Imagination créatrice, p. i
2. Philippe. La déformation et les transformations des images, in Revue philosophique, mai et novembre ^897.
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nous sur l'un d'eux, pris entre tous, pour en faire surgir les traits particuliers et précis. C'est ainsi que chacun de nous a, non pas une, mais plusieurs images concrètes du visage de sa mère (le visage ému des grands jours : jours de fête, de deuil, plus exactement de tel jour de fête, de deuil, etc.). Cela ne nous empêche pas d'ailleurs d'avoir aussi une image plus familière et plus floue du visage maternel, image formée de souvenirs multiples et divers, amalgamés et fondus, laquelle est posée sur un fond immuable et précis (le dos d'un fauteuil, l'encadrement d'une fenêtre, etc.). Cette dernière image est dite générique, en tant que formée à la façon des idées générales, et à l'aide de souvenirs pour ainsi dire abstraits, ni localisés, ni reconnus, dont on a oublié l'origine et la date ; mais elle ne laisse pas d'être individuelle, si on considère, non les matériaux qui y entrent, mais l'assemblage qu'elle forme. Il y a ainsi deux sortes d'images concrètes ou, si on peut dire, deux degrés dans la concrétion : celles qui sont de purs souvenirs d'un objet déterminé, saisi dans un moment unique, et celles qui sont des constructions mnémoniques d'un objet déterminé, formées d'après des exemplaires successifs et divers, ces dernières de beaucoup les plus nombreuses.
Ce qui distingue ces images des images schématiques ou abstraites dont il nous reste à parler, ce n'est pas tant la nature des matériaux qui y entrent ni le mode d'assemblage de ces matériaux, que le fait d'être des souvenirs, au sens propre du terme, ou de garder un point d'attache avec des souvenirs. II importe en effet assez [kui (jue lesprit soit roulé en
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quelque sorte de souvenirs en souvenirs et cesse de distinguer entre eux ; pourvu qu'il ne perde pas de vue Tobjct particulier qui est le centre de ralliement de ces souvenirs, et qu'il garde de cet objet une image particulière et distincte, cette image fût-elle en quelque sorte extérieure, comme le cadre dans lequel apparaît une figure, il a alors une image individuelle ou concrète. Ce qui constitue l'image schématique ou abstraite, c'est qu'elle est devenue banale, quelconque, c'est qu'elle ne se rapporte plus à un objet déterminé : telle est la représentation d'une épingle, d'une cigarette, etc. On a tant vu d'épingles qu'on ne souvient pas d'en avoir vu aucvme en particulier, qu'on ne sait plus où ni quand on en a vu, qu'on ne retrouve pas un souvenir précis qui soit, en même temps que le point de départ, le support et le lien des représentations d'épingles. Nous avons dit plus haut que ce qui fait la force objective d'une image, c'est le point d'attache qu'elle a avec une sensation ; ce qui fait de même la valeur concrète d'une image, c'est qu'elle est un souvenir, on s'appuie sur un souvenir déterminé et précis, reconnu et localisé.
L'imagination est souvent définie la représentation du concret. La définition est étroite. Outre qu'il n'y a pas de raison pour accorder le nom d'image aux produits bruts, et pour refuser ce nom aux produits élaborés de l'imagination, les représentations abstraites constituent les grandes lignes ou le plan de la construction imaginative. Otez le plan, il n'y a plus de construction, d'imagination au sens propre. Il est vrai que le plan, à lui seul, n'est pas une construc-
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tion. Mais alors il faut dire queTimaginalion est toujours à la fois abstraite et concrète: elle est abstraite, en tant qu'elle traite rexpériencc comme une simple matière, qu'elle simplifie et réduit ; elle est concrète, en tant qu'elle fait une œuvre ou combinaison, non pas seulement originale, pittoresque, déterminée et précise, mais encore individuelle, singulière, qui vit de sa vie propre. En d'autres termes, l'imagination est un choix, ou mieux, une sélection, spontanée ou volontaire, et, comme telle, elle implique une élimination de certains éléments de l'expérience, ou abstraction, et une association d'autres éléments autour d'une idée particulière, ayant avec cette idée et entre eux une affinité particulière.
Ce double travail de dissociation des matériaux de l'expérience et de leur reconstruction idéale sur un plan nouveau se retrouve dans toutes les manifestations, voire les plus humbles, les plus involontaires, de l'imagination, et par exemple dans l'évocation du passé ou de l'avenir. Se représenter sa vie passée, c'est toujours à quelque degré choisir entre ses souvenirs, s'arrêter sur les plus marquants, passer les détails ennuyeux, insignifiants et mesquins ; c'est réduire et concentrer les événements, par là même en changer les proportions, les détacher, les grandir, grouper autour des images survivantes les souvenirs ou les suggestions qui concordent ; c'est par un travail simultané d'élimination et de reconstruction systématiques, s'opérant dans le même sens, changer la perspective et la matière même du passé. L'abstraction, qu'on croit être la mort de l'imagination, en est au contraire la condition et la base. Il faut presque
autant d'imagination et presque la même sorte d'imagination pour se dégager des faits de l'expérience, étrangers à la création que l'esprit doit fournir, qu'il en faut pour rassembler tous les matériaux de Fc^périence qui sont les éléments de cette création.
L'imagination est, comme la vie, une assimilation qui a pour condition une désassimilation préalable. Son principe d'unité, la loi qui préside à ses créations est le tour d'esprit ou le caractère du sujet. Chacun perçoit le présent, revit le passé et envisage l'avenir, en fonction de son humeur, obéissant sans le savoir à ses prédilections et à ses goûts, arrangeant l'expérience et les choses du monde par un art involontaire dont il ignore les lois, et dont sa personnalité nous livre le secret.
Plan suivi : l'imagination étudiée dans ses œuvres et en ellemême, dans la variété de ses formes et la généralité de ses lois.
Imagination pratique. — Ses caractères distinctifs. — Elle réalise ses conceptions, elle est impersonnelle, elle se relie néanmoins à la personnalité : elle suppose un esprit détaché du présent, ami de la nouveauté, inquiet, délié, subtil, audacieux, entraîné par une vocation décidée à la poursuite d'un idéal.
L'imagination mécanique dépend du hasard ; elle répond à un besoin né des circonstances. Elle comprend la position d'un but, la découverte des moyens pour l'atteindre. — La nature, les circonstances imposent le but ; le hasard souvent indique les moyens. — Le rôle de l'esprit est de tirer des circonstances tout le parti possible et le meilleur possible.
L'invention mécanique se fait dans deux directions : utilisation des choses existantes pour des fins nouvelles, — découverte de moyens nouveaux pour atteindre une fin donnée. Elle est, dans les deux cas, un perpétuel changement d'orientation mentale ; elle se développe suivant une loi de complexité croissante. — Application à l'invention pratique des théories de Pal'lhan, Souriau sur l'invention en général. — L'im prévu des découvertes: invention en avance sur l'idée; idée en avance sur l'invention.
Eu résumé, l'invention mécanique dépend de « la rencontre ou de la convergence de deux facteurs » : l'inspiration du génie individuel et le hasard des circonstances (Ribot).
Imagination pratique
L'imagination créatrice est proprement celle qui n'est point automatique ou involontaire, mais délibérée et voulue. Toutefois on n'entend pas dire que la volonté qui préside aux créations de l'esprit est un système de fins nettement visées et de moyens délibérément choisis. L'imagination ne se rend pas toujours compte des procédés qu'elle emploie, elle est en partie un art qui s'ignore. Elle est même parfois faiblement consciente de ses aspirations et de ses fins. Il y a toujours en elle de l'inspiration, c'est-àdire de l'imprévu.
Aussi convient-il de l'étudier tour à tour directement ou sur le fait, en plein travail, et indirecteinent ou dans et à travers^es œuvres. Elle ne se révèle souvent qu'après coup. On lui ferait tort sans doute si on ne l'étudiait que « fixée » dans les œuvres scientifiques ou artistiques, ou qu' « objectivée « dans les inventions pratiques, mécaniques, industrielles, commerciales, sociales, politiques qui ont réussi (Ribot), car, en tout ordre de choses, l'invention qui aboutit est le terme d'une longue série d'essais, d'ébauches, d'hypothèses, dans lesquelles l'esprit a dépensé une plus grande somme d'effort et de génie que ne le laisserait supposer la seule considération du résultat brut, finalement obtenu. Mais, d'autre part, on ne ferait pas moins tort à l'imagination si on ne la considérait qu'ébauchée, tâtonnante, à l'état d'inspirations confuses ou de rêves qui avortent. Il faut donc la contempler tour à tour dans ses œuvres et dans
IVnfantcmcnt de ses œuvres. En efTet, rruno pnrl, Fœuvre achevée révèle les ressources et la puissance du génie de l'ouvrier, de l'autre, le travail ou la marche du génie donne le sens et la portée de l'œuvre.
L'imagination a une portée universelle. « Elle pénètre, dit liuiOT, la vie tout entière, individuelle et sociale, spéculative et praticpie, sous toutes ses formes : elle est partout. » Il ne s'agit pas de l'étudier ici dans le détail de ses formes; nous ne voulons qu'en rechercher les caractères généraux et les lois. Mais ces lois varient, ou se manifestent ])lusou moins clairement, suivant l'objet auquel l'imagination s'a])plique, et la fin qu'elle poursuit.
En d'autres termes, l'imagination est toujours essentiellement identique à elle-même. Elle emploie toujours les mêmes procédés fondamentaux. Toutefois il y a intérêt à étudier les différents types d'imagination comme mettant particulièrement en lumière tels ou tels procédés constructifs, ou à retrouver les mêmes procédés, diversement, mais constamment eiuployés dans tous les ordies d'invention.
Nous étudierons donc l'imagination dans ses principaux types, en commençant par l'imagination réduite au minimum, s'écarlant le moins de la réalité, tournée vers les fins pratiques et se traduisant sous une forme objective dont « les créations tiennent leur place dans l'ensemble des phénomènes physiques ou sociaux », ressemblent « aux créations de la nature et sont soumises, comme elles, à des conditions d'existence fixe, et à un déterminisme limité » (Ribot).
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Imagination pratique
Ge qui caractérise rima^ination pratique, c'est (piVUe réalise ses conceptions. Or une idée qui se traduit en acte semble changer de nature ; elle n'apparaît plus comme un produit de l'esprit, mais comme une bonne et solide réalité. De même qu'une hypothèse vérifiée n'est plus une hypothèse, mais une loi, une conception réalisée n'est plus, à nos yeux, une conception, mais un fait.
Aussi, quoiqu'elle soit peut-être de toutes les formes d'imagination la plus importante, l'imagina- .tion pratique se trouve-t-elle être celle qui est le moins souvent signalée. « Si l'on pouvait établir le bilan de ce que l'homme a dépensé et fixé d'imagination dans la vie esthétique d'une part, et dans l'invention technique, de l'autre, la balance serait incontestablement )), comme le remarque Ribot, « en faveur de la seconde' ». Cependant «il m'est impossible de ne pas soutenir, ajoute le même auteur, qu'actuellement, la psychologie de l'imagination repose presque uniquement sur son rôle dans la création esthétique^et dans les sciences. On n'en sort guère ; ses autres formes sont quelquefois mentionnées, jamais étudiées ».
D'où vient que l'invention dans les arts mécaniques est ainsi presque communément ignorée ou méconnue? D'où vient que l'imagination pratique semble à peine de l'imagination? C'est que la personnalité