CHAPITRE X
La science a pour caractères l'objectivité et la consentanéité, et
non, comme l'art, l'efficacité.
L'imagination scientifique définie d'après sa matière et sa forme.
— Ses matériaux sont des concepts, c'est-à-dire des constructions mentales, non des produits bruts de l'expérience. — Les concepts ne sont pas d'une autre nature que les images: ils présupposent et sous-entendent une vision concrète des choses.
— Relation de l'imagination et de l'entendement (Bossuet).
— Exemples tirés des constructions géométriques (Malebranche), des figures schématiques. — Qu'il s'agisse de se représenter les faits ou de les expliquer, de saisir leurs particularités ou de découvrir leurs relations, « savoir, c'est se figurer » (Guyau).
A l'origine, on croit naïvement tout ce qu'on imagine. — Plus tard, sous l'influence de l'esprit critique ou scientifique, toute image, au contraire, est tenue d'abord pour hypothétique et douteuse. — Difierentes sortes d'hypothèses : hypothèses figuratives, auxquelles on ne croit pas, artifices d'exposition, façons de parler ou métaphores scientifiques. — Exemples tirés de la psychologie, delà sociologie, de la biologie, etc. — Danger de ces hypothèses : elles finissent un jour ou l'autre par être prises au sérieux. — Hypothèses explicatives. — C'est l'imagination qui pose les problèmes, découvre la solution, institue la preuve. ■ — Mais on l'ignore, ou on ne la remarque pas, parce qu'elle travaille à se détruire, n'apparaît plus, son œuvre accomplie, parce qu'elle vise à se restreindre, a pour idéal la simplicité.
En résumé, la science est un produit de l'imagination, et l'imagination scientifique, une des formes originalesdel'esprithumain.
l[\[\ l/lMAGlNATION
/ L'imagina lion scicnlifKpje est à l'imagination mé- . cajiiquecc que 1 miagcpure et sim|)]c est à l'image motrice. L inventeur ne tient une idée pour valable qu'autant qu'il la traduit en acte ; il a pour critérium l'objectivité, ou mieux l'efTicacité. Le saNant tient pour précieuse toute vérité, fût-elle pialirfuement sans portée ; il a pour critérium rohicclixité entendue comme la con(ormité avcc la réalité, non comme l'action exercée sur la réalité, voire même dans les sciences théoriques ou pures, à défaut d'objectivité, comme la co^isentanéité ou l'accord lo<2:ic|ue des concep ts .
Le terme imagination scientifique est d'ailleurs vague et équivoque, car il y a autant de foimes d'imagination que de sciences difl'é rentes. On distingue par exemple des sciences pures et a[)[)liquées, abstraites et concrètes. Mais, à prendre les choses théoriquement, toute science est abstraite, et d'autant plus abstraite qu'elle est plus avancée. Les sciences, dites concrètes, peuvent donc être considérées comme des sciences en voie de formation ou imparfaitement constituées. Quant aux sciences appliquées, elles cessent d'être des sciences, au sens propre et exclusif, et sont ou ten- /dent à devenir des arts. La science est. ])ar définition, ['lacifera, non fructifera. Savoir, c'est sans doute pouvoir ; mais la puissance n'est que la conséquence indirecte ou le fruit heureux de la science, elle n'en est point le princij)al objet, la raison d'être ou la fin. La science est indépendante de la technique, quoiqu'elle soit souvent en fait confondue avec elle, qu'elle en soit issue et qu'elle y aboutisse.
L'imagination scientifique peut être définie d'après les matériaux ou les procèdes qu'elle emploie.
« La nature des malériaux, dit Rïbqt, est un facteur de premier ordre ; elle est déterminante ; elle mdique à l'esprit le sens de son orientation et toute inlidélité à cet égard se paie d'un avortement ou d'un travail pénible pour quelque maigre résultat. L'invenition, séparée de ce qui lui donne une forme ot un corps, n'est plus qu'une pure abstraction* ».
Mais, de ce que le sujet traité commande la manière de le traiter ou la méthode, il ne s'ensuit pas que la méthode suivie ne réponde point cependaiit à une disposition ou « tendance de l'esprit ». Même, de quelque jour que la considération des matériaux éclaire l'imagination, elle ne saurait, à elle seule, « nous en révéler toutes les espèces et variétés ». (( La même nature d'imagination constructive peut s'exprimer indifféremment par des sons, des mots, des couleurs, des lignes et même des nombres. Le procédé qui prétendrait fixer les diverses orientations de l'activité créatrice d'après la nature des images n'irait donc pas plus au fond des choses qu'une classification des architectures suivant les matériaux employés (monuments en pierre, en briques, en fer, en bois, etc.) sans souci des différences de style ^ ».
Il suit de là que, pour ne pas être artificiel et incomplet, il faut nécessairement tenir compte à la fois de la matière et des procédés de l'imagination créatrice, du caractère particulier de son objet et de l'originalité de son point de vue et de ses formes.
Or, d'une manière générale, l'imagination scienti-
|lique a pomjriatéiiaiix des « concepts dont rabstraction |varie selon la nature dcs^cienj^es » et poui: formes les « associations à base objective et à rapports logiques rigoureux ^ ».
Etudions d'abord les conccpis considérés comme les matériaux de la science.
Ce qui caractérise finiagination scientifique, c'est que sa matière, pour parler comme Akistote, est déjà une forme, autrement dit, n^est ])oint nnoniatière pr c mière, un produit brut de rcxpérienco. mais un e matière élaborée, une construction mentale. Si liniagmation n'est qu'un travail de synthèse, la science est tout imagination, puisque, d'une part, elle forme, de l'autre, elle combine des idées.
En efl'et, ce ne sont pas seulement les nniions mntbém a tiques (symboles algébriques, figures géométriques) qu'on doit regarder comme des créations de l'esprit, ce sont encore les notions fondamentales de la physique, de la chimie, comme les notions d'ondes électriques lumineuses, sonores, etc., lesquelles constituent une interprétation, non un résumé de Texpérience, une conception, non un simple relevé des faits. Nous percevons des phénomènes particuliers, complexes, et de plus isolés, disparates, comme la rouille, la combustion et la respiration, et nous imaginons, puis nous établissons une théorie générale qui les rassemble et les identifie, une loi, une entité sinq)le et abstraite (l'oxydation), sous laquelle ils se groupent"'.
i. Ibid., p. 209.
2. Voir un dévelojipcmoiit remarquable de ce poiul de vue dans F. Houssay : la l-\)rinc et la 1 ic, introduction et passiin. Paris, Schleicher, 1900.
La conception scientifique, ainsi substituée à la connaissance brute, empirique des faits, paraît être un appauvrissement de l'expérience, une représentation étriquée et sècii.e de In réalité. De là le préjugé que la science tue l'imagination, préjugé qui n'est pas sans quelque apparence de vérité, et qui même s'impose de quelque manière et dans une certaine mesure à tous ceux qui admettent et posent en principe que l'imagination ne peut être que la représentation da concret. En se plaçant à ce point de vue, M. Ribot, qui rattache avec beaucoup de pénétration et de sens l'imagination scientifique à l'imagination plastique, celle-ci étant définie (abstraction faite de ses formes) Timagination « dont les matériaux sont des images nettes, quelle qu'en soit la nature », ne croit pas « calomnier » l'imagination scientifique en disant qu'elle « est plutôt un état d'indigence imaginative », à savoir « une imagination plastique, desséchée et simplifiée ^ » .
Du moins M. Ribot admet-il que l'imagination scientifique est une imagination simplement réduite ; d'autres soutiennent qu'elle n'est pjus une imagination du tout, et s'aj^pelle entendement ou pensée pure. Tenons-nous en à la première opinion, seule compréhensible. Elle conduit à chercher quelle est la nature des notions abstraites, données premières etmatcriaux de la science.
Or, si on remonte à l'oiigine d'une notix3n de cet ordre, on reconnaîtra tout d'abord que celui qui l'a formée a tenu un moment sous son regard tous les