‹ L'ImaginationChapitre 9 sur 110 · INTRODUCTION O · texte numérisé non relu

INTRODUCTION O

des représentations ; elle ne doit pas être simplement considérée comme l'ensemble des représentations ou « l'imagerie mentale ». Elle est encore et surtout l'art, spontané ou réfléchi, de former des synthèses ou combinaisons mentales, ce que Bain appelle d'un mot la « caoâli^uciivité ». •

Mais n'est-elle que cela? Non, elle est aussi la force avec laquelle l'esprit fait revivre des objets absents ou disparus ou donne la vie à des objets mêmes qui n'ont jamais existé et sont ainsi, au sens propre, ses créations. Alors que l'esprit n'invente rien, mais saisit fortement, soit la réalité présente, soit le passé évanoui, il porte déjà le nom d'imagination. On dit communément l'imagination reproductrice ou la mémoire imaginative pour désigner la mémoire vive.

Toutefois, il serait abusif de réduire l'imagination à n'être que le don de vie, le pouvoir d'évoquer, d'animer et de personnifier toutes choses ; elle est ce pouvoir joint à «Ja fonction constructive, plastique ou poétique, au sens étymologique du mot ». Elle est essentiellement créatrice. Elle l'est en ce sens qu'elle forme des combinaisons originales, des représentations nouvelles, et en ce sens qu'elle donne l'être, qu'elle communique la vie aux représentations ainsi formées.

Il suit de là qu'elle a deux caractères essentiels, mais d'ailleurs distincts, pouvant se rencontrer à part ou être inégalement développés : l'originalité et la puissance. C'est bien ainsi qu'on l'entend d'ordinaire : on la dit en effet tantôt brillante et forte, tantôt souple et féconde. Alors que l'esprit est peu inventif, mais vivant, il paraît doué d'imagination. Alors qu'il est ingénieux, plein de ressources, mais d'ailleurs peu

ardent ou nienie sceptique, il est dit imagiiiatif encore. I^n général, sans doute, un esprit inventif est ardent, passionné, et ses conceptions ont du relief et de la force. Inversement, la passion donne de l'esprit, rend pénétrant, subtil. 11 y a cependant des imaginations plus souples que puissantes, plus ingénieuses en leurs combinaisons qu'animées et vives dans leurs représentations. L'imagination est donc, pour conclure, le concours, difficilement réalisé, de deux qualités distinctes : la puissance d'objectivation et la force cornbinatrice.

Si précise et restreinte que soit la définition qu'on en donne, l'imagination est d'une étude singulièrement ardue et complexe. On est écrasé par Tabondance des matériaux qu'elle emploie, ébloui par la variété des combinaisons qu'elle forme. On ne peut en limiter les applications dans la vie psychique ; d'autre part, il laudrait Tétudier toute à la fois, on ne peut en décomposer les opérations, en analyser les procédés sans avoir l'air d'en méconnaître l'étroite solidarité, d'en détruire l'unité et l'harmonie.

Le moins qu'on risque est d'être incomplet. En effet, considérons par exemple sa matière. L'expérience tout entière, et sous toutes ses formes, alimente nos conceptions, en fournit, en renouvelle la substance. Toutes les sensations des divers sens, toutes les émotions, depuis celles qui louchent au fond obscur de la vie (organique jusqu'aux plus élevées, tous les souvenirs (et on a récemment montré que la mémoire est coextensive à l'expérience, qu'elle est affective aussi bien ({u"mlell(H"lu('lli> cl sensible), tous les

INTRODICTrON

ctats de Tâme et du corps entrent dans l'imagination à titre d'éléments, contribuent à sa formation et à son développement. Bien plus, les produits de l'imagination servent eux-mêmes à produire des combinaisons nouvelles : l'imagination va ainsi s'étendant, s'enrichissant sans cesse. La matière Imaginative comprend donc les données les plus diverses : des produits bruts ou élaborés des sens, de la mémoire, des éléments moteurs, affectifs. Il faut passer en revue toutes les fonctions de l'esprit pour défmir l'imagination quant à son objet, si par là on entend sa matière première. Mais l'objet de l'imagination est proprement de défaire Foeuvre des sens, de la mémoire, de l'expérience brute en général, et d'en construire une autre avec les mêmes éléments, mais sur un plan nouveau. La variété des formes ou combinaisons de l'esprit n'est pas moindre que celle des matériaux que l'esprit emploie dans ses constructions. Elle dépend du but qu'on poursuit, du point de vue qu'on adopte, des moyens ou matériaux dont on dispose. La science, l'art, la technique peuvent être considérés comme autant de domaines différents où l'imagination s'exerce et autant d'œuvres ou de constructions différentes de l'imagination. On a depuis longtemps abandonné cette opinion étroite que l'imagination ne se déploierait que dans les beaux-arts. On a reconnu que le savant est, à sa manière, un poète. « Seul, un homme, dit Liebig, aussi éminemment doué de facultés poétiques que Kepler, a pu découvrir les trois belles lois astronomiques désignées par son nom. Aussi, tout en tenant compte de la différence des directions respectives, Homère, Shakespeare, Schiller et Gœthe sont vrai-

6 i/iM\r;i>ATio>

ment les égaux des plus cminents explorateurs de la nature, en ce sens que la faculté intellectuelle qui (iiil le poète ou Fartiste est la même faculté dont dérivent les inventions et les progrès dans la science'. » Il iaul aller plus loin ; il n'y a pas d^aristocratie intellectuelle, ou du moins, si elle existe, elle n'est pas où Ion a coutume de la placer; c'est un préjugé de croire que l'imagination ne se manifeste que « dans la création esthétique et dans les sciences », elle est partout, et particulièrement, pour ne pas dire principalement, (( dans la vie pratique, dans les inventions mécaniques, militaires, industrielles, commerciales, etc., dans les institutions religieuses, politiques" ». Ce n'est donc pas assez d'égaler, sous le rapport de l'imagination, \rchimcde à Homère (Yoltauve), il faut encore reconnaîlre ce qu'il y a de juste et de profond dans « l'intuition des civilisations primitives qui ont mis de pair les grands poètes et les grands inventeurs, qui ont érigé en dieux ou demi-dieux, personnages historiques ou légendaires » tous ceux (( en qui s'incarne le génie delà découverte; chez les Hindous, ^ içvakarma ; chez les Grecs, Jléphaïstos, Prométhée, Triplolème, Dédale et Icare ' ». Enfin, l'imagination ne produit pas seulement les inventions utiles et glorieuses, elle n'est pas seulement le génie triomphant et heureux ; (^llc porte encore la responsahilil('^ des rêves, des chi mères, des illusions de tout ordre. Il est même naturel

1. Cité par Si;aii.i,es : Uonarâ de \ inci, j). \ob. — Pari^. Pcrrin 1892, in N".

2. l\[BOT. L'Inmginalion créatrice. Prcf. YI, l^aris, F. Akaii. 1900, in 80..

Page 1