I. Taine. De l'Intelligence, t. I, liv. II, ch. ii
I, IMVGINATION
Nous avons en effet des images qui « vont depuis la représentation concrète comme im décalque des sensations jusqu'à l'image tellement générale qu'elle n'est plus qu'un schème abstrait ».
Etudions ces deu\ types d'images en vue de suivre la marche de la dissociation et d'en dégager les lois.
Les images complètes et concrètes ne se rencontrent guère : elles représentent, pour mieux dire, un idéal jamais atteint. En effet, pour qu'une image fut complète, il faudrait que la sensation dont elle dérive fut simple et telle que res[)rit n'en laissât perdre aucun détail, et pour qu'elle fût, par surcroît, individuelle ou concrète, il faudrait que la sensation dont elle dérive fût rare, exceptionnelle, disons le mot unique, et exclut par là même l'incorporation d'éléments étrangers ayant avec elle quelque chose de commun. Il est clair que de telles conditions ne sont jamais réalisées. Tout objet est perçu sous dilTércnts aspects, et conjointement avec d'autres plus ou moins semblables ; l'image de cet objet est donc le résultat ou mieux la résultante d'une comparaison i** entre les diverses représentations qu'on a eues de cet objet ou les divers souvenirs qu'on en a gardés, 2° entre la représentation de cet objet et les représentations d'objets semblables. Toute représentation d'un objet déterminé est ainsi (jmcricjiie à quelque degré : elle ne renferme pas tous les éléments de la sensation primitive, et elle renferme des éléments (jue cette sensation n'avait pas.
Al. RiBOT cite comme type d'images relativement complètes celles qui se rap[)ortent au\ « objets sans cesse répétés dans l'expérience quotidienne : mon encrier, la figure de ma femme, le son d'une cloche ou
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d'une horloge voisine^ », et M. Philippe a pris comme sujet d'expérience l'évocation du visage maternel qui semble a priori devoir être aussi précise, aussi nette, aussi complète que possible. Or, l'analyseetTexpérience montrent que ces images sont imprécises à leur manière et en partie arrangées. Ainsi l'image du visage maternel se trouve être plus difficile à évoquer que le cadre où elle se meut : <( on se rappelle plus que le visage lui-même, les circonstances de temps et surtout de lieu où nous avions coutume de le voir. Tantôt c'est une simple silhouette, occupée à lire, à coudre, etc. k sa place habituelle, près d'une fenêtre, sous la lumière d'une lampe ; tantôt c'est une apparence lointaine, imaginée telle qu'elle devait être à certaines époques caractéristiques de l'existence, avant une maladie, pendant et après, lors d'un départ ou d'une arrivée, etc. '" »
A quelle condition et dans quelle mesure une image est-elle donc en même temps que complète^ individuelle et concrète ? A la condition d'être issue d'un souvenir déterminé et unique, car si elle est « souvent répétée sous des aspects différents, elle a subi de ce fait une sorte d'usure » ; les détails s'en sont effacés, et d'autant plus qu'ils étaient plus délicats, plus nuancés. Aussi, quand nous voulons individualiser un objet, écartons-nous d'instinct nos divers souvenirs de cet objet, comme ne concordant jamais rigoureusement entre eux, et nous arrêtons-