'entends celle qui est réduite au plus petit nombre d'objets, est en même temps et par là même la plus ardente, la plus âpre, la plus portée à l'excès. Aussi les cas les plus saillants et, en un sens, les plus typiques de rimaginalion se rencontrent-ils dans V imagination inférieure, c'est-à-dire bornée et lâchée. C'est celle que nous allons maintenant étudier.
Entendons-nous d'abord sur les mots. Rien de plus trompeur qu'une épithéte. Les esprits forts, dit La Brutère, ne savent pas qu'on pourrait les appeler ainsi par ironie. Les hommes à imagination forte se doutent encore moins qu'on les tient bien souvent pour des têtes faibles. Rien pourtant de plus certain, ni même, en un sens, de mieux fondé.
(( J'entends par imagination forte et vigoureuse, dit Malebuanche, cette constitution du cerveau qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes et qui remplissent tellement la capacité de l'âme qu'elles l'empêchent d'apporter quelque attention à d'autres choses qu'à celles queces images représentent' », autrement dit, l'imagination forte serait une étroitcsse d'esprit, unmonoïdéisme. Cette définition est-elle exacte? Pour le savoir, rappelons-nous ce qui fait rijiiagination forte : c'est la surabondance, la rapidité, la vivacité des représentations, leur nature hallucinatoire, leur énergie motrice, autrement dit l'ardeur des croyances, la
I. Rech. de la vérité, liv. 11. De l'Imagination, 3^ part., cli. i.
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violence des actes. Or tous ces caractères, comme nous allons voir, peuvent, sinon doivent, se rencontrer unis à la faiblesse physique et mentale.
Tout d'abord c'est un fait remarquable que, dans l'ordre physique, on signale comme circonstances favorables à Téclosion la plus débordante des images les plus fortes, c''est-à-dire des hallucinations, la fatigue, la dépression causée par une émotion vive, le surmenage, l'ivresse, le jeûne, les saignées, les hémorragies abondantes, et, en général, toutes les causes produisant l'anémie cérébrale.
D'autre part, la faiblesse physique entraîne la « misère psychologique », le « rétrécissement du champ de la conscience », l'obtusion sensorielle, l'inhibition intellectuelle, et ce sont là précisément, dans l'ordre mental, les traits caractéristiques du tempérament imaginatif.
^fLes hallucinations du rêve, les semi-hallucinations de la rêverie se développent à la faveur de l'engourdissement de la vie cérébrale, du relâchement de l'attention, de la suspension totale ou partielle des sens et du jugement ; elles envahissent la conscience, prenant la place des sensations évanouies ou non perçues ; la raison éteinte ou assoupie n'en remarque pas, ou en laisse passer l'extravagance ; elles régnent sans contrôle ; l'illusion qu'elles engendrent est irrésistible et totale. De même les pratiques de l'hypnotisme (occlusion des paupières, fixation persistante d'un objet brillant, etc.) ne tendent qu'à produire un état d'assoupissement et de stupeur : l'oblitération des sens, de la mémoire et de l'intelligence étant obtenus,
on compte, et TefTet est sûr, que le déchaînement des images s'opérera de lui-même. L'imagination, non pas seulement reproductrice, mais créatrice, est donc si profondément ancrée en nous que le ralentissement le plus complet des fonctions cérébrales se produit sans Fatteindre, qu'elle déborde d'intensité et de vie, alors que la raison est comme anéantie et frappée de mort, qu'on dirait même alors ime prisonnière ayant rompu ses chaînes, lâchée en liberté. Des faits analogues s'observent ùJLélaJL^fîâJLJlisi^ • Une relation existe entre l'inaction de la pensée et l'explosion spontanée des images, entre l'étroitesse d'cspiit et la fougue, l'emportement de l'imagination. Comme une terre en jachères se couvre de végétations folles, un esprit oisif s'échappe en rêveries, utopies et chimères. La flânerie est favorable au développement des pensées et des images. C'est elle, )a-t-on dit, qui fait les philosophes et les poètes. « SoGRATE flâna des années, I\oussi:au jusqu'à quarante ans, La Fontaine toute sa vie )) (Tuppfkr). C'est chez les races flâneuses, les plus étrangères à la vie intellectuelle, qu'éclosent souvent les natures imaginatives. Rexan dit en ce sens qu'il a bénéficié des économies de pensée réalisées par ses ancêtres. Il prouve également, et par surcroît, par celte impertinence, qu'il a pris sa revanche des habitudes de respect et de gravité de sa race. Si pourtant il demeure hypothétique et douteux que l'individu recueille le fruit de la flânerie ancestrale, il est du moins assuré qu'en mainte occasion il lire parti delà sienne propre. Ainsi, : pour mener à bonne lin un IraNail devenu fastidieux (i et ingrat, il n'est rien de tel souvent que de le plan-
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Iter là, de n'y plus penser : dans le repos de l'esprit, ce travail s'achève tout seul, les idées, longtemps cherchées en vain, se présentent d'elles-mêmes. Delàdécoulentdes préceptes d' « hygiène cérébrale » , * pourparler comme Aug. Comte. Dansl'intérêtmêmede ■ la pensée, il faut savoir se détendre, ne pas forcer son , talent, tourmenter sa Minerve. « La flânerie, dit ? Amiel, est le dimanche de la pensée ». L'esprit fait fête à qui ne l'agace point, à qui laisse aller et ne prétend pas diriger le mécanisme mental, à qui respecte le travail de la « cérébration inconsciente », c'est-à-dire " l'éclosion spontanée des images.
De là se tirent encore d'autres conséquences pratiques. Si l'on tient l'imagination pour dangereuse, si on"en redoute les excès, le meilleur moyen de la combattre n'est pas de l'amortir, de lui couper les ailes, de la maintenir sur des riens, de l'enfermer dans un horizon étroit. On ne refoule. pas en effet le besoin de vie et d'expansion imaginative : en voulant contenir ce besoin, on l'exaspère, on le rend à la fois plus ardent et plus ingénieux en un sens à se satisfaire. C'est donc une discipline à tous égards détestable, et du point de vue même de ses propres principes, que l'abêtissement. « L'éducation sèche et abstraite, qu'on croit prudente, est une des plus mauvaises pour le gouvernement de l'imagination... Outre qu'exercer innocemment (cette faculté) vaut mieux que la contenir, peut-être ne la contient-on que lorsqu'on l'exerce^» C'est en assurant le fonctionnement normal
I. M™e Neckek de Saussure. L'Éducation progressive, liv. lY, ch. VIII.
de rimagination, c'est en la développant et en Tenrichissanl qu'on en prévient les écarts, les élans désor- ' donnés. L'imagination se discipline d'elle-même par^ l'usage; laissée sans emploi, elle devient digressive et diva gante.
/ On vient de voir cpie l'imagination subsiste toujours, \ qu'elle subsiste dans le vide de la pensée, bien plus 1 qu'elle fleurit dans les conditions où languissent et \ meurent les autres opérations de l'esprit, qu'elle sub- 1 siste enfin en dépit des efforts qu'on fait pour l'enrayer et la détruire.
Mais est-elle alors vraiment ricbe, énergique et forte ? On l'a contesté. On a dit qu'elle peut fort bien paraître ricbe quand elle n'est que lâchée, quand elle s'abandonne, ne se soumet à aucun contrôle, ne subit aucun frein. C'est ainsi que des prodigues aussi paraissent riches qui dépensent à mesure toutes les ressources d'un maigre budget. « C'est une illusion naturelle, dit M. Pierre Janet, en entendant un fou crier et une hystérique babiller que de les croire excités. Mais cette rapidité de leurs idées vient de leur impuissance à les coordonner, de la faiblesse avec laquelle ils se laissent aller à toutes leurs impressions et laissent s'exprimer toutes les images que le jeu automatique de l'association amène successivement dans leur esprit'. »
Pour expliquer les expériences d'hypnotisme, on est tenté aussi de faire appel à des facultés anormales, ou du moins à une tension exceplionnelle des facultés communes. I\ien n'est plus arbitraire et moins