‹ L'ImaginationChapitre 90 sur 110 · I. Ouv. cité, p. 2o · texte numérisé non relu

I. Ouv. cité, p. 2o

aimantée, soumise à l'influence d'un courant électrique». Ce mouvement était connu depuis quelque temps (expérience d'ŒusTEDT ') ; on avait pu en notertouteslesparticularités; mais CCS particularités, on n'avait pu ni les démêler ni les rassembler; le fait restait obscur, on ne parvenait pas à le concevoir, à s'en faire ime idée ; on continuait à l'ignorer après l'avoir constaté. Ce fait. Ampère fut le premier à le connaître ; on peut dire qu'il le découvrit parce quil réussit à le faire voir. La représentation en était malaisée, car « le mouvement change, suivant que le courant est placé au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche de Taiguille ». Comment se reconnaître dans des complications pareilles ? « Par une supposition bizarre, si l'on veut, dit Littré, mais qui remplit merveilleusement son objet, M. Ampère a levé toutes les dilïicultés que l'on avait à exprimer les diverses relations du courant et de l'aiguille, et il s'est montré, on peut le dire, aussi ingénieux dans cet artifice que dans la manière de préparer ses expériences. Il faut se représenter le courant électrique comme un homme qui a des pieds et une tête, une droite et une gauche; il faut en outre admettre que Télectricité va des pieds qui sont du côté cuivre à la tête qui est du côté du pôle zinc, et que cet homme a la face tournée vers

1. Œrstedt développait dans une leçon publique les analogies, entre le magnétisme et rélectricitc. .Vu cours de son développe ment, emporté par la logique du sujet, il s'écrie qu'il n'est j>as possible qu'en approchant le courant de l'aiguillo. il ne se produise pas un mouvement de l'aiguille. Il fait l'expérience pour vérifier le fait, et la prévision du savant se réalise, à l'émerveillement de son auditoire.

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le milieu de l'aiguille. Cela étant ainsi conçu, le pôle austral de la boussole, c'est-à-dire celui qui regarde le Nord, est toujours dirigé à la gauche de la figure d'homme qu'on suppose dans le courant. Rien de plus facile alors que de déterminer, pour chaque position du courant, la position correspondante de l'aiguille et de l'exprimer brièvement et clairement ^ »

On voit par cet exemple que, dans bien des cas, « savoir c'est se figurer )> (Gutau), et que se figurer, ce n'est pas seulement se représenter d'une façon sensible ou visuelle les faits à l'état brut, tels qu'ils sont donnés dans l'expérience, mais en construire et en organiser la représentation.

L'imagination ainsi entendue, comme matériellement visuelle et formellement créatrice, intervient donc déjà dans l'observation. Elle apparaît plus clairement encore dans l'interprétation ou explication des faits. Une théorie qui s'édifie n'est qu'une représentation qui se poursuit et se développe. Ainsi Pasteur, partant de ce principe, successivement établi par Herschell et BiOT, qu'il existe un rapport entre la forme cristalline et le sens du pouvoir rotatoire, chercha à se représenter comment les cristaux du paratartrate gardaient la neutralité optique, tandis que ceux du tartrate, chimiquement identique, déviaient à gauche le plan de polarisation. Il approfondit et

I. LiTTRÉ. Préface de la 1^ partie de VEs?,ai de la Philosophie des Sciences d'Ampère, i843. Paris, Bachelier. Au bonhomme d' Ampère a succédé le tire-bouchon de Maxwell, cf. le schéma de Grasset, Hypnotisme et suggestion, p. 8, le schéma de l'aphasie, par Gharcot, reproduit par Ballet : Le langage intérieur, p. 7. Paris, Alcan, 1888.

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précisa la notion de structure cristalline. Les cristaux du tartrate étant hémiédriques, Pasteur supposa que ceux du paratartrate ne devaient pas Têtre, hypothèse fausse, que rohservation devait détruire, mais en la remplaçant. Elle révéla, en effet, cette particularité inattendue que le paratartrate était formé de deux sortes de cristaux, non superposables, l'un étant l'image de l'autre, vu par réflexion dans un miroir, et que ces cristaux, dextrogyre et lévogyre, étant doués de pouvoirs rotatoires égaux, s'annulaient réciproquement, d'où la neutralité optique du système entier. Ainsi, c'est pour avoir médité sur l'architecture des atomes, pour avoir essayé de s'en former une idée claire, systématique et suivie que Pasteur fut conduit à sa première grande découverte, laquelle logiquement entraîna toutes les autres.

Le savant est donc, à sa manière, un voyant. 11 excelle à se figurer les faits de la nature, leur arrangement, leur mode de combinaison et de production. Mais c'est un voyant d'une esj^èce particulière, dont le raisonnement complète, soutient et dirige les visions. Il n'a point l'imagination qui donne l'être à des fantômes ou à des représentations vaines ; il en a une autre, précisément inverse, mais ni moins riche ni moins féconde, qui consiste à donner une forme représentative à l'être, à faire entrer la réalité dans la pensée. Ce qui caractérise l'imagination en général, c'est la nouveauté, non la vérité ou Terreur ; de ce point de vue, on peut dire qu'il y a autant d'imagination à découvrir la vérité qu'à forger des fictions.

L'imagination scientifique est donc inventive ou créatrice ; de plus, elle fait usage de représentations

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sensibles. Sous ce rapport, elle n'a rien qui la distingue des autres formes de rimagination.

Oili donc réside son originalité ? C'est, d'une part, dans son mode de formation, son processus ou sa loi de développement, de l'autre, dans la nature, aussi bien que le degré, de la croyance qu'elle enveloppe. Etudions-la à ce double point de vue.

Le premier besoin de l'esprit est de se représenter les choses. Ce besoin, à l'origine, se satisfait comme il peut. Les choses ne se laissent pas aisément saisir. Il n'arrive guère qu'on tombe d'emblée sur une représentation conforme à la réalité. Faute de savoir constater, on invente. On se figure ce qu'on ignore. Mais, comme on sait, toute conception entraîne naturellement la croyance à la réalité de son objet. Aux conceptions les plus naïves répondent même les croyances les plus fortes. L'imagination chimérique, première forme de l'appréhension des choses, comporte à la fois un excès d'invention et un haut degré d'illusion. « La foi, c'est-à-dire l'adhésion de l'esprit à une croyance non démontrée, est ici à son maximum. » (RiBOT.)

Mais cette foi ne peut se maintenir. Les événements contredisent nos jugements, renversent nos conceptions. L'esprit se retourne alors contre l'imagination qui l'a dupé ; il ne se livre plus aveuglément à ses inspirations ; il se défend ou se retient de les suivre ; il ne la regarde plus comme une prise de possession immédiate de la réalité, il la soumet à la

raison, il s'efforce de Taccorder avec les faits ; il ne la croit plus sur parole, il la contrôle, il lui impose une règle. La n'-ilevion ne lue pas rimag-ination, mais elle en dissipe le mirage, en dissociant la conception et la croyance. L'imagination chimérique (ainsi désignée par ses tendances ou par son élat ordinaire, mais non d'ailleurs constani et nécessaire), plus exactement, l'imagination spontanée, est la conception tenue d'emblée pour vraie. L'imagination scientifique est la conception affectée, au moins provisoirement, d'un doute, admise, à l'origine, seulemonl sous bénéfice d'inventaire, demandant, pour éiro crue, à être établie p*ar le raisonnement ou conlir mée par les faits. En un mot, le vulgaire débute par la croyance, le savant par le doute.

Le «doute philosophique» (Cl. Bernard), auliement dit, l'esprit de critique ou d'examen, n'est pas d'ailleurs, comme on le croit d'ordinaire, mortel à l'imagination. Il enraye, il est vrai, la croyance, c'està-dire qu'il l'ajourne, la remet à plus ample informé, la surveille et la règle, mais il l'empêche seulemenl d'être aveugle, il ne l'empêche pas d'èlre. Quant à la conception (si on admet que le doute est un étal d'esprit dont on cherche à sortir), il en favorise indirectement l'essor, il la sollicite à se compléter, à se préciser, à se transformer pour être juste, adéquate et digne d'être crue. Toutes les analyses psychologiques tendent à établir qu'on dépense autant et plus d'imagination pour arriver à se représenter une bonne fois la réalité, telle qu'elle est, que pour la défigurer de cent manières, et que, comparées aux époques de mythes et de légendes, les époques de critiqu-.^ et de

science rigoureuse représentent le luxe, non la pauvreté imaginative.

Enfin, au point de vue même de son développement, rimagination gagne à savoir ce qu'elle vaut, à se rassurer sur ses écarts possibles par le fait qu'elle en admet la possibilité. Elle est d'autant plus hardie dans ses conceptions qu'elle est plus réservée dans ses jugements. Elle risque d'autant plus volontiers des théories qu'elle les présente comme telles, qu'elle en sait le fort et le faible, qu'elle ne s'en exagère pas la valeur. Le savant puise dans la conscience de son sens critique le droit de spéculer ou d'imaginer à son aise : la conjecture est permise quand elle est sans danger. C'est à quoi se réduit au fond la théorie célèbre de Claude Bernard sur le rôle légitime de l'imagination dans la science.

11 y a donc une relation entre « la quantité d'imagination dépensée », l'imagination désignant ici la constructivité et « la nature de la croyance qui accompagne la création imaginative » (Ribot).

Dans la science, cette création s'appelle une hypothèse ; la croyance qui l'accompagne est ((pro\isoire et incessamment révocable », mais peut devenir définitive « après vérification » (Uibot). Mais il y a des degrés dans l'adhésion de l'esprit à l'hypothèse, et, à ce point de vue, M. Ribot distingue trois sortes d'hypothèses : l'hypothèse qui ne prétend aucunement à la vérité, qui n'est qu'une représentation ou figuration des faits, qu'une façon de parler, une comparaison et, si j'ose dire, une métaphore scientifique — l'hypothèse qu'on tient pour l'expression de la réalité, — et, entre les deux, l'hypothèse donnée

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pour « une approximation de la vérité : c'est la conception vraiment scientifique « (Ribot).

L'hypothèse figurative, excluant la croyance, est entièrement libre. On ne lui demande que de satisfaire Fesprit, d'être claire, saisissable, frappante, de parler aux sens, de fixer l'attention. On lui passe même des défauts logiques : comparaison n'est pas raison. Quelque imparfaite et arbitraire qu'elle soit, on l'emploie sans scrupule «pour son utilité didactique», comme « procédé simple et commode d exposition ». Quel physicien se priverait de ces « expressions convenues et admises auxquelles on n'attribue aucune valeur explicative » : molécules, atomes, fluides électriques ? Quel chimiste répugnerait à parler de cohésion, d'aflinité, etc. Quand on ignore le vrai mode de production des faits, on aime du moins à s'en représenter un vraisemblable, ou simplement, à la rigueur, possible. On préfère, dit Ribot, « un simulacre de connaissance à une absence totale. L'imagination remplit une fonction de suppléance : elle substitue une solution subjective, conjecturale (le mot est trop fort, représentation serait plus juste) à une solution objective, rationnelle S). Ainsi entendue, elle joue un rôle considérable dans les sciences, et d'autant plus grand que les sciences sont moins avancées. Il est, en chaque science, des faits obscurs qui ont donné lieu à des hypothèses sans nombre. Ainsi, en psychologie, la mémoire a été représentée tour à tour comme la persistance des traces cérébrales, laissées par le passage [des esprits animaux (ou du fluide

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