LE BONHEUR ET LA MORALE
Voyez cet élément, ame de TuniTers, Source de mille maux , de mille biens divers; Il ramène le jour au sein de l'ombre obscure; De nos foyers brûlants écarte la froidure ; Forme le diamant, mûrit les vëgëtaux.
Dans la forge embrasée amollit les mëtauz , Cël^re avec éclat l'bymen et les conquêtes, Et comme de nos arts est l'ame de nos fêtes.
Mais ce même élément, utile bienfaiteur.
Se change quelquefois en fléau destrucleilr ,, S'écbappe des volcans , éclate avec la foudre , ^ Met les palais en cendre et les temples en poudre ;
Imagination ^ ce sont là tes effets.
Source de mille maux et de mille bienfaits , Suivant qu'on abandonne ou règle *ton empire , Tu peux nuire ou servir , ou créer ou détruire. Cest donc à la sagesse à diriger ton cours ; Et comme Raphaël nous a peint les amours j Caressant tour à tour ou battant leur ciiimère , ^' Ce que font ces enfants , la raison doit le faire.
Mais je veux y avant tout ^ de chaque illusion j Dans les âges divers , suivre l'impression.
Sans soins du lendemain, sans regrets de la veille^ L'enfant joue et s'endort j pour jouer se réveille ; Trop faible encor , son cœur ne saurait soutenir Le passé , le présent , et l'immense avenir.
A peine au présent seul son ame peut suffire ; Le présent seul est tout , un coin est son empire y Un hochet son trésor , un point l'immensité , Le soir son avenir j un jour l'éternité.
Mais l'homme tout entier est caché dans l'enfance; Ainsi le faible gland renferme un chêne immense.
Par l'ardeur de ses sens le jeune homme emporté^ Dévore le présent avec avidité , Mais il ne peut fixer sa fougue vagabonde :
Plein des brûlans transports dont son cœur surabonde ^
CHANT Vï. 77
Il déborde j pareil à rélëment fumeux ^
Qui croit, monte, et rëpand ses bouillons écumeux, Devance l'ayenir , entend de loin la gloire, Appelle à lui les arts , les plabifs , la victoire y Rêve de longs succès , rêve de longs amours , Et d'une trame d'or file en riant ses jours.
Age aimable ! âge heureux ! ton plus bel apanage Ce n'est donc point l'aiïiour , la 'beauté , le courage j Et la gloire si belle , et les plaisirs si doux : Non , tu sais espérer , ce trésor les vaut tous.
L'âge mûr , à son tour , solstice de Ik vie , S'arrête , et sûr lui-même un instant se»replie, Et tantôt en arrière , et tantôt devant soi , Se tourne sans regret, ou n^arche sans effroi. Ce n'est plus rhomme en fleurs , nous faisant des promesses ; C'est l'homme en plein rapport, déployantses richesses } Ses esprits ont calmé leurs bouillons trop ardents ; Sa prudence est active , et ses transports prudents ; Ses conseils sont nos biens , sa sagesse est la nôtre ; La moitié de sa vie est la leçon de l'autre ; Et sur le temps passé mesurant l'avenir , ^
Prévoir*, pour sa raison , n'est que se souvenir. Hélas ! telle n'est point la vieillesse cruelle ; Elle n'attend plus rien , on n'attend plus rien d'elle»
Si la raison encor lui permet de prévoir^ C'est des yeux de la cnônte j et non plus de Fespoiré Voyez ce -chêne antique I en son âge encor tendre ^ Dans les champè paternels il aimait à s'étendre ; Chaque jour, plus robuste et plus audacieux, Il plongeait dans la terre , il s'élançait aux cieux; Mais quand l'âge a ^urci sa racine débile , Dans la terre marâtre il languit immobile, Et voilà la vieillesse ! adieu les grands desseins , Adieu l'amour, les vœux , l'hommage des humains 1 Pour le soleil couchant il n'est point d'idolâtre ; Déplacé sur la scène , il descend du théâtre ; Alors , n'attendant rien ni du temps , ni d'autrm , Il revient au présent, se jEamène sur lui« Que dis-je ? le présent est un tourment lui-même. Il se rejette donc vers le passé qu'il aime ; Il cherche à consoler, par un doux souvenir, Et la douleur présenter, et les maux à venir ; Et même, lorsqu'il touche à l'extrême vieillesse, Quelqu'ombre de bonheur charme encor sa faiblesse» Du festin de la vie , où l'admirent les dieux , Ayant goûté long-temps les mets délicieux , Convive satisfait, sans regret, sans envie, ^' S'il ne vit pas, du moins il assiste à la vie^
CHANT Vt. #79
Ce qu'il fit autrefois y il le voit aujourd'hui ^ £t le présent lui-même est le passe pour lui. Ne yîte&-yous jamais, au hord de la Tamise, Cette noble retraite aux vieux guerriers promise ? La jeunesse, à ses yeux, part, navigue et revient; Que Ëiit le vieux nocher? Il Vtsit, il se souvient, Se rapelle les mers , les nations lointaines , Ses dangers , ses combats , ses plaisirs et ses peines. Il recommande aux vents les jeunes matelots , Se rranbarque en idée, et les suit sur les flots. Ainsi l'homme repose assis sur le rivage , £t de la vie encore embrasse au moins l'image. Tant le ciel entretient la douce illusion ! ^ ^
Tout âge a ses faveurs , mais c'est à la Raison A diriger son cours. Elle dit à l'enÊince :
(( Je ne viens point troubler ta douce insouciance ; » Vis , jouis , sois heujeeux , quand tu le peux encor , )) Mais laisse mes conseils diriger ton essor ; » La vie en commençant , t'a fait d'heureux mensonges ; )) Je ne veux point t'ôter , mais te choisir tes songes. )f Au jeune homme emporté par ses désirs fougueux , Elle dit : « Sois plus sage et modère tes vœux. » » Veux-tu, dans ta fureur , d'un vain regret suivie , n De ses plaisirs futurs déshériter ]a vie ?
8o • L^IMAGtNATION*
» User fait le bonheur , abuser le détruit. » Lorsque dans ses forêts il veut cueillir un fruit ^ Du Sauvage, dit-^on, Tavide imprévoyance .
Quelcpiefois coupe Tarbre, avec lui l'espérance. D Voilà le despotisme, » a dît un grand auteur. ^^ Je dis : « Voilà le vice; il use le bonheur, » Il tarit l'avenir. » La vie eât un passage; Ménageons prudemment les vivres du voyage.
Le fou vers les plaisirs s'élance avec ardeur j Le sage en prend le miel , mais sans blesser la fleur. Cueille encor , si tu veux , cette fleur fraîche éclose, Mais laisse le bouton à coté de la rose.
L*âge viril , plus calme , a pourtant son écueil. Alors le doux plaisir fait place au noble orgueil ; n vient, montrant des croix, des cordons et des miires. « Reçois , dit la Raison , mais ennoblis ces titres ; » Souvent au plus haut rang est le cœur le plus bas; - » Tout honneur avilit qui ne l'honore pas. » Mais quand l'homme vieillit, « hâte-toi , lui dit-elle , J) Qui sait si tu verras la vendange nouvelle ?
j^ Le do|ix présent échappe ; avant qu'il soit détruit , » Goûte bien son bonheur , savoure bien son fruit » Lorsqu'aux hôtes des bois le chasseur fait la guerre, De moment en moment l'enceinte se resserre :
tHANT Vïw 8|
Ainsi l'âge iioità presse j et , chassant les <ïesirà ^ Resserre chaque jour le cerele des plaisirs.
Ne sens*je point déjà là vieillefsse ennemie Déchire^ mes liens et dénouer ma vie ?
Raffermi sbus ces^iœuds , au déTaût des plàîsits ^ N'a-t-on pas Famidë pour charmer ses loisirs ? N'a-t-on pas des enfens ? Dirigeons leur jeune âgé j Laissoùs-leur kios verttes, nos projets en partage^ Les travaux que pour eux commehça notre amour ^ Nos enfants , dirons<-nous , les finiront un jour. Ainsi , prêt à mourir , l'h^nme apprend à renaître ^ Et dans l'être qu'il aime il prolonge àoù être. Tant le monde est4ië ! tant Dieu voulut unir j
Au père les en&nts , au présent Tavenir I De la saine raison tel est le doux langage* Suivons ses lois : la vie est un terrain sauvage ; Le germe du bonheur n'y cfoît point du hasard t Enfant de h. nature ^ Hfdeinande un peu d'art. yX v
La liberté d^sJbord nourrit 4à jeune plante : Non cette liberté &rouche ^ menaçante ^ Qui 1 d'un peu{4e superbe , ardent y impétueux y Soulève tout-à«K»tip les flots tumultueux ^ Se pUit dans là tetnpète ; et s'ennuie au rivage ; Mais cette libejfté douce ^ discrète et sage ,
fi) l'imaoination.
Qui y cheminant ^ns brui^ ^uA pas tranquille et sûr,
Va jouir à Tëcart de soi^ bonheur o^b^cuf •
Les potentats du Nord y du Mî4i 9 ^e l'Aurore y
Uëcharpe aux trois couleurs , l^s noirs draj^eaux du Maure
Ne Tepouvament pas. Sous le casque, qq turba^,
Sous les lois d'un sënat, sous les lois d'un divan,
Elle ne reçoit point, ne donne point d'entraves :
Il n'est que les tyrans qui soient vrai^nenf esclaves.
Qui craint de commander risque peu de servir.
Voilà la li]>ertë qu'pn ne peut asservir ,
Qu) ne vimt point des 1q)^ , d'un cpde , d'un système j
Qu'on doit à sa raison^ qu'on se fait à soi-même.
Je la chëris pour mo^ > )^ ^ coQ/s^ille à totis.
Heureux ! cent fbis beureu]^ , q^î, maître dç ses gouU,
Règle en paix de ses jours la course^ yolontairf I
Le plaisir Ip plus doui^ çsx pelui qu'on pr4|er§.
L'Imagii)aÛQ!i k son gre ygut cjipisir
Ses études , ses pls^i^ , ses trs^vau^ , sou loisir ^
La raisou ^\ l'instiuçt out \q ^Léme laïlgftgQ-
Observez cet ois^u dont vous dorez ]^ c^f l
Seul, pfiptif ^ â l'aspect ^ Tifum^ns^ horizon ,
De son bec , de sou aile , U heurte^ e^ pri£U>u j
Il regrette les champs , l'air , Iç ruisseau limpide ;
Que sa cage s'entr' ouvre I il part d'uu fol rapide î
CHAHT VI. 9^
Et les monts , et k'plaine , et Içs prÀ , et le» boUi^ Il veut tout 9 choisit tout , est partf>ut à la foia% Ma muse n'en a point Vhan^oniemi; ramage ; i Mais elle en a garde Thumevir libr^ et sauvage. Eh ! quel pouvoir eàt pu ravir ma liberté?
Des «hamps américains , le oovjrsi^ indpmpté ^ Le cerf qui , dans ses bois y daufi .$es libres campagnes j Choisit ses eaux ^ ses prës y son gite^ ses compagnes. Redoutent moins le bfm y eraig?ien( moins les tymns. Si quelqqeCois je fq9 accueiUi par les grands , Je chéris leurs lieps y mais sans porter leurs ohainisf ; Et y lorsque les partis allumatcnt tant de haines y Quand y suivant l'intéfôt y le ton y Vordre du joui»^, Gourageuii y circonspect y empoté iôur à tour y Plus 4'un adroit Protée y avec tant ,de {itudenqe y Pliait k toti^ les tow sa souple indépendance, Rien ne put arraqber un mot i ma candeur y Une ligne à ma plume y un détour i mon emur.
Eh ! quel b) W 9 dite^rPioi y vaut le charme suprême . D'obéir à son ame et de plaire à soi-même ?
Cest trop peu d'dtfe libre y il fauA y d'un soin prudent Fixer par 1^ tca^nU un ccl^ur indépendant :
Sans lui la liberté pbus tourmfflPtte et nous pèse y Par lui des passipus le tumulte s'apaise y
84 l'îmaôinatïon, 7
Les ôliagrint sont calmes , le vice combattu ^ Il ajoute au plaisir , il nourrit la vertu.
Si j'entre dans la chambre où la modeste fille Tient en main le fuseau , la naVette ou Vaiguille j D'un parfunî de vertu je crois Sentir Todeur : Les re'duifs du travail sorti ceux de la pudeur. • De Buffon , de Rousseau l'asile solitaire ^
Etait du vrai bonheur l'augùstè sanctuaire.
Mais loin tout efibr IL vague , indécis , salis objet ! On poursuit sans courage un travail sans projet. ♦ Voyez cet amateur, dont la main incertaine , Sur vingt arts différents au hasard se promène ! * Moins ami du travail qu'amoureux du tracas, Tour à tour il essaie une lyre , un compas y Prend , quitte le crayon , quitte et reprend la plume. Effleure une brochure , affronte un gros volume , Et consumant sa force en stériles essais , Toujours «e met en route et n'arrive jai|iâis . -C'est ce flf uve sans lit , qui , couvrant soii rivage , Se déborde sans force , et se perd sans Usage ; ' Redonnez un catu*s libre à tous ce^ flots épars , Ils vont nourrir les champs , vont animer les art^. Le travail veut un but : au bout de la carrière On s'anime à sa vue , et surtout on espère.
Les trayaux'sans espoir nous sont toujours moins cher^^ Enfin , soit qu'on cultive ouïes champs ou les v^i:s ^ Qu'on habite lacour ^ la yille ou la campagne , Quel est du yrai plaisir la fidèle compagne ? Tout dit: c'est la vertu; c'est U qu'estle bonheur.. Qu'il est beau , qu'il est grand , ce mot d'un vieil auteut Qui s'écriait : (c Grand Dieu, veux-tu punir le vice y )) Montre-lui la vertu; qu'il la voie, et {remisse l», Quoique amante du. vrai , fUle de la raison , Qui j mieux qu'elle-, connaît la douce illusion^ De l'espoir précëdëe , et du plaisir- suivie , Elle seule embellit tout le cours de la vie.. Vers l'avenir obscur jette-t-eUe les yeux ,.
ÀU'-delà de la vie elle aperçoit les cieux..
Revient-ellç au présent : dé|à pour récompeUM. Elle a de sqs bienfaits la douce conscience j Et , si le souvenir n'en est pas efiacé 7 Avec (Miel doux transport elle voit le passé! Cicéron nûus l'a dit, les jours de la vieillesse Empruntent leur bonheur d'une sage jeunesse^ Malheureux le mortel qui ,. dç ses premiers jour» y Interrogeant la trace ^ et , remontant leur cours, y N'y voit qu'un, vide affreux ^ qu'un désert immense ^ Semblable au voyageur conduit par TespérancQ y
Bé l'imagination.
Qui foulait , en partant , des gazons et des fleurs y
S'ils ont du noir Tolcan éprourë les fureurs,'
Ne retrouve , au retour , tjue le deuil , le ravage j
£t d'un lieu désolé FépouTautable image :
Ainsi y dans ses beaux jours , jadis si pleine d^lattraits j
Il ne retrouve plus que douleurs , que regrets ;
Dans ses réduits charmants , dans ses bosquets de rose,
Où Sur un lit de fleurs la volupté repose ,
Tel qu'un affreux serpent , le repelilir vengeur
Lève sa tête horrible , et s'attache à son oœut.
Cependant le temps fuit , le temps irréparable
Ajoute j chaque jour, au fardeau qui l'accablé.
Sans force poi^r le mal , sans attrait pour le bien ,
N'osant voir dans les cœurs, ni lire dans le sien,
Par les maux à venir , par la honte passée ,
Vers un prient affreux son âme est repoussée y
Et passe sans retdUr du plaisir au rèmord ,
Du remords aux douleurs , des douleurs à la mort.
Mais heureux! trop heureux dans sa nolble carrière ,
Celui qui , rejetant ses regards en arrière ,
Y retrouve partout les vices combattus ,
La trace du travail et celle dès vertus.
Je croîs voir dans ses chaiâps cet agricole mi!e
Dont j'ai peint le bonheur. Dans son terrain fertile
CHANT VK Bf
Partout il reconnaît le fruit de ses travaux :
Il sécha ces marais, il creusa ces canaux;
Il défricha ces bois et ce coteau sauvage :
On lui doit cette souroe , il planta ce hocage;
A chaque pas qu'il £iit , un souvenir flatteur
Rafraîchit sa pensée et rajeunit son cœur^
Ainsi jcmit l0 sage; et si , dans sa carrière,
Il n'a pas £iit toujours tout le bien qu il put faire ^
Sa touchante douleur est celle de Titus ,
Et ses nobles regrets sont encx^r des vertus.
Dans mes leçons encor je voudrais vous apprendre Quels dangers doivent fair^ et quels soins doirent prendre Les hommes rassemblés dans ce monde trompeur, Où diacun feit son rêve et poursuit sa vapeur^ Où tant de faux amis , d'une apparence vaine , Masquent l'indifférence et quelquefois la haine. La , dans un double excès vient tomber la Raison.. D'un côté , sur ses pas conduisant le Soupçon, Qui , de son inquiète et timide paupière , Semble fuir à la fois et chercher la lumière , Voyant partout un piège, et partout un danger^ Tel qu'un lâche espion sur un sol étranger, Marche , d'un pas craintif, la^lriste défiance : DeFautre, la^ crédule et fausse Imprévoyance:
ê8 L^IMAGINATIOIf.
Erre dans ce dédale et sans guide et sans fil^ S'endort tranquillement à côté du péril, £t , d'un sommeil trompeur, indolente victime, Tombe , et va , mais trop tard , s'éveiller dans l'abîme. £ntre les deux excès quel guide est le plus sûr ? • Ah ! c^est Theureux instinct d'un sens droite d'un cœur pur,. Qui , dans ce ^ grand chaos des passions humaises ,. Des vices , des vertus , des plaisirs et des peines , Pour les aimer toujours , choisissant ses liens , Sait écarter les maux , ^ait distinguer les biens ; Qui , sans se faire craindre , et sans craindre luf-méme y £vite ce qu'il hait , s'attache à ce qu'il aime ; Qui, tendre et réservé, confiant et discret, Sait donner à propos , et garder son secret.
Ainsi la fleur timide , et lente à se produire ,, Se ferme nu noir Borée^, et s'ouvre au doux Zéphire^ Il ii^e veut ni fouiller dan^ le secret des cœurs , - ^ Ni se Uisser surprendre à des dehors trompeurs, Connaît les passions, les plaint , et leur pardonne , Au doux; besoin d'aimer sagement s'abandonne ,. Fuit le tourment affreux «de haïr ses amis^ Et dans les méchants seuls veut voir ses ennemis. Ah! qui ne sait combi^, dans ses sombres caprices^ 'L'extrême défiance est féconde en supplices ;
Cest elle qui , régnant dans les cœurs soupçonneux ^^
Corrompt tous fes plaisirs , relâche tous les nœuds,
Fait de la vie entière une route épineuse ^
Rend le bonheur craintif et Tamitié douteuse.
A la cour d'un tyran regardez Damoclès :
En yain de chants flatteurs résonne le palais,
En yain sur une table , en délices féconde ,
Tous les tributs de l'air, de la terre et de l'onde,
Se montrent réunis ; pâle , et tout effrayé
De cette menaçante et sinistre amitié ,
Il effleure, en tremblant, de ses lèvres livides,
De ces mets affadis les douceurs insipides ,
Vers les lambris dorés lève un œil éperdu ,
Et voit le fer mortel sur son front suspendu.
Telle est la Défiance au banquet de la vie.
Que dis-je? son poison en corrompt l'ambroisie:,
Elle-même contre elle aiguise Ife poignard ,
Donne aux ombres un corps , un projet au hasard ;
Charge un mot innocent d'un crime imaginaire ,
Et ç'effraie à plaisir de sa propre chimère :
Ainsi dans lAr3 forêts les crédules humains
Craignaient ces dieux affreux qu'avaient forges leurs mains i.
Quel besoin plus pressant nous donna la nature,
Que de communiquer les chagrins qu'on endure,
De faire partager sa joie et sa douleur, Et dans un cœttr ami de répandre son cœur ?
Toi seul , triste martyr de ta sombre prudence ^ Toi seuVrie connais pas la^ douce confidence: En vain de ton secret tu te sens oppresser, Au sein de quels amis Toseras-tu verser?
Des amis } Grains d'aimer ; les plus purs délices Dans ton cofrur soupçontieux se changent étt supplices î Des plus mortels poisons Fabeille fait son miel : Toi , des plus doux objets tu composes ton fiel; Toû cœur dans Vamitie' prévoit déjà la haine : De soupçons en soupçons Famour jaloux se traîne» Un génie ennemi brise tous tes liens ; Tu n'as plus de parents ni de concitoyens :
Te voilà seul , va , fuis loin des races vivantes y Habite avec les rocs , les arbres et les plantes , Dans quelque coin désert, dans quelque horrible lieu. Où tu ne pourras plus calomnier que Dieu.
Mais à voir les humains tu ne dois plus prétendre y Tu ne dois pSis les Voir, ne dois plus les entendre. Ton ame morte à tout ne vit que par rJÈTroi : Les morts sont aux vîvans moins étrangers que toi : Le regret les unit ; et toi , tout t'en sépare. Hélas! il le connut ce tourment jsi bizarre
L'écrivain ^i nous fit entendre tour à lôUlr La voix de la raison et celle de Vainout.
Quel sublime talent! quelle haute sagesse!
Mais combien d'injustice! et combied de faiblesse ! La Crainte le reçut au sortir du berceau , La Crainte lé suivra jusqu'aux bords du toâibeàU. Vous, qui de^es écrits savez goûter les cbârmes , Vous tous 5 qui lui devez des leçons et des larmeS ^ Pour pirîx de ses leçons et de ses pleui's si doux , Cœurs sensibles , venez , je le confie à vous. Il n'est pâ5 iinporiun : plein de sa défiance , Rarement des mortels il souffre la présehce ; Ami des champs , ami des asiles secret .
Sa ttiste indépendance habite les forêts. Là haut stir fe colline il est ïissîs peut-être ^* Pour saisir, le premier, le rayon qui va naître ; PeSt-étre au bord des eaux , par ses rêves conduit , De leur chute écumante îl écoute le ntûit ; Ou, fier d'être ignoré , d'échapper à sa gloire , Du patte qui raconte il écoute l'histoire ^ Il écoute et s^ enfuit; et , sans Soins, sans désirs , Cache aux hommes , qu'il craint , ses sauvages plaisirs ^ Mais , s'il se montre à vous , au nom de la nature j Dont sa plume éloquente a tracé la peinture ,
92 l'iuaginatioiy.
Ne l'effarouchez pas , respectez son malheur^ Par des soins caressants appriYoisez son cœur : Hëlas! ce cœur brûlant^ fougueux dans ses caprices^ S'il a fait son tourment, il a fait vos dëlices. Soignez donc son bonheur, et charmer son ennuv : Consplez-rle du sort, des hommes et de lui.
Vains discours! rien ne peut adoucir sa blessure ;. < Contre lui ées soupçons ont armé la nature.
L'étranger, dont les yeux he l'ayaient vu jamais y Qui chérit ses* écrits sans connaître ses traits^ Le vieillard qui s'éteint , l'enfant simple et timide y. Qui ne sait pas encor ce que c'est qu'un peréde^ ^* Son hôte , son parent, son ami, lui font peur i ^' Tout son cœur s'épouvante au nom de bienfaiteur* ^ Est-il quelque mortel, à son heuçe suprême, Qui n'expire appuyé sur le mortel qu'il aime? Qui ne trouve des pleurs dans les yeux attendris # D'un frère ou d!\dk sœur, d'une épouse au d'un fils? L^infortuné qu'il est, à sou heure dernière.
Souffre à peine une main^qui ferme sa paupière!. Pas un ancien ami qu'il cherche encor des yeux ! Dt le soleil lui seul a reçu ses adieux.
Malheureux«l le trépas est donc ton seul asile : Ah! dans la tombe au moins, repose enfin tranquille j
Ce beau lac , ces flots purs , ces Jeurs , ces galons frais ^ Ces pâles peupliers ^ tout iuTÎte à la paix»
Respire donc enfin de tes tristes chimères : Vois accoAfar vers joi les;ëpouses5 les mères; Regarde ces amants qui viennent y chaque pur^ Verser sur ton cercueil les larmes de Tamour ; Vois ces groupes d'en£ints se puant sous Tombrage^ Qui de leur liberté viennent te rendre hommage; £% dis j en ^ntemplantces doux titres d'honneur : ' Je ne fus point heureux, mais )'ai fait leur bonheur. Moi j cependant, au pied de cette tombe agreste, D'un nom si glorieux, monument si modeste, Par toi-même inspire, je reprends mes pinceaux : Je peindrai de la vie et l^s biens et les maux. L^Imaginàtion, dont je tantales charmes , Aux tristes préjuges prête souvent des armes ; De ce que nous craignons elle augmente TefFroi ; Contre elle la raison va combattre avec mi!û. '
La mort, la pauvreté, Tobscurîté que faime, Pour les ambitieux, pire que la mort méme^ Ces maux exagérés par une lâche erreur'.
De leur masque effrayant vont perdre la téifreuï;* Le sage, qui de loin redoute leur menace^ Apprend à les braver /»s' il les regarde ot fiice.' * i
94 L'IBIAGJNATIPN.
Voyez ce fier coursier qui y |arou<5he ^ xp^vffj^ y Au moindre ob}e( uouveitu se c^ç ^pouv2^iit;4? Que son guide prudent douçomem \y Ks\mèH^ ^ Il avance avec c^aînt^^ il approcha ^^^J0tl^^i Mais bientôt , mieux instruit y il calme sa t^erreor, £t reprend son cîouragQ en perdant ^^ §r^^^¥• Ainsi fait la raison , i)| qe fidèle gi^Mi)^ > Aguerrissant not^? ame ombirf^u^e ^% ti^i4? > Kend moins affi^ij^x les maui^ oibserv^ d^ fkw pH^«
Mais la s^gesw mêîtte g^ ^UYf«W Wft 91«è^ Pourquoi veu^'tu , di^l»o4 y sage^ pro^d Mo^ugne, Que Taspect de 1> mort §n twt |e^ps m'accomps^nç ? Je ne me sens point 1m\ ppuç w i^i tiriste ^wt; : Cési mourir trop loi^g^t^mps^que voir t^njOU^^ U mort. Je sais cpi'aitbord du Nil^ up solennel us$^ De la mcH*^ a^^ {esfiw $»§aci4^ l'iuiag? i ^^ Mais ce r^cit m^iumna^ i» pe m? ^^ui( p^^* Que le galant Horace , ^ii milie;^ d^ui^ fepfi^^ En nous mwtr^^t ào \om \^ fun^^ç 4^a%tt(]f^ y Nous inyite i fiàmx le vol l^g^y dçs b^t^rf^^ Je suis son dom^ ^nsçil \ et ^ qn^nd la mor4 i^'^ittelid , Par q«9l^^ feï* WWir JC5 Iw wl§ wa i wtftftt. Mais pounpim 9 m'entourent d^ fantAmos ^t d'ombrer j Me plopg§^^u viv^t dans les loyaun^ ç^gibr^ t
Qael bien ne corromprait un si sombre avenir ? Quel cœur ne flélrirai^t un si noir souvenir? Regardez ce mortel qu'envoya la justice Du lieu de son arrêt au lieu de son supplice ^ Sur sa route offrez-lui des festins, des palais ! Les palais y les festins , sont pour lui sans attraits } Croyant toucher déjà le terme qu'il redouté^ Il compte les instants y il mesure la route ^ S^ubit de'jà sa peine j et y certain de son sort , Entend dans chaque pas sa sentence de mort.
Tels seraient nos destins ; cher Montagne y pardonne | Âh ! quels tristes conseils ta sagesse nous donne 1 Quela mort, disais- tu , sur un ton moins chagrin ^ Me trouve oublieux d'elle e^ béchs^nt mon jardin ! ^'^ Pourquoi donc aujourd'hui , dans ta sombre manie j Pour apprendre à mourir , veux-tu pçrdrç U vie ? combien la nature est plus sage que toi !
En nous voilant la mort , elle en bannit l'effroi j Sa marche est invisible 9 et notre beurç dernière Ne vient pa£î tout d'uu coup , ne; vient pas toute çntièr^ La nature vers nous l'amène pas à pas y Elle rend par dc;grës tes $ens. mpins délicats j Elle assourdit des sons les routes sinueuses y Endurcit du paUi$ le$ houpes chfttouUleuses j
9^ L^lMAGINATtoN.
Chaque jour tu sens moins la beauté des coulettirS ^ Les charmes du toucher , le doux esprit des fleurs. ^" Ainsi sa lente main ^ sans choc et sans secousse ^ Nous roulant moUemçnt par une pente douce y Dérobe de la n»>rt l'insensible progrès ; Les dëgoûts ont d'avance affaibli les remets : La mort ainsise glisse ; et , quand le ciel Vordonne ^ L'homme , conune un fruit mûr ^ au trëpâs s'abandonne. £h ! comptes-tu pour rien ce profond s^itiment . • Qui nous fait esperer jusqu'au dernier moment ? En vain de ce mourant les membres s'engourdissent y Le pouls meurt, l'œil s'ëteint, les muscles se roidissent) Son flatteur même en vain dit que le terme est jjrêt , L'espoir opiniâtre appelle de l'arrêt.
Suis donc son àoux instinct , et bënis la nature. Bien plus cruel encor , le chantre d'Epicure Qui j fidèle à sqs vers , et mécontent du sort y Calomnia la vie en se donnant la mort y ^" Quand du monde et du jour nous regrettons les charmes^ Nous promet le nëant pour calmer nos alarmes I En vain l'hommes'ëcrie : regrets«3uperflus I C'àn est donc fait ! je meurs : je ne reverrai plus Mes folâtres enfants, objets^demes tendresses, AccouTOs dans mes bras , disputer mes caresses ;
Je ne cueillerai plus , moissonne par le temps y Ni les fruits de l'étë ^ ni les fleurs du printemps. Cesse tes pleurs , dit*il , et termine ta plainte {
Le regret ne vit plus quand la vie est îëteinte «
Cruel ! quand le trëpas Tient tout anéantir ^ Le beau soulagement que de ne rien sentir!
Ainsi donc au trépas un long trépas succède : Ah ! je sottfirais mes maux y mais non pas leur remède. Non y non y si quelque espoir peut calmer mcm effix)i y Ce-n'est pas de mourir y c'est de vivre après moi y De yivre dans ces vers épancha de mon ame, Dans l'être que j'aimai y qu'tm même attrait enfiamfme. Ah ! sans doute le cœur y dont le stupide ennui y Mort aux sentiments doux , n'a vécu que potir lui y Devrait craindre la mort y qu'tm long ouUi va suivre : Au cœur de ses amis il ne peut se survivre ; Mais celui qui connut y qui sentit l'amitié y '
Laisse encore de hii la plus chèi:e moitié.
Aussi de cette mort y dont tout est trihutaire y Je ne me forme pas l'image volontaire ; Mais, s'offre-t-elle à moi y je ne l'écarté pas ; De mes illusions }^vironne ses pas ; Je la pare pour moi ; j'éloigne ses ténèbres y Ses lugubres lambeaux y ses fantâmes fonèbres ;
^8 L^IMAOINA^ION^
Loin de mon Ut ae mort ces sinistres apprêts ,^ , .
De crêpes 9 de flambeaux , d'héritiers , de yalets^
De cœurs intéresses , dont Thypocrite joie ,
Se lamentant tout haut ^ saisit tout bas sa proie j
£t laisse au cœur flétri ce sentiment affreux
D'être à charge aux humains et d'éti*e oublié d^eux.
Deux dëesses \iendront m'assister en silence : L'une , c'est l'Amitié j l'autre j c est rEspérance j Mais ce cortège heureux n'appartient pas à to^us.
Oh ! que n'ai-je un langage assez tendre , assez doux! Je conterais comment un véritable sage .
De la mort autrefois sut adoucir l'image.
Poète philosophe, il avait dans ses vers Célébré la nature et chanté l'univers.
L'épouse qu'il aimait , secondant son délire 5 Joignait ses sons touchants aux doux sons de sa lyre. Mais, pour durer toujours, leur bonheur fut trop grand; Elle et quelques amis l'entouraient expirant : Trop heureux que sa main lui fermât la paupière l Sa voix lui confiait , à son heure dernière , . Non ces vœux des mourants , reçus par des ingrats , Ces dons trop attendus , ces vains legs du trépas , Ecrits à la lueur des flambeaux funéraires , Pe la nécessité tributs involontaires ;
CÔANf Vt. 99
Mais les Voeux de tônéœurv Dieu 1 par «{ueldi^uY traiispoit Il prolongeait la vie et reculait la mort !
Ge n'était point l'effroi de ce moment terrible; Du départ d'un ami c'était l'adiçu paisible : Viens la , yiens ^ disait41 , ô toi que j'aimai tant ! Né pauvre ^ le meurs pauvre , et j'ai vécu contenta Ah ! c'en est ⁢ reçois de n^a reconnaissance Ce peu que notre amour changeait en opulence ^ Tout ce luxe indigent qui y sous nos humbles toits ^ ËgàlaitÀ nos yeux l'opulence des rois.
Vois ces vases sans art; leurs formes sont vulgaires ^ Mais nos chiffi:es unis te les xendront plus chères ; Mais ils faisaient l'honneur de ee léger festin Qui charmait prhs de toi les heures du matin^ Hélas ! le ciel pour moi ne mai^era plus d'heure^^ Recois eacor de moi , de l'ami que tu pleures , Cette image du temps dont tu trompais le cours ; Paifise-t--elle, après moi ^ te marquer d'heureux jours I Cette boite en mon sein si doucement cachée j Qui par le txépasseul pouvait m'étre arrachée ^ Et qui y de ton absence adoucissant l'ennui , Sentait battre ce cœur et reposait sur lu; , Détache-là : je souffre à me sépalrer d'elle ; Mais j'emporte en mon ame un portrait plus fidelle*
Le mien sera-t-il cher à tes tendres douleurs ? Sera-t-il en secret mouille de quelques pleurs? Ce fidèle animal y témoin de nos tendresses^ Qui long-temps entre nous partagea ses caresses y Que j'ai vu si souvent, fier de me devancer y Reconnaître ton seuil y bondir et m'annoncer y £t qui y dans ce moment y les yeux gonfles de larmes y Semble prévoir ma fin et sentir tes alarmes y Je le lègue à tes soins : puisse de nos amours Le doux ressouvenir protëger ses vieux jours ! Vois-tu cette tablette y ou y sans faste s'assemble y Ce peu d'auteurs choisis que nous lisions ensemble ! Mon crayon y marqua les traits goûtes par toi; Tu ne les liras pas sans t'attendrir sur moi. Tiens y reçois cet écrit y ée^l mon plus cher ouvrage ; Tous ces portraits, de moi trop infidèle image y Ne peignaient que mes traits y celui-ci peint mon cœur ; J'y déposai mes vœux y mes plaisirs y ma douleur ; Ma défaillante main le fié à ta tendresse :
Dans cet écrit si cher c'est moi que je te laisse ; C'est moi qui me survis ; un sévère destin y Hélas! avant lep temps, l'arrache de ma main; Mais il devra le jour à des mains que j'adore. Ainsi soù cœur pensait , sentait, vivait encore ;
CHAltT VI. loi
Ainsi y loin de promettre à son coeur isolé
De rhorrible. néant l'empire désolé ,
Lui laissant son silence et son repqs funeste
Du bonheur social il savourait le reste;
Ainsi j s'environnant de la tendre amitié,
Du fidèle regret , de la douce pitié ,
De la reconnaissance à ses pieds éplorée j
D'un choix de vieux amis j d'une épouse adorée |
Les regards attachés sur leurs yeux attendris ,
Il recueillait un mot y un soupir , un souris ;
Et , jusqu^au dernier souffle , heureux de leur présence^
Reculait de la mort Tirréparakle absence ;
Se rattachant encore à ceux qui l'entouraient y
Rendait encor des pleurs à ceux qui le pleuraient ;
Et J dans ce grand festin où le ciel nous convie ,
Ramassait en mourant les miettes de la vie ;
Tantôt dans le passé cherchait un souvenir ^^
Tantôt anticipait le lionheur â venir ;
Et y plaignant sa compagne ^ et consolé par elle y
Lui donnait rendez-vous dans la paix éternelle.
Ah ! dans la volupté de ces touchants adieux y
Quel homme a le loisir de se plaindre des dieux ?
Ouï J sûr y en la pleurant ^ des pleurs de son amîe y
Bien avant dans la mort on peut sentir la vie y
loa l^IMAGINATTOX.
Tandis que les eoeurs durs, les cœurs qui n^aîmentpa», Ix)ng«teinps avant la mort ont senti le trépas.
De loin la pauvreté semble encor plus cruelle ; J^aî doublement le droit de réclamer pour elle: Je fus pauvre long- temps sans me plaindre des dieux j Je fus riche un moment sans être plus heureux. Un vain accroissement de jouissances vaines Ne fit que varier mes plaisirs et me& peines^ A mon premier état le destin m'a rendu :
J'avais bien peu gagué , j'ai donc bien peu perdu I Mais l'homme soutient mal tout ce qu'il exagère^ J'aime la pauvreté qui n'est pas la misère^ Horace la nommait la médiocrité :
Il faut un peu d'aisance à la félicité ; La fortune a son prix; l'imprudent en abuse^ L'hypocrite en médit , et l'honncte homme en use.
Toi qui j dans ton tonneau y mal nourri ^ mal vétUj^ Y logeas la folie auprès de la vertu ^ Tu p^ux jeter ta coupe ^ orgueilleux Diogène^ £t boire dans tes mains; moi , je garde la mienne ;. Et , si la xnode encor voulait que les Houdon , Les Moreau , Içs Pajou , rivaux d' Alcîmédon j^ Gravassent sur ses bords le lierre qui serpente *, Ou les bras tortueux, de la vigne rampante ^
CHANT vr. ici
Malgré toi je saurais en connaître le prix. ^'*' Mais combien tu me plais , lorsque , (Fune souris Les miettes de ton pain t'attirant là Visite , Tu t'écriais gaîment : «J'ai dbnc un parasite ! » J'ai donc le superflu-!» Toltaire, avec raisbn> Le jugeait nécessaire , et je le crois fort bon. Maîis^ dès que le travail a VJaincû la misère y Le superflu n'est pas bien loin du nécessaire : L'heureuse pauvreté le trouve à peu àe frais. Vois donc' que de travail , que de soins, que d'apprétftj^ Dans ses pompeux^ besoins exige l'opulence L Â toute la nature elle fait violence-^ Le printemps sur lliiver usurpe ses jardins-^ Les glaces en été rafraidiissent ses vins.
Du fougueux aquilon craint-ellé la fiu:ie^ Des pièges sont dressés atrx rats dé Sibérie : Pour elle il 'feut braver les saisons, les climats;^ Il faut des matelots , du canon , des soldats ; n&ut, pour ses habits, que le Mexique enfante- La pourpre d'un insecte , et l'aaur tfune plante;, Il faut , pour ses festins , tîcer^ tftm s^ nouveau ^ La fève d'ui arbuste , et le miel d'un roseau. Où coui?ent ces vaisseaux voguant à pleine voile T Dans le fond de l'Asie ils Vont chercher h toile^ -
Qui 5 gonflée en cravatte ^ ou pliée en turban y Pare le cou d'un Êit ou le front d'un sultan ; Ou ces cailloux brillants que Qolconde nous donne, Ou ce globe argent^ que la nacre emprisonne j Ou Fémail du Japon ^ ou le fbé des Chinpis. L'or commande : partez y tourmentez- àla. fw Les hommes et les venta , et la terre et les oi^les : Le déjeuner du riche occupe les deux mondes.
La pauvreté ne trouble et ne tourmente ri^oi : Pour son godt , pour- ses yeux , tout est beau , toiot est bien; , Et, sans chercher au loin la douce Malvoisie, Le vin de ces coteaux pour elle est l'ambroisie. Approchez , pénétrez sous ces rustiques toits ; Deux déesses que j'aime y régnent à la fois,: Du pauvre vertueux l'une et l'autre est l'amie ; L'une est la pr<ip)^é, raiiM3*e, l'économie; Lune embellit sa table^^ assaisonne ses mets , Fait reluira l'istain de ses humbles buffets; Et, du doux a^^ir préparant les d^Uce», L'au^se impose au pi^ésent del^ps sacrifi^t^.. O que l'homme est trompé ! combien ilvcoxmaît peu Et les seiarets chi monde et les desseis^i de Diev\ La fortune â ses yeux d'abord parait bâMrre ; Libérale pour hm , pour l'autre elle est airare ;
GBANT VI. i(&
£Ue crée au hasard de» peut» et des gpruids ^
Forme Tordre iii^l et des biens el des rang^ ;
D'une main dadaigneuse, au hasard eUe jette ,
Le sceptre d'un côtë^ de Tautre la houlette :
^ais biént&t^ compensant ses rigiieius ^ ses hien&its ^
Elle-même se rit desi présents qu'elle a faits.
En peine&, en.plaifiies j Fillus^on fëoondb
Rétablit en seasei l'équilibre du monde;
Et la crainte et llespoir, baiançsoit nos destins ,
Ont,. bien a^wit vos lois.^ nivela les humains.
Oui , tout paie uu.tribut k la misère humaine ;
Le riche par. Tennui^ le pauvre par la peine ;
A Fun le travail pèse, à l'autarelè loisir.
Combien yont^ Vor en main, mendier le plaisir!
Le ciel partagea tous'lesbidnS-et la misère;
Le riche s'inquiète et l'indigent espère.
J'entends crier partout : Où donc est le bonheur?
Il esi <^ies l'ouvrier qne nourrit son labeur ;
Chez, le simple bourgeois^ qui , cher à sa faœille ,
Du produit de ses soins fait la dot' de sa âUe; . Che&l'hennéte matdmnd qui chiffre , à son retour,
Les afJiaifo de^h veille et les produits dit jour.
Déserteur des palais , dans son humble retraite ^ ^
Il vient à petit bnii t cvisiter un poète.
lo6 ïTiMAGmATlON.
Je l'éproUYia moi-même ; et SOUS mes humbles toit» Loge plus.de bonheur qu'il n'en tient chez les rc^s. Il ne va pçint chercher les biens d'un autse monde ^ Avec l'or du Pérou, les^ pierres deGoloonde^^ Les pelisses du Nord ^ les tissus de, Madras ^ Lavi^e commerçant ne le débalJb pas.
Hélas! passant le but ^ dans l'ardeur qiû TagUe^ Kul mortel icirbas n'est; content de. son gîte. Heureux si , reposant sur leurs biens eatassi& , Les hommes quel^piefoisse disaient.: c'est asse»l Orgond étend > allonge , âargit son domaine y- '' Mais il a dest voisins^ et llkorison le ^ne r Appauvri par ses Vœux, ruiné par l'espoir^ Il voit moins ce qu'il a que ce qu'il veut avoirv Ce poètQ, l'honneur de la lyrjs. romaine, Le &vori d' Auguste et Vaiiii dé Mécène, ^ Horace , dans Tibur , heureux d'unipeiit bien , . D'unbqis.^ d'.u;ii. filet d'eiBX, ne souhaita plus rieuv Qu'on me donne >un arpen4; de son petit empire ; Que l'écba me, renvoie un. des sons de sa lyre ^ . . Tous mes vœux sont remplis. Pour vivre ici contents ^ Il faut §i peu de chose, et pour ^peu de temps I^'"^' Alexandi:e demanfle un .mande polir domaine^ Une tonne suffit »u. pauvre Piagèt)£»
Je ris y lorsque je vois son orgueil sans pareil Au fils de Jupiter disputer le soleil; . - Mais du faixe et de l'or sa noble négligence Nous apprit à diërir l'honorable indigence. 9|
Pourquoi donc fonnons«>nous , mortels amlifttieux j Dans nos jours si bornés, de gigantesques vœux?. A quoi bon tant d'a^qpréts pour un si court voyage? Ce qu'il &ttt au besoin suffit aux vœux du sage^ £a vain par l'opulence on se laisse éblouir y Pour savoir posséder^ il Êiut savoir jouir.
Ma déesse elle-même , en prestiges féconde, Pèse bien plus que l'oi* sur les destins du ménde, Fait les maux et les biens , un jour sombre , un beau ciel f. Et ses rêves souvent sont le seul.bien réel.
Pauvres riches ! ces biens , que vous croyez les vôtres ^ Combien Tillusion souvent les donnera d'autres l A qui sont ce grand parc, et ce pompeux jardin? Sur la foi d'un vain titre ou d'un vieux parchemin y Tu les crois bonnement au seigneur de la terre ; Mais, non, ce n'est point là le vrai propriétaire : Veux-tu le voir? regarde; il est dans ce bosquet^ iJn Viigile a la main, comparant, en secret ^ lie poète içt les champs, l'art avec la nature^ £t, devant le modèle , admirant la peinture ;
liyS' L^IMAGINATION.
Pareil à ces oiseaux dpnt il entend la voix j Comme eux, sans soins , sans gène, il jouit de ces bois ( C'est pour lui qu on traça ces belles promenades , Que s' étendent ces lacs, que tombem ces cascades : Leurs seigneurs rarement en supportent Vennui ; Les droits en sont pour eux , les délices pour lui : Tel, ckes son noble ami, dans sa belle vallée , S'emparant d'un bosquet, d'un berceau, d'une allée, Sans soin , sans geiis d'a&ire , et parlant sans souci , Jean-Jacques fut souvent le vrai Montmorenci. ^'^
La crainte d'être obscur nous toucbeplus encore; X'homme xffaiht d'ignorer, mais surtout qu\)n l'ignore. Ecrivain ou guerrier, artiste ou magistrat, Chacun cherche bien moins le bonheur que Véchu Mais connâis^tu , réponds , un plus triste servage Que le joug de la glmre et son dur esclavage , Qui condanme Ud mortel à vivre hors de lui.
Et le Élit respirer par le souffle d'autrui ? .« . • L'amouiwpropre inquiet souffre de peu de chose :. Cest un voluptueux- que blesse un pli de rose. De nos prétentions le chatouilleux orgueil' ' S'ofiense d'un oubli , d'un geste, d'un coup-d'oeil; D'un seul mot de Louis , le grand Racine pleure; La censure déchire, et la louange effleure. ^^
CHANT VI. i09
Sont-ce les grands emplois et les titres d^honneur Qiii sëdaisem tes vœux ? Leur ëolat suhomear Ne couvre point ta honte : un illustre coupodJei Dans un rang ëlevë parait plus méprisable; Le ciel en Eût justice en le plaçant si haut^ Et le trône du vice en devient l'ëchajfaud.
Voilà quel sort affreux fambitieux s'apprête*
Dis-nous à quel degré Fambition s'arrête.
Vois ce mortel avide accumuler son or ; Sans accroître ses biens , il accroît son trëson Ainsi que l'intérêt la gloire a ses avares ; Ajoutez les honneurs aux honneurs les plus rares ^ Bien ne le satisfait ; le désir amorti Revient au même point dont il était parti.
Combien durent d'aiHeurs leurs grandeurs fugitives? Météores d'«m )our, leurs splendeurs les plus vives Nous présagent la iin de leur édat trompeur : Telle de Farc d'Iris la fluide vapeur S'embellit dans sa chute, et, sur un beau Uttage, Du soleil qui s'éteint nous réfléchit Fimage , De sa pompe empruntée orne un moment les cieux, Puis se rend à la terre , et disparait aux yeux. Mirabeau nous l'a dit , croyons^aa sa parole ^ . La Roche Tarpéienne est près du €apitole.
IIO L^IMAOINATIOlt.
Lui-même y secondé par un heureux hasar^l ^ Mourut fort à propos; peut-être^ un joiur plus tâvâ^ Du haut du tribunat nous l'aurions vu descendre. £h ! qui sait quel destin le sort garde à sa cendre I Tout ce peuple ^ qu'il vit suivre son char en deuil y Peut-être va demain outrager son cercueil; Ah ! si l'orgueil encor refuse de me croire ^ Qu'il contemple Necker, et connaisse la gloire. Jeune ^ il avait déjà , dans ses emplois obscurs , Pressenti la grandeur de ses destins futurs : Elevé par degrés auprès du rang suprême ^ Son roi le consultait, il était roi lui-même; Paris l'idolâtrait ! Adoré des hameaux , On leur nommait Necker, ils oubliaient leurs maift; Aux Français y rassemblés sous ses fameux auspices | Son astre promettait des destins plus propices ; I/n exil triomphant ajoute à tant d'éclat :
En pleurant un seul homme on croit pleurer l'Etat. Partout le deuil est pris , la douleur ordonnée y Les tribunaux déserts y la scène abandonnée.
Peuple heureux y calmez-vous ; on le rend à vos vœux: Préparez son triomphe y et rendez grâce aux dieux» U revient ! près de lui y siégeant en souveraine y Sa fille, ivre d'honneur, se croit bien plus que reine :
CHANT Vf. m
Leis hommes, les chevaux, de sa gloire lassai, Tardent trop de le rendre à nos vœux empressa* Le rebelle désir de le voir repaitiitre A bdsë le pouvoir et détrôné son -maître.
Paimi les cris , les voeux , les flots d'adorateur^^ Il vient! son char rapide échappe aux orateurs. Infortuné ! jouis quand tu le peux encore} Le peuple, peut demain haïr ce qu'il adore.
Il entre, enfin! il entre! ô douleur! 6 regret! L^idole s'est montrée , et le dieu disparait !, Ainsi le peuple ingrat trahit le grand Pompée;^ Tel plutôt un enfant rejette sa poupée :
Que dis-je ? le dédain fait place à la fureur^- * Poursuivi dans les bois , promenant sa terreur ^ « \
Des murs qu'enorgueillit sa triomphale entrée , Précipitant dans l'ombre une fuite ignorée , Il part; il va revoir ces lieux pleins de son nom^ £t témoins aujourd'hui de son triste abandon. Mais un billet fatal a trahi son passage ; Au lieu de cris d'amour , j'entends des cris de rage« Tout ce peuple qu'il vit dételant ses coursiers , S'atteler à son char couronné de lauriers , Qui râvait proclamé père de la patrie , Tout honteux maintenant de son idoUtrie«
115i L^IMA'GrNATION.
Uinsulte ^ Femprisonne. Aux maim de ses bourreaut
Il échappe ayec peine ; et , pour comble de maux ,
Présentant en spectacle, à la haine Tengée |
Sa popularité par le peuple dutragëe ^ '
A travers les débris du trône des Gapet^
Il fuit, il se relègue au donjon de Copét,
Malheureux , et prêtant une oreille alarmée
Aux mourantes rumeurs de tant de renommée. ^^
Ainsi , méconnaissant 1^ biens , les maux réels j
L'Imagination égare les mortels.
Le sage emploi dt^ temps , l'active solitude y
Le doux charme des champs, la consolante étude ^
Prévieiineirt ces écarts : joignez-y ces auteurs
Qui forment la raison et dirigent les mœurs*
Tel l'ami du bon dens , l'ingénieux Horace ,
Se joue autour du cœiir , nous instruit avec grâce ^
Fait aimer le repos , la médiocrité,
£t donne à la morale un air de volupté.
Rousseau , pltis inflexible en sa mâle droiture ,
prend Thomme dans les bois , tout près de la nature;
Chez lui la vérité parle avec passion ,
Et c'est avec fureur qu'il prêche la raisom
Fontenelle , craignant toujours cpielquâ surprise, j
Aux passions sur lui ne dôîine point de prise ,
CHANT Vt. Il3
Soigne àtteuiivément son timidç bonheur ^
Même dans Tamitié met en garde son cœur ;
Ami des vérités ^ par csainte les enchaîne ^ ^'*
Et s^ahstieat du plaisir pour éviter la peine.
Ecoutant nioins son cœur , et bien plus son esprit )
Voltaire orne avec art la raison qu^il chérit j
Mais sa phi^^osophie ^ avecplus ,de souplesse ,
Sur les moeurs de soii temps cofnpose sa sagesse ;
Et l'auteur du Mondain , à hoii^plaire occupé^
Immole la morale au ^succès d'un so^pé ^
Abandonne la tie à la.fottgiie des vices ^
Néglige ses devoirs , rechercha ses délices :
Jamais son cœur n'admit de sentiments profonds ^
Hiche du fonds d'àutrui , mais riche par son fonds j
Montagne les vaut tous : dans ses brillants chapitres ^
Fidèle à 6on caprice ^ infidèle à ses titres y
Il laisse eirer «ans art sa plume et son esprit ,
Sait peu ce qu'il va dire , et peint tout ce cpi'ildit :
Sa raison, un peu libre et souvent négligée ,
N'attaque point lé vice en bataille railgl^e;
Il combat ^ en courant, sans dissimuler rien ;
Il fait notre portrait eti nous faisant le sien :
Aimant ethaïssant ce qu'il hait, ce qu il àîine,
Je dis ce que d'un autre il dit si bien lui-même ;
il4 l'tMA&tNAttON.
« C'est lui , c'est tooi. )) Naïf, d'un vain faste ennemi ,
Il sait parler en sage et causer en ami«
Heureux ou malheureux , à la ^lle , en campagne ,
Que son livre charmant toujours vous accompagne. Ne peut«-on pas aussi , âans le dioix des auteurs y
Consulter ses besoins , et son âge , et ses mœurs :
Graves , ils calmeront le fett de la jeunesse ;
Gais , ils feront encor sourire la vieillesse.
Tel Voltaire naissant étudiait Newton ;
Vieux , lisait Arioste j et composait j9f6m/U)n;
Et , près du froid Jura j dan6 Thiver de sa vie ^ A tous nos jeunes fous faisait encore envie.
Telles, filles de l'art, des fleurs parfument l'air ^
JPont rëgner le printemps et douter de l'hiver. Ainsi , de la raison empruntant le langage , Contre les passions de tout rang , de tout âge , Je dictai des leçons ; mais, contre ses ennuis. Le malheur à son tour implore des appuis.
£h 1 peux-tu dédaigner , muse compatissante , Du malheur ëplor^ la voix attendrissante ?
Souvent des cœurs ingrats la noire trahison , La mort de ce qu'on aime accable la raison.
Tantôt, c'est de l'exil la langueur importune, Tantôt, l'écroulement d'une haute fortune.
Dirai-je les horreurs de la captivité ?
Combien de l'ame alors^e crains l'activitë ! ^'^
C'est alors que le cœur-,-loin de tout ce qu'il^me ^
Se repliamt sur lui ^ se dëyote luî«*méme :
Alors tout s^exagère ; alors de la raison
Les songes douloureux sont pour elle un poisoii ;
Et l'homme, de ses maux instrument et victime ^
Du malheur , en revint , approfondit Tabime.
Quels que soient vos chagrins , gardez que la douleuv
D'mie seule pensée occupe votre cœur I
Par des distractions , dont s'amuse votre ame y
De ses feux dévorants amortissez la flamme :
Les flèches de Diane y ainsi que ses filets j
Souvent de Cythérée a*iblirent les traits-
Des beaux<^aits«9 à leur tour , le doux apprentissage
S'empare deFesprit, le distrait, le soulage;
Et, alun )Oug trop pesant notre esprit échappé^
Par leurs jeux innocents est doucement trompé.
Ainsi , lorsqu'à grands flots un noir torrent bouillonne ^
Notre art ouvre une issue à la vague qui tonne ^
Alors le fier torrent court moins impétueux ,
Et vient baiser son frein d'im flot respectueux»
Ainsi l'ame , élancée en sa vaste carrière ,
Veut des amusements plutôt qu'une barrièrcî ;
Vl^ L^IiMfACINATIO^.
Ainsi ttenie tyrans , dans Athène autrefois ^ Régnaient moins durement en régnant à la fois ** Gomme dans la nature , ainsi hatre anie libre Par d'heureux contrepoids conserve Féquilibrei De la distraction tel est TefTet puissant!
Au pouvoir qui la dompte elle en oppose cent.
Des prisonniers français contemplez l'industrie : ^'* Betenus dans les fers, prives de leur patrie, Leurs épouses , leurs fils , leurs amis scfnt absents; Mais d'un travail heureux les soins divertissants Consolent leurs regrets ; là , la paille docile Prend mille aspects nouveaux sous une main agile ^ De mille riens charmants àmùse k*r ennui y Se dessine eil navette , ou se roule en étui , Ou j d'un chapeau léger composant la parure y Va des beautés d'Ecosse orner la chevelure.
Leurs ongïes pour canifs , leur rasoir pour ciseau ^ Ils travaillent le lin , Vécorce .le roseau : L'un tresse son panier* , et l'autre sa corbeille ; A la journée active ils ajoutent leur veille. Ailleurs , les vils débris de leurs sobres banqueta ^ Des os taillés , sculptée ^ et façonnés sans frais y Chef-d'œuvre ingénieux de la constance adroite^ Sont changés €U coffrets , sont transformés en boite ^
Et SOUS un doigt léger présentent , chaque jour , Des dons pour l'amitié , dés présents pour Ta^mour ;- Et dun art inventif Félégante merveille S'en va rendre plus pure ou la bouche ou l'oreille : Le chef-d'œuvre imprévu charme les yeux surpris j Et Fart de la matière a surpassé le prix.
Cha<jue heure a son emploi ; ces simples bagatelles, Vont charmer les amis , les amants et les belles i. Et le bonheur oisif, en dépit des verroux y ' De Padresse captive est lui-même jaloux.
Ainsi souvent le§ arts, (fe l'ennui sont l'ouvrage y Et l'esprit inventeur est ne de l'esclavage ; Le captif solitaire est soulagé' par lui ; Il trompe la douleur, et le temps, et F ennui. Tout prêt à s'échapper par des routes nouvelles ^ Dédale en sa prison se fabriqua des ailes , En arma son enfant,, et , libre de ses fers , Nocher audacieux , navigua dans les airs 3 Mais , avant de quitter ses higubres demeures ^ Combien sur lui du temps pesaient les lentes heures t Le travail l'abrégeait, et son cœur désolé , Avant que d'être heureux , fut du mpinsi consolé.
Ah ? sous le poids des fers si l'esprit peut s'éteindre^ Combien Tégarement est encor plus à craindre
Ii8 l'imagination.
Pour un ami des arts , de qui Fesprit ardent
Veut dans le monde entier errer indépendant j
Et de qui Famé fière , ombrageuse et sauvage ,
S'effarouche et s'irrite au seul nom d^esclavagel
Tel fut ce Pélisson , dont la constante'foi
Brava , pour un ami , le courroux d'un grand roi; ^"
Digne élève des arts, sa généreuse audace
De Fillustre Fouquet embrassa la disgrâce ;
£t , tandis que dans Vaux , aux Naïades en pleurs ^
La Fontaine faisait répéter ses douleurs , ^*"
Pélisson dans les fers suivit cette victime :
Aimer un malheureux , ce fiit là tout son crime.
Trop souvent du pouvoir les agents détestés
Joignent à ses rigueurs leurs propres, cruautésl.
Du triste Pélisson pour combler la misère y
On avait retranché, de son toit solitaire.
Ses livres , ses travaux , et Fart consolateur
Qui confie au papier les sentiments du cœur«
Déjà , dan^ les langueurs de sa mélancolie ^
Il sentait par degrés s'approcher la folie,
pour tromper ses chagrins ii invente un secret ,
Frivole en apparence , et puissant en effet.
Des milliers de ses dards , dont les pointes légères
FUem le lin floiiant sur le sein des bergères j^
Jet^s sur ses lambris, ramasses tour à tour, Trompaient dans sa prison les longs ennuis du jour ; Mais bientôt ce vain jeune fut qu^un soin pénible : Uétre qià seitt , lui seul , console wi cœur sensible.
Au déÊiut des humains, souvent les animaux
De Vhomme abandonné soulagèrent les maux ;
Et Foiseau qok fredonne , et le chien qui caresse ^
Quelquefois ont suffi pour charmer sa ti^istesse.^
Uinfortune n'est pas diffidle en amis :
Pélisson réprouva. Dans ces lieux ennemis ,.
Un insecte aux longs bras , de qui les doigts agiles
Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles y
Frappe ses yeux : soudain^ que ne peut lé nmlbeur!;
Voilà son compagnon et son consolateur! ^^
Il Faime ; il suit de Fœil les réseaux qu'il déploie^
Lui-même il va diercher , va lui porter sa proie.
Il Fappelle , il accourt , et , jusque dans sa main
Uanimal familier vient cherdbier son festin.
Pour prix de ces secours il charme sa souffrance ^^
Il ne s'informe pas , dans sa reconnaissance ^
Si de ce malhemeux , caché dans sa prison y
Le soin intéressé naît de son sJ^aadon..
Trop de raisonnement mène à Fingraiitude :
Son instinct fut plus juste; et , dans leur solitu^de^
Défîant et barreaux , et grilles , et verroux , -
Nps deux reclus entre eux rendaient leur sort plus douxj
Lorsque 5 de la vengeance implacable ministre y
Un geôlier au cœur dur , au visage sinistre^
Indigne du plaisir que goûte un malheureux ,
Foule aux pieds son amie , et l'écrase à ses yeux :
L'insecte ëtait sensible , et l'homme fut barbare I
Ah ! tigre impitoyable et digne dvi tartare ,
Digne de présider au tourment des pervers^
Va j Mégèji^e t'attend au cachot des enfers l
Et toi j de qui Pallas punit la hardiesse ^
£t qui par ton bienËut reconquit ta noblesse^
Dont peutrêtre l'instinct , dans ce mortel chéri ^^
Devinait des beaux-^arts l'illustre favori ,
Arachpié , si mes vers vivent dans la mémoire ^
Ton nom de Pélisson partagera la gloire ;
On dira ton bienfait , ses vertus , ses malheurs ^
Et ton sortavec lui partagera nos pleurs«