LA POLITIQUE
Lorsque de Tunivers l'aimable enchajiieresse y Uimagination me porta dans la Grèce , Je ne m'attendais pa^ qu'un jour mes propres yeux Verraient ces belles mers, ces beaux cbamps, ces beaux cieux. Je les ai vus ^'^ ! mon cœur a tressailli de joie : Hopière m'a guidé dans les champs où fut Troie. ^' ,Pour moi , ses yers divins peuplaient ces lieux déserts Et ces lieux y à leur tour, m'embellissaient ses vers. Un délire charmant, qu'il m'inspirait sans doute , D'enchantements sans nombre avait semé ma route; Je ne demandais plus , pour traverser les flots y Ni le secours des vents, ni l'art des matelots ;
|38 l'iBtAGINATIQIf.
Je disais auxHritans , aux jeunes néréides ,
De pousser mon vaisseau siir les plaines humides.
Tout-4-coup çur ces mers , à mas yeux c'est, montra
Un cupide pacha y d'esclayes entouré ;
Tout s'est désenchanté ; j'ai vu dans le silence
S'asseoir sur des débris la servile ignorance ;
Et jjai dit , çn pleurant siir ce3 illustres lieux :
2) Séjour de la beauté^ des héros et des dieux,
3) Qu'as-lu fait de ta gloire? malheureuse Grèce} » As-tu donc oublié tes titres de noblesse ?
» Partout sont des témoin^ de tes antiques arts ; y> Partout de tes palais, de tes temples épars, ;)» Quelque reste imposant , dans sa décrépitude y i> Semble encore à lui seçil peupler ta solitude. y> Vois gravé sur tes murs Platéç et Marathon! » Tant qu'il reste une pierre oà se lise leur nom^ » Elle accuse ta honte et pleUre ta mémoire.
> Eh! pourquoi dépouiller tous tes droits à la gloire? » De ta grandeur antique une ombre reste encor ; » Voilà l'habit, l'écharpe et d'Hélène et'd'Hectors >> Dans la jeune beauté qui bondit en cadence , y> Des vierges de tes chœurs j'ai reconnu la danse; ^^^ )) Sa voix m'a rappelé leurs sons mélodieux , ^ Cette Isingue sacrée et d'Homère ^ des 4ieux-i
CHANT VII. i3gt
)) Reine dans la tribune , au lycée ^ au théâtre , » Dans les chanta du rameur, dans les accents du pâtre ^ D J ai rçconnu son rhythme et son charme flatteur. » N'as-tu plus ton beau ciel, ton climat enchanteur? yy Derrière les rochers de Sparte et de l'Epire , » De tes anciens héros la liberté respiire. ^^ )) De tes pompeux débris sors donc et lève-toi ; )) Reprends ton noble orgueil , reprends ton sceptre; et moi^ » Sous ton ciel poétique, à l'aspect dû Bosphore, )) Pour ma divinité je vais chanter encore. » Et comment en ces lieux oublier ses bienfaits ? N'est-ce point chez ce peuple, épris de ses attraits. Qu'elle dictait les lois^ inspirait les oracles , Et marchait au bonheur au milieu des miracles ? Muse , qui l'instruisis au grand art d'émouvoir. Aux modernes états viens montrer son pouvoir; ' ' Dis-nous comment sa voix , douce législatrice , Commandait sans licteurs , gouvernait sans supplice; Viens , parle , et que ces bords , qui te furent connus , Te rappellent Orphée, Âmphion et Linus.
Quand Orphée , Amphion, Linus, prenaient la lyre, Leurs voix des vains plaisirs ne chantaient pas l'empire ; Ils chantaient les héros , les arts et les autels , Et les auguste lois consolant les mortels*
l4o L*IMAG*INATI0N.
Art des vers , souviens-toi de tes premiers îniracles; ^* Souviens-toi qu'en ces lieux tu dictais' les oracles,. £t fais entendre encor des sons dignes de toi.
Quand des homnies unis sous une même loi y.
D'une cité commune habitèrent l'enceinte , En vain , pour inspirer le respect et la crainte y Leur chef eut déployé l'appareil des faisceaux , Rassemblé des soldats , dressé des échafauds ; L'Imagination étalant tous ses charmes , Bien mieux que la coutume , et les lois , et les Sitmety Par les solennités , les fêtes et les jeux y Le costume imposant , les spectacles pompeux , Nourrît du bien public la noble idolâtrie^ £t fit par les plaisirs adorer la patrie.
Mais avant que des jeux , des fêtes et des àrts^ La pompe politique enchantât les regards, Il fallait Sous des chefs , armés de la puissance y Des mortels nés éganix forcer l'obéissance y > Et du respect des rangs nourrir Tillusion. Sans elle , tout est trouble , eiTeur y confusion ; Sans elle, toul-à-coup plus terrible et plus fière,. S'élève en rugissant l'éjgalké première , o" Qui , fondant l'anarchie , et féconde en tyrans,. Far le commuai désastre égale tous les rangs « '
CHANT Vil. 141
Ce respect seul est tout , et, dans FOIympe même j L'mgënieux Ovide en a trouvé l'emblème.
Voyez^le j nous ouvrant les annales des cieux ^ Raconter aux mortels Fétiquette des dieux !
(( Lorsque les dieux , dit-il^ au ciel prirent séance y. » Nul ordre n'y régnait , et nulle préséance » Ne distinguait entre eux les états différents y » Les grands et les petits étaient aux mêmes rangs. ^ )) Souvent des immortels de l'ordre le plus mince, }) Des dieux nouveaux yeniis:et des dieux de province ^ )) Auprès de Jupiter s'asseyaient sans jfàçon ; » Neptune prenait place à côté d'im triton; )) Près de Cybèle était la nymphe du bocage ; » On vit- près d'Apollon un satyre sauvage , » Un nionstre qui n'était homme et dieu qu'à moitié; » £t y pour tout dire enfin , lescieux faisaient pitié. » Pour comble de malheur , vik enfants de 1% terre , » Des hommes aux cent bras aux dieux fu*ént la guerre. )) L'Olympe était per4Uj quand le grand Jupiter » Lança ses traits brûlants de l'empire de l'air, » Et contre l'insolence ^ armé par la justice, » Foudrtya de leurs monts l'orgueilleux édifice. » Sur son trône vengé le vainqueur vint s'asseoir : » Alo^ ;pour affermir à jamais son pouvoir , ,
t4â L^îMÀfeiNÀTtôpri
» Une divinité dans le ciel prit naissance :
yy Son nom est Dignité; les Égards, la Dëcentie^ » Baissent à càvà d'elle un œil respectueux ; y> Elle eut, même en naissant , des traits majestueuse » Elle-même des dieux distingua dhâque classe ; » Elle rëgla leurs rangs , leur assigna leur place ; » Au-dessous des grands dieux mit les dieux plâ>éiem, )> Des cieux moins ordonnes paisibles citoyeiis. )) Tous de leur souverain respectaiettt la présence; * ,» A son banquet royal totis siégeaient en silence } » Appollon seul , toucbant son luth inëlodieux j » Avait droit de troubler l'auguste paix dei cieusi )> Ainsi chacun, soulmis à cet ordre suprême, )) En honorant son chef fut honoré lui«*méme ; y> Et le Respect, enfin, fils de la Dignité, )) Dispensa le Pouvoir de la Sévérité, n
Je coiàiais iin empire où l'auguste déesse f l)'une brillante Goûr souveraine maitresse^ Soutint Içngf-temps le sceptre ; elle réglait leâ ratigS^ Subordonnait le peuple , en imposait aux grands. Louis , qui quarante ans lui confia sa gloire , Louis lui dut peut^^tre autailt qu'à la victoilte. ^^ Au bal , à l'audience , aux festins , aux combats ^ Toujours ^1 grand costume elle suivait ses pas j
«ttAÏÏT Vit. i^i
£t plaçait les sujets à leur juste distance.
Long-temps son successeur rt^gnà par elle en France4 Un nouveau règne enfin s'ouvrit comme un beau jour; Un couple auguste en fit rornement et l'amour. Mais j mo^ns fiers en secret de r^ner que de plaire^ Leur bonté détruisit l'Étiquette sévère; La foule de plus près put voir son souverain; La royauté perdit son magique lointain; Le costume oublia sa noblesse imposante :
Alors tout fut perdu : Tillusioi^ puissante ^ Aux regards Composés, à l'air mystérieux^ L'illusion j qui sert et les rois et les dieux ^ Aux Français familiers que le Respect &tigile^ Dans ses libres humeurs n'opposa plus de digUet De l'antique Respect tout fut désenchanté ; Le Pouvoir disparut avec la Dignitë; Et, rappelant en vain cette auguste déesse^ la Force , mais trop tard , reconnut sa £iiblesSé« Quand des êtres divers subordonna emt'eux ^ tJ% utile respect eût afiensni les nœuds ^ Par des fêtes , des jeiix et des cérânonies y il fallut ca^^tiver leurs tribus réunies :
Ainsi , dans tous les lieux , l'art des législateuri Sur l'empire des jeux fonda celui des mœurs ^ ^
. i44 l'imagination.
£t de l'esprit public entretenant les flamme^ y Par l'oreille et les yeux assujettit les amçs^
De ces solennités , par qui sut autrefois L'Imagination suppléer à nos lois j Aucune n'est égale à ces pompes funèbres Qu'elle-même embellit chez cent peuples célèbres ; Plein de ces grands pensers et de ces grands tableaux ^ J'ai médité long-temps^ assis sur les tombeaux , •^on pas pour y chercher j dans ma mélancolie y Le secret de la mort y mais celui de la yie*
Regardez ces débris dispersés par les vents : Croyez-yous tous ces morts étrangers aux vivants ? Non : d'un tendre intérêt sources toujours fécondes , Les tombeaux sont placés aux confins des deux mondes; Rendez-vous triste et cher ^ où , confondant leurs vœux^ La vie et le trépas correspondent entr'eux.
Ceux que vous croyez morts vivent dans vos hommages ; Vous conservez leurs noms , vous gardez leurs images : Et qui n'a pas connu ces dogmes révérés ?
Voyez comme ^ assemblant ces restes adorés , '
Le Sauvage avec joie en remplit sa cabane y Et change en lieu sacré sa retraite proÊine ! I
L'amour de son pays y c'est l'amour des aïeux. > Allez lui commander d'abandonner ces lieux :
« Dis doiic 5 VOUS rëpond-il , dis aux os de nos pères : « Levez- vous , et marchez aux terres étrangères . » ^' Dans ses marques de deuil quel sentiment profond I Tandis que sur sa main posant son triste front ^ L'époux morne et pensif pleure un fils qu'il adore , La mère en gémissant vient le nourrir encore; £t sur la tombe , où gît l'objet de ses douleurs , Elle verse en silence et son lait et ses pleurs.
Dirai-je des Natchés la tristesse touchante ? Combien de leur douleur l'heureux instinct m^enchante ! La 5 d'un fils qui n'e^st plus la tendre mère en deuil A des rameaux ifeisins vient pendre le cercueil. Eh ! quel soin pouvait mieux consoler sa jeune ombre? Au lieu d'être enfermé dans la demeure soxnbre , Suspendu sur la terre et regardant les cîeux , Quoique mort , des vivants il attire les yeux. Là j souvent sous le fils vient reposer le père ; Là 5 ses soeurs en pleurant accompagnent leur mère ; L'oiseau vient y chanter , l'arbre y verse des fleurs , Lui prête son abri , l'embaume de ses pleurs : Des premiers feux du jour sa tombe se colore ; Les doux zéphyrs du §oir ^ le doux vent de l'aurore Balancent mollement ce précieux fardeau ^
Et sa tombe riante est encore un berceau :
l46 L^ÎMAfellStATIO».
I)e ramoiir maternel illusion touchante !
Des peuples polices la morale savante Aux plus sauvages mœurs ressemble quelquefois j Et souvent de rinstinct la raison suit les lois : Ainsi la vertueuse et tyrannique Rome^ Qui fut souvent l'opprobre et la gloire de Thomme, Pour s'honorer soi-même honora le cercueil. ^^ Non que j'approuve ici le faste de son deuil ^ Ses pleureuses à gage et leurs cris mercenaires : Tous ces pompeux regrets , ces larmes mensongères^ Valent-ils un des pleurs dërobe's à demi j Qui roulent tendrepnent dans les yeux» d'un ami ? Mais qui ne chérirait la tristesse pieuse Qui j perçant des tombeaux la nuit religieuse y Par d'innocents tributs rëpe'tés tous les ans , Des flots de vin , de lait ^ des fruits et de l'encens^ Venait charmer les morts dans leur asile sombre ^ Et de la vie au moins leur retraçait quelqu'pmbre ? Les morts étaient miiets à leurs cris douloureux y Mais le cœur leur parlait et répondait pour eux. Si J'entre en ces dépôts des monuments antiques ^ Ces urnes ^ ces trépieds , ces bronzes magnifiques ^ N'égalent pas pour moi ces vases de douleurs Où l'amitié versait et recueillait ses pleurs.
tHANT Vlii , 147
Eiiiîii j j'honore en eux jusques à la folie ^ Qui place près des morts les besoins de la Vie;
Je sais que plus d'un peuple , en sa stupide erreur j Mêle .la barbarie à ces doux soins du cœur * Ainsi sont inhumes , chez des peuples barbares , Leurs plus chers serviteurs y leurs chevaulc les plus rares ^ Leur chien le plus fidèle ; innocents animaux y Consumés par la &im dans la nuit des tombeaux i Etrange aveuglement ^ stupide frénésie ^ Qui joint dans le cercueil la mort avec la yie ! Mais quel cœur ne pardonne aux consolants abuà Qui des vivants aux morts apportent les tributs, Le nriel ^ le vin , Tencens , l'obole du voyage ? La raison dédaigneuse insulte à cet usage ; Mais quand le cœur honore un objet adoré ^ L'erreur est respectable et Tabus est sacré.
Que dis-je ? ces devoirs ^ ces cîultes domestiques j Sont-ils donc étrangers aux fortunes publiques 7 L'Etat n'est-il pour rien dans ces touchants regrets? Non, non : de notre deuil vénérables objets , Ces morts à haute voix sont nommés dans vos temples^ Vivent dans leurs bienfaits, dans leurs nobles exemples j Dans leurs brillants écrits^ leur souveraine voix , t)ii bord A leurs tombeaux vous ont dicté ces Iqix
l4Ô l'ïmac^natïon.
Qui disposent eiicor de vos fils , de tos fUle^ y
Sont Tame de l'Etat , le code des familles ;
Leurs vœux régnent sur vous, et , prolongeant kurs jours j
A vos enfants soumis ils commandent toujours.
L'héritage ëternel qui ^ dans la race humaine,
Des générations forme la grande chaîne ,
. Remonte , redescend , et , par d'utiles nœuds , Joint le père aut enfants , les fils à leurs aïeux. Ce n'est donc pas en vain que l'humanité sainte, Des tomheaux en tous lieux a consacré l'enceinte, protéger les tombeaux j c'est honorer les morts; £t ce culte sublime, en consacrant leurs corps, Maintient leurs volontés , impose au saoril^e Qui , ,h^ravani du trépas l'auguste privilège , "Outrageant et la tombe , et la terre , et les cieux ,
V De la mort libérale ose tromper les vœux :
Homicide attentat, dont l'avide imprudence, Détruisant le bienfait, détruit la bien&isance, Kavit à la bonté l'espoir d'un souvenir , Et par l'ingratitude apauvi^it l'avenir.
Eh! sans te long respeqt, ce ctthe Salutaire, Qui des races transmet la diaîne héréditaire, Que seraient les mortels? les siècles passagers Périraient sans retour, l'un à l'autre étrangers :
CflANT Vir. I4g
Ainsi du peuple aile les familles légères j ^
Vagabondes tribus , sans aïeux et sans frètes ^ Méconnaissent leur race au sortir du berceau. Mais du sein de la nuit et du fond du tombeau , Un cri religieux , ie eci de la nature y Vous dit : Pleurezr^ priez sur cette sépulture; Vos parents ^ vos amis j dorment dans ce séjour ^ Monument vénérable et de deuil et d'amour.
Ces êtres consacrés par les devoirs suprêmes , Honorez-les pour eux , pour l'État , pour vous-mêmes. Ainsi le dogme saint de l'immortalité Recommande notre ombre à la postérité ; Ainsi prêtant sa force au saint nœud qui nous lie y Le respect pour les morts gouverne encor la vie.
Aussi y voye^ comment l'automne nébuleux , Tous les ans , pour gémir , m>ujs amène en ces lieux ^ Où des siècles humains^ que les temps renouvellent j^ Les générations en foule s'amoncèlent^ Où l'âge qui n'est plus attend l'âge suivant , Où chaque grain de poudre autrefois fut vivattit! ^'^' Là , des cœurs attendris écoutant le murmure ^ . La foi vient recueillir les pleurs de la nature. Cette religion^ dont les austères loix Quelquefois du sang même ont étoulTé la voix ^
i5a l'imagination.
Aujourd'hui visitant les funèbres enceintes y Paire l'homme vivant et les races éteintes , Réveillant de Tamour les pieuses douleurs ^ Do la mort elle-même emprunte les couleurs :
Ce nest plus son habit, ses hymrils d'allégresse, C est sa robe de deuil et ses chants de tristesse. Ilelas ! quand ses élus, au gré de leurs désirs , S'enivrent à longs traits des célestes plaisirs, Pour leurs frères souffrants , mère compatissante , Elle élève vers Dieu sa voix attendrissante : Dieu reçoit de ses mains l'holocauste d'un Dieu. Pour courir aux tombeaux tous sortent du saint lieu ; Aucun ne se méprend , chacun connaît la pierre Où tout ce qu'il aima repose sur la terre, Et le tertre modeste où git l'humble cercueil^ Et la croix funéraire, et l'if ami du deuil.
Qui , protégeant les morts de son feuillage sombre, A l'ombre (Jes tombeaux aime à mêler son ombre , Dieux! sous combien 4^aspects , dans ce triste séjour Se montrent le regret, la douleur et l'amour. Là , Içs cheveux épars , la sœur pleure son frère 5 Hélas ! trop tôt ravie aux baisers de sa mère , Une vierge a subi son précoce destin :
tJn jour, par ses accents, précurscursi du iti^UA^^
CHATfT VIN l5i
Pour les travaux du jour le coq reùi eveilléfe J
Le soir^ par ses chansons égayant la veillée,
Au bruit de la romance et des vieux fabliaux:^
Elle eût tdurné la roue et roulé les fuseaux I
Ailleurs, un ùÀble enfent d^une mère chérie,
Sans connaître la mort , redemande la vie ,
Plus loin, chauve et courbé, ce vieillard pleure assi%
Entre le oorps d'un père et le tombeau d^un fils j
Et, par ses cheveux blancs averti d'y descendre ^^
Déjà choisit sa place à côté de leur cendre.
Approchez : là , repose un héros villageois
Qui laissa ^es sillons pour les drapeaux des rois.
Le Trépas , au hasard peuplant son noir royaume,
L'oublia dans les camps et le prit sous le chaume >
Tout le hameau le pleure : il ne contera plus
Les grands coups qu'il porta, les hauts faits qu'il a vuar^
Quelle est, sur la hauteur, <|^tte tombe isolée.
Où s'empresse à grands flots la troupe désolée ? ,
Ah ! c'est de leur pasteur le monument pieux ;
Leur espoir sur la terre , i) l'est encore aux oieux..
L'ami pleure un ami, l'époux pleure une épouse ^
Hélas 1 de leur bonheur la fortune jalouse
A peine encor formés a brisé leurs doux nœuds j
Elle expke; et so» fils, ô deiitin malheureux t
i52 « l'imagination.
Ce fils j à qui jamais ne sourira son père ^
Meurt , ayant d'être n^ ^ dans le sein de sa mère :
Tel e bouton naissant se fane avec la fleur.
Partout les cris du sang et les larmes du cœur ,
Les cités , les hameaux , les palais , les cabanes ,
Xoois ont leurs morts , leurs pleurs , leurs cercueils et leurs manei
Durant le jour entier, les foupirs, les sanglots,
Roulent de tombe en tombe et d'ëdbos en échos.
Souvent on croit ouïr, des voûtes «sépulcrales,
De lamentables voix sortir par intervalles.
Soudain la scène change : ô surprise! ô transport!
Je vois planer la vie au-dessus de la mort ^
Son empire est fini. Dans sa sombre retraite^
J'entends j j'entends sonner la terrible trompette.
Partout , avec ces mots , court l'espoir et l'effroi :
« Vieux ossements, vivez j poudre, réveille-toi.»
Et déjà l'Eternel prépar^ en ses justices
Le lieu des châtiments et le lieu des délices.
Mais avant ce grand jour, reçois , Dieu de bonté,
Les vœux de la faiblesse et de l'humanité.
Peux-tu punir toujours les erreurs d'une vie
Si chèrement payée et promptement ravie ?
Dieu puissant , dis un mot y leurs crimes ne sont plus;
Dieu , rouvre les tombeaux et reprends tes élus :
CHANT VIT- ï53
Qu'ils te parlent pour nous ; que de leurs rangs suprêmes Ils contemplent les maux qu'ils connurent eux-mêmes, Et qu'ainsi soient unis, par d'invisibles nœuds, El la vie et la mort, et la terre et les cieux. Ainsi des morts sacres nous honorons les restes ; Que dis-je? 6 siècle impie! ô dogmes trop funestes! Ce culte', ce respect, qu'on nomme pre'juge's, Ne sont que trop détruits ou que trop négliges : Les morts n'ont plus d'amis j mais si nos froids hommages Des antiques douleurs dédaignent les usages , vous, que j'ai perdus, qu'enferme le cercueil. Ah ! lisez dans mon ame , et voyez-y mon deuil.
Toi , surtout , toi , Turgot , que j'aimai dès l'enfance, Toi , l'ami des vertus , des arts et de la France : Cœur noble et généreux , je n'oublirai jamais Que tu daignas sourire à mes premiers essais , Que tu vins me chercher dans mon humble fortune. Que tu formas mon goût, aidas mon infortune; D'un mal, héréditaire ainsi que tes vertus, Tu meurs , mais tes bienfaits vivent où t,u n'es plus. " Ces' écrits qu'en mourant me légua ta tendresse, J en fais ma volupté , mon orgueil , ma richesse. Hélas! le ciel jaloux te ravit à mon cœur, Trop tôt pour tes amîs, mais non pour ton bonheur»
Tu n^as point vu les maux de ma triste patne^ Le sang qu'elle a versé, le joug qui Fa flëtrie : Dans la nuit du tombeau tu dors en paix ^ et moi^ Je pleure ici , tout seul, sur la France et sur toi.. Des malheureux humains cruelle destinée !
A souffrir, à mourir, leur race est condamnée ;^^ De l'indigent surtout tel est le triste sort : Le berceau, la douleur, le travail et la mort.
C'est pour charmer ces maux , que nos sages ancêtres^ Inventèrent les jeux et les fêtes champêtre»: Ainsi dans les hameaux , la danse et les chansons Célèbrent la vendange et les riches moissons. Mais ces temps ne sont plus : une morne tristesse Partout a remplacé la rustique allégresse , Depuis que , cultivant et semant pour autrui ^ Jje travail indigent ne cueille plus pour lui. Autour des gerbes d'or qui inarchent vers les granges ^ Des corbeilles de fruits, des paniers de vendanges^ Les chants, les cris joyeux ne retentissent plus; Le travail est resté , les plaisirs sont perdus. Le Midi seul çnoor, de ses fêtes rustiques,, 'A gardé dans ses champs quelques restes antiques : ^** 14 , de fleurs entouré par le cultivateur.
Le obar de la moisson mai:4ç:he ^ triomphâtes j;
CHANT VII. ï5S
lÀ j dès que Mai sourit, de ses fleurs couronnée^
fit sous le dais d'un chêiie avec pompe amenée |
La bergère s'assied , et ravit aux brebis
La kine dont ses mains fileront ses habits.
Chacune , tour à tour , \îent offrir la de'pouille
Qu'attendent le fuseai»^ l'aiguille et la quenouillç.
Le n^outon favori se présente à son tour j
Adopté par le choix ou donné par l'amour :
Plus indulgente alors , la sensible bergère
Promène le ciseau d'une main plus légère.
Tout-!-à^coup on se lève , et les pipeaux joyeux
Ont donné le signal des plaisirs et des jeux :
On chante , on danse j on rit , et le coteau renvois
Bien avant dans la nuit les éclats de leur joie,
Des danses du village et du chant des pasteurs j
Que je passe à regret aux pompe* des vainqueurs !
Tous les peuples du monde ont voulu , par des fêtes ^
Signaler leurs exploits , célébrer leurs conquêtes ;
Et Rome si touchante en ses scènes de deuil , /
Borne a connu surtout ces pompes de l'orgueil.
Non , jamais tant d'éclat , d'honneur et de richesse y
N'entretint des héros l'ambitieuse ivresse.
Cette superbe Rome et ses brillants exploits,
Ces arcs triomphateurs , ces dépouilles des rois y
l56 L'l9fAGINATI01f.
Ce coup-d^œil imposant des maîtres de la terre y La paix ornant ces jeux des pompes de la guerre ^ Ces aigles qui semblaient , planant au haut des airs ^ Du tonnerre de Rome effrayer l'univers , Devant le peuple^roi les rois sans diadèmes Escoriant la t^ctime et yictimet eux-mêmes ; Cet or , ces diars captifs , ces consuls , ce sënat^ De Tëclat d'im beau ciel rehaussant leur ëclat y Et le vainqueur enfin sur son trône d'ivoire j Tout peignait , inspirait et commandait la gloire. Gloire ! s ecrîaiaat-ils ^ et triomphe au vainqueur! Triomphe ! s-ëcrkient tous les Romains en chœur. Enfin , la pompe arrive : on entre au Capitole , Et le vin. et l'enoens ont fume pour Tidole»
Rien ne vous retient plus , allez , bravesr guerrierr ^ Chercher d'autres périls , cueillir d'autres lauriers ; Partez : Rome jamais n'interrompt ses conquêtes» Mais aucun temps ne vit d'aussi brillantes fête&^ Que lorsque Paul Emile, en ces murs glorieux y Guida , trois jours entiers , son diar victorieux , ^'^ Quand Persëe , enchaîne , suivait sa marche altière. O malheureux monarque , et plus malheureux père y Ton vainqueur a besoin des désastres d'un roi ; £t tes enfants captifs vont marcher devant toit
Que dis-je? ô coup du sort! ô jeux de la fortune! Le vainqueur , du vaincu partage Pinfortune ; , La mort* de ses enfants flétrit des, jours si beaux j Et son char triomphal marche entre deux ipmheaux. Pour l'orgueil des humains trop inutile exemple I Tahdis que du vaincpieur qui macche vers le tempW Tout redit les exploits , tout répète le nom j Seul , muet et ]^nsif , le jeune Scipion , Lœil fixé sur le char , s'enivre de la ^gloire j Et déjà dans son cœur dévore la victoire : ^'^ Fiers Africains , tremblez : voilà votre vainqueur!
SésQstris , le premier , heureux triomphateur ^ Bans l'Egypte étala des irois chargés de chaînes. Mais , dans ce vieux berceau d^ sciences humaines ^ combien j'aime mieux ces féta^ où les lois y A côt4 de leur tombe , interrogeaient les rois l ^*^ Quelle sdlennité plus grande j plus auguste ! '
Malheur alors, malhèi^ à tout monarque injuste^ Cités devant l'Egyf^tc , aux yeux de l'univers^, ' Entre l'urne du peuple et l'urne des enfers , Entre la voix du siècle et les races futures ^ Leurs mânes arrêtés au bord dçs sépultures, Pour entendre Farrêt , ou propice ou fatal , Comparaissaient sans pompe à ce grand tribtmaL
Là ^ plus de courtisans j de voix adulatrice ^ Où cessait le .pouvoir commençait la justice : Là , de rhomme indigent les pleurs long-^emps perdue ^ Les cris des opprimés ^ étaient seuls entendus « Dans son dernier sujet le roi trouvait un juge} Le crime détrôné n'avait ploB de refuge ; Et la vérité sainte j auprès de leur tombeau ^ Aux torches de la mort allumait son flambeau« Heureux alors , heureux qui , «ous le.dia^^e ^ D'avance avec rigueur s'était jugé lui-mêpie 1 Son nom était béni , son règne était absous.
t\ois , ce grafid tribunal n'existe plus pour vous ) Mais il existe encor des juges plus terribles ^ Juges toujours présents , toujours incorruptibles j Dont rien ne peut fléchîr l'inflexible équité : C'est votre conscience et la postérité.
Des coutumes du Nil imitateurs fidèles j é Les Grecs ont de bien loin surpassé leurs modèles/ Amis brilUuts des arts y nul peuple Hb sut mieux Gouverner par l'oreille et régner par les yeux. Non que j'admire ici ces joutes olympiques y Ces combats néméens et ces fêtes py thiques : Que m'importe qu'un char , sur son çssieu brûlant Tourne autour de la borne et la (ase en sifilant^
«*ilNT Vît. tS^
(^ûe le ceste , appuyé par une main pesante ^ Disperse du vaincu la ceryelle sanglante:
Mais que j^aime ces jeux qui , par un art "pVàs doux ^ Préparaient des héros , des pères , des ^poUx ! Un chœur d'adolescents, un chœur de jeunes filles^ La fleur de leur pays , Tespoir de leurft familles ) Par la religion à l'État présentés ^ L'un à l'autre étalaient leurs naissantes beautés : Les yeux ayec plaisir, sur leur jeune visage, *
Des appuis de. l'Etat reconnaissaient l'image. Tous, portant dans leurs mains des corbeilles defletum Dont leur jeunesse encore effaçait les couleurs , L'air noblement modeste , ayançaiént en silence y Paré$jde leur pu^ur et de leur innocence ; Leurs yeux ne se levaient que pour voir autour d'eux L'image des héros, des belles et des dieux* Triomphant à l'aspect d'une race si belle ^ L'hymen s'applaudissait de sa moisson nouvelle, Et montrait à l'amour , dont il guidait les pas , Ceux que d'un trait doré devait percer son braSé Les fils , d'un doux orgueil enflaient déjà leurs pères ^ Pour les filles battaient le tendre. cœur des mères 3 L'Etat sur son espoir fixait des yeux contents : Telle une belle année étale son printemps j
l6o L'iMAGINAtlON.
Tel j autour de sa ruche , autour des fleurs vermeilles, Vole et s'épanouit un jeune essaim, d'abeilles : D'allégresse et d'amour tous les cçeurs enivra ^ Les danses^ les festins , les cantiques sacrés, De femmes , de vieillards une foule attendrie . . Tout , dans ces jeunes cœurs imprimait la patrie. Tous 5 prêts à lui livrer et leurs 'jours et leurs biens, Rentraient encore enfants , mais (]^jà citoyens. Aux fêtes de l'Etat, à leur sainte allégresse, Moins propice , il est vrai , que celui de U Grèce , Notre ciel est plus^ombre et souvent orageux ; Souvent les noirs torrents viennent troubler nos jeux; Et leurs tristes débris , battus par la tempête , Offrent l'air d'un naufrage et non pi8«4^une fête. Mais si vous ne pouvez , sous un ciel plus vermeil , A vos jours de triomphe appeler le soleil , Eh bien! à nos Français de la scène idolâtres, Que des cirques pompeux , que de nobles théâtres , Présentent , dans les jours de vos solennités , Non tous ces vieux Romains , non ces Grecs ^ vantés, Tous ces grands criminels trop chers à Melpomène , Dont les noms deux cents ans ont usurpé la scène; Mais l'honneur des Français consacré par les arts, Et de leur propre gloire enivrant leurs regards.
CHANT VII. l6l
Surtout parmi l'iiorreur des guerres intestines y
N'allez pas de l'Etat célébrer les ruines ;
Et, lorsque du combat tous remportez le prix,
Des vaincus en triomphe étaler les débris.
Les Romains , au milieu des discordes civiles ,
Ne triomphaient jamais du malheur de leurs viUes j
Jamais au Capitole un vainqueur inhumain
Ne conduisit son char souillé de sang romain. ^
Ah ! pour des îoors plus beaux , de plua nobles conquêtes |
Gardez cet appareil, ces hymnes et ces fêtes.
Attendez que la rage ait éteint ses flambeaiix ,
Ait brisé ses poignards , ait fermé les tombeaux ;
Alors , sur les autels de là haine étouffée,
La paix , l'aimable paix dressera son trophée ;
Alors je prends la lyre , alors ma faible voix
Ranimera ses sons pour la dernière fois ,
Trop heureux , en mourant , si de l'Etat qui tombe
L'astre victorieux éclaire enfin ma tombe !
Mais c'est peu de fêter les vertus , les hauts faits , Si de grands monuments n'en consacrent les traits. Vois comme tout s'enfuit, se dissipe et s'envole! Le temps , vieillard semblable à cet enfant frivole Qui fait et qui détruit ses palais d'un moment y
De ses propres^travaux se joue incessamment.
i62 l'imagination.
Que rhomme est passager! que sa yie est cruelle!
Tout repète ici bas cette plainte étemelle.
L'astre le plus brillant de gloire et de vertus
Paraît, monte , descend, et ne remonte plus»
Il fallait donc un art qui portât d'âge en âge
Les talents , les vertus , la beautë, le courage,
Yît revivre à nos yeux le mérite éclipse,
£t rendit l'avenir disciple du passé.
Alors , se réveillant pour le bien de la terre ,
L'Imagination dit au marbre, à la pierre :
« Êtres muets, parlez et commandez aux cœurs. »
Aussitôt de l'oubli des monuments vainqueurs
Gardèrent du passé le souvenir fidèle.
Je ne t'oublîrai pas , toi , leur premier modèle , Toi, qu'en signe de paix, deux patriarches-^rois , Aux bords heureux du Nil dressèrent autrefois. L'architecture alors , informe à sa naissance , Ne le décora pas avec magnificence.
Corinthe et l'Ionie, à ces prejniers trai^ux, N'avaient point enseigné l'orgueil des chapitaux. Rassemblés par leurs mains , sans aucun artifice , Un humble amas de pierre en forma l'édifice ; Mais de leur union ce garant respecté Leur tint lieu de serment , de témoins , de traité*
CHANT tn. l63
Depuis, àe ce grand art on étendit l'usage :
)es monuments publics le visible langage In tous lieux exerça son pouvoir souverain.
!)ansles champs, danslesmurs , surlemarbreetrairain , Partout on rencontrait, partout on pouvait lire jes droits des citoyens , les règles de l'empire, JSL peine menaçant les méchants effrayés^ jcs noms des ennemis , les noms des alliés , }es tyrans abattus la mémoire flétrie :
^artout le cri des lois , la voix de la patrie., Parlaient aux citoyens , tout semblait leur nommer ]e qu'il fellait haïr, ce qu'il fallait aimer. L ces hautes leçons, à leur noble éloquence, Comparez maintenant votre sombre prudence , Valliance, de paix vos traités ténébreux, ^os registres obscurs , et vos greffes poudreux, \t ces muettes lois qui , se cachant aux crimes , emblent dans le silence épier leurs victimes. Surtout les grands talents, l'héroïque valeur, 'es monuments publics empruntaient leur chaleur, amour de son pays , la belliqueuse audace , e leurs pas glorieux voulaient laisser la trace. 3yez parmi ces morts , entassés par son bras , î Grec demeuré seul dans le champ des combats ;
ï€4 l'imagination.
Sanglant, percé de coups, il se soulève a peine ^
Jusqu^à sonl)ouclier avec efibri se*tmne,
Prend le fer de sa lance , et, plein d'un noble orgueil,
Il-ëcrit : j'ai vaincu , retombent fevme l'œil.
Mais de leurs ennemis , triomphateurs modestes ,
Les GrecS'Craign^ient d'aigrir des discordes funestes^
Leurs monuments n'offraient , sans &ste superflu ,
Que le nom<lu vainqueur et celui du vaincu ;
Ils réprimaient leur gloire, et, tians ces grands ouvrages,
Défendaient d'effacer les«injures des âges.
Soyez , s'il se peut , grands et modestes comme eux;
N'allez point m'ëtaler sur l'airain orgueilleux ,
Ce triomphe insultailt, ces figures d'esclaves^
Ces groupes de captifs, de chaînes et d'entraves^
Et mêlez moins de faste aux pompes du vainqueur; j
Songez que la fortune, avec un ris moqueur, |
Peut vous faire expier votre insolente gloire ,
Faire mentir ce bronze et punir la victoire : ,
Faites donc pardonner , plus humains et plus doux^
L'outrage du triomphe^ en triomphant de vous.
Mais laissons , il est temps , les monuments pro&nei Dépositaires saints des plus augustes mânes, Les monuments des morts nous parlent encor mieux. Je ne sais quel attrait me ramène vers eux.
GfiÀlIT Vît. l65
Que dis-je ? ce n^est pW cette tombe yulgaîre , D'une cendre ignorëe humble dépositaire ; Mais les nobles tombeaux cle ces morts immortels^ Qui de ces d'eminiieux sont les premiers autels : Leur doux éélat n'a rien dont notre orgueil slrrite;^ ^inexorable envie y pardonne au mériter Héla£^ ! pour seul abri laglbif e a des cyprès ; Près d'eux sont la- tristesse et les tendres regrets^. Ce n'est plus l'intërét adorant la puissance^^ Cest l'hommage ëpurë de la reconnaissance; Et ces .cJ)jets sacres de nos^ justes douleurs N'ont plus à nous donner que le charme d)&s pleurs. Que dis-je ? ils ont pour nous le bienfait de l'exemple ;; Bù^n de .leur tombeau , comme du fond d'un temple^ Sort l'orade du.DieU/doni il est habite.
I^ mortsmius entretient de Pimmortalitë ;^ Et le nom du héros que 1» patrie adore ^, Ce nom cher aux vertus nous les commande enoorCi^ Je t'en prends à tëmoin, vainqueur de Fontenoi4 Que ne puis**|è conter dHin-ton digne de toi y Avec le noble accent de la muse guerrière , Le pouvoir du tombeau q»'ennoblit ta poussière... Quand deux guerriers jadis^ témoins de tes combats^. Vinrent pour t'invoquer même après ton trépaS|^
i66 l'imagination.
Tous deux instruits des soins <ju'on rend à ta mémoire^ Cherchent le monument que te dressa la gloire. Pensifi f Tair abîme dans leurs mâles douleurs , Et de leurs yeux guerriers retenant mal les pleurs^ D'un front qu'ennoblissait plus d'une cicatrice j Ils s'inclinent de loin devant le grand Maurice , Marchent yers le tombeau, le sabre dans la main, En aiguisent l'acier sur le marbre divin : ^"^ Tous deux ont cru sentir le dieu de. la vaillance, Et tous deux pleins de lui s'éloignent en silence. Du pied de ce tombeau lancés dans les combats ^ Malheur à l'ennemi qu'eût rencontré leur bras.
Eh! pourquoi do^c cacher, barbares que nous sommes, Loin de l'éclat dû jour les tombeaux des grands honmies! Oh ! que tels n'étaient point ces peuples autrefois , Si riants dans leurs mœurs , si sages dans leurs lois. En foule dispersés dans un beau paysage , Les tombeaux d'un héros , d'un poète, d'un sage^ A l'œil religieux s'offraient à chaque pas ; Le grand jour en chassait les ombres du trépas « Mollement inclinés sur ces mânes célèbres , Des arbres leur prêtaient d^ plus douces ténèbres; L'olivier cher aux morts , symbole de la paix , Les lauriers triomphants mariés aux cyprès ;^
Ombrageaient les vertus y les arts ou la victoire. On croyait parcourir les jardins de la gloire ; Le deuil s'y dérobait sous Tëclat des b^onneurs , Et leur noble aiguillon pénétrait dans les cœurs* Loin donc ces noirs réduits , loin ces dômes funèbres! Cest vouloir du trépas redoubler les ténèbresr; C'est d'un indigne exil flétrir les morts fameux. Ah ! laissez ^ relégués dans leurs caveaux pompeux^ Sous le marbre imposteur qui flatte encor leurs ombres j Tous ces rois Êtinéants qui ^ soùs ces voiâles sombres , Ont diangé de sommeil , et qu'a jetés le sort Du néant de leur vie au néant de la mort.
Mais pourquoi mY Qad]|^çr les mânes de Turwne ? Leur cendre assez long-rtemps s'honara de la sienne. Ah! puisse au moins spn corps, dans ce cayeau saqré, Reposer toujours cher et toujours révéra?
Que dis^e?il nVtplustemps ,. tout un peuple eufiirie l for&it exécrable ! ô honte , ô barbarie !
Du vengeur de l'Etat le repos est troublé y Ses honneurs sont détruits , son cercueil violé! ^'"^ Sans respect du lieu saint y des ombres sépulcrales ^ On arrache à la mort ses dépouilles royales ; On brise leur couronne y on ouvre leurs tombeaux ;^ De sacril^es mains dispersent leurs lambeaux,.
l68 L^IMAGINATION.
En vain le grand Louis , pare par la victoire y
Repose environne des rayons de sa gloire j \
Le hasard le premier le présente à leurs coups*
Barbares ! contre lui que peut votre courroux ?
L'orgueil de vos cites , ses siëges , ses batailles y
Les palmes de iDenain , les lauriers de ft|arsailles ^
Ces arts , d'un doux loisir nobles amusements ^
V(^ ports , vos arsenaux y voilà ses jquonuments! |
Et contre tous ces rois que votre espoir dévore y
De leur débris royal vous vous arm£z encore.
Ainsi les monuments^ protecteurs des grands noms y
Donnent un grand exemple et de grandes leçons.
Malheur donc aux états y doAt l'aveugla imprudence
En prodigue sams choix la noble récompense !
Ahl craignons qu'usurpé par des brigands Ëimeux^
Ce prix n'enfante un )our d'autres brigands comme eux.
César pleure à l'aspect du buste d'Alexandre : ^'^
Pleurs affreux , que de sang vous avez'fait répandre !
Plus coupables eneor , de vils adulateurs^ £q les prostituant ont flétri ces honneurs :
Ainsi le vil ciseau jadis infecta Rome De monstrueux tyran indignes du nom d'homme.
Verres eut son image à côté de Caton y Et l'airain s'indigna de retracer Nértm.
CHANT Vit. l6c^
Noos sommes moins flatteurs , mais plus ingrats peut-être. Où sont ces morts faiàeux que la France a vu naître ^ Persécutés vivants ^ regrettes à leur mort , Dans la poudre oubliés y hélas ! yoilà leur sort.
Des Français indignés telles étaient les plaintes. Soudain j se ranimant de leurs cendres éteintes , Le tendre Fénélon , le sévère Pascal , Tourville , d' Aguesseau , Dùguesclin , l'Hôpital j Bossuet ^ foudroyant les grandeurs de la terre ^ Tout ce que les vertus , ou les arts , ou la guerre y Ont de plus héroïque , ont de plus iinposant , L'honneur du temps passé , l'amour du teïnps présent ^ A la voix de Louis vont peupler ce musée , De leurs mânes brillants immortel Elysée.
Mais ces marques d'honneur et ces grands monument»' Présentent trop de prise aux outrages du temps : Oui, xxmt périt par l'âge ou par les mains de l'homme^ Vois Rome qui devient le sépulcre de Rome i Son éclat est déteint , ses honneurs sont flétris ; A peine un marbre usé , dans ses savants débris j ^ Oarde d'un nom mourant une empreinte légère Qui tourmente à la fois et charme lantiquaire. Leshommes, leurs tomBëaux, les temples et leurs dieux ^ Tout meurt y l'orgueil gémit ; mais l'art ingénieur ^^
IJO ' rilklAGlNATION.
Pour mieux tromper du temps les atteinte» fUuestes y
Domie à ses monuments des formes plus modestes ;
L'or , l'argent et l'airain j dans des contours ëtroits
Renferment les he'ros.^ les belles et les rois :
Ces métaux animes , précieux à l'histoire ,
Même en la resserrant assurent mieux leu^ gloire^
Un coin offre à mes yeux le Capitole entier;
Un peu d'airain suffit au vol de l'aigle altier ^
Me peint l'homme etles lieux , contientla terre etl'onde^
Et les fastes du temps et le tableau du monde.
Dignes de ce bel art j quand sauront les Français. Conserver les grands noms y consacrer les hauts Êiits ^ Retracer nos héros ^ nos poètes, nos belles , Les champs de Fontenoi défiant ceux d'Arbelles y Près du grand l'Hôpital montrer le grand Caton^ D'un côté Condillac, et de l'autre Platon y . Térence enorgueilli d'un regard de Molière , Et Sophocle à cent ans auprès du vieux Voltaire? Duvivier, c'est à toi de tenter ces travaux; ^'^ • Et si , dans nos remparts j des Vandales nouveaux Brisent les monuments que le bon goét adore.
Ton burin immortel les fera vivre encore.
Mais ma muse se lasse et ^eut quelque repos:: Tel que le voyageur qui d'AUas ou d'Âthoa
Giavit^ tout haletant 9 les cimes orgueilleuses.^
Près d'affronter bientôt leurs roches sourcilleuses ,
S'assied sur une pierre et contemple un instant
L'espace qu'il franchit et celui qui l'attend :
Tel je suspends mon cours. J'ai dit par quels prestiges
Les monuments, les jeux, les arts et leurs prodiges,
Savent nous gouverner, savent nous émouvoif ;
Du costume à son tour je dirai le pQUVoii: :
Variété Brillante, appareil nécessaire,
Dont la religion s'empara la première.
Lorsque chez les Hébreux, dans im jour solennel,
Le graAd-prétre avançait aiu^ marches de l'autel ,
Pour donner plus de force à ses devoirs sublimes ,
Sur son front rayonnait la thiare aux deux cimes ,
Jusqu'à ses pieds flottait l'éphod majestueux ;
De riches diamants, des rubis somptueux.
Entouraient noblement , sur sa poitrine sainte ,
Du nom de Jehova la redoutable empreinte.
Des enfants de Lévi le costume est connu :
Ce costume sacré , jusqu'à nous parvenu ,
De la religion fortifiait l'empire ;
Et si des nouveautés le profane délire
Venait anéantir le culte des autels ,
Sans doute il proscrirait ces habits solennels ;
17a L^IMAGINATÏOÎf.
Et bientôt le lieu saint , dépouille de sa gloire j
De ses honneurs perdus pleurerait la mëmoire.
Même loin des autels , cet utile pouvoir Commande la décence et rappelle au devoip.
Par lui rhomme averti demeure sans exeuse y Son costume le blâme et son habit f accuse;.
Et si sa dignité le condamne à Técïat , Qui lui peut assurer le respect de TEtat?
L'orgueil présomptueux vainement le demande f. Mais le costume règne et l'appareil commandes Les Romains , si savants dans l'art de gouverner^ Pour mieux charmer le peuple et pour mieux renchainer. Empruntaient ce pouvoir. L'auguste laticlave Au peuple souverain soumit le monde eschv^^.
Chez ces graves Romains , qui de nous se peindrait Cornëlie eil pierrot et César en gilet?
Le costume imposant régnait dans les comices ; Le costume entourait le lieU des sacrifices.
Hortensius se plaint cjxie des pieus étourdis De sa robe éloquente aient dérangé les plis : Voyez ce peuple ému; déjà le sang ruisselle | Déjà la flamme vole et le fer étincelle.
Allez offrir «lux yeux de ce peuple irrité, De notre babit mesquin ïe costume écourtéi
Vos eflBbris seront vains : mais soudain se présente ^ Dans le noble appareil d'une toge imposante, Le fameux TuUius , et ^ saisis de respect , Ces flots tumultueux tombent à son aspect, ^^ Notre babit est peu grave, et souvent peu modeste* Jadis , pour ennoblir ce costume un .peu leste, On vit s'évertuer nos révérends aïeux; Leur soin fut ridicule , et ne vit rien de mieux Que ces milliers d'anneaux , de qui la bouffissure Gonflait grotesquement leur fausse chevelure. Mais du moins le docteur , le piètre , l'avocat , Par des habits divers distinguaient leur état. Bientôt des vieilles mœurs chacun quittant les traces ^ £n cachant son état crut montrer plus de gjcâceç : On vit tous nos abbés raccourcir leurs manteaux , Le médecin coquet élagua ses marteaux ; Abjurant pour le frac une robe incommode , On vit » nos soupers nos robins à la mode ; ^
Lépaulette elle-même y orgueil des garnisons , N^eût osé se montrer en d'honnêtes maisons , Et l'usage partout triompha des coutumes.
Bientôt l'esprit d'état eut le sort des costumes • Et les mœurs aux habits ne survécurent pas* Au lieu de ces héros ^ de ces grands magistrats ,
D'un essaim freluquet vénérables ancêtres ,
La France ne Vit plus que gauches petits -maîtres ,
Qu'ëlëgants colonels et jolis présidents,
£t les fats nous ont fait regretter les pédants.
Du costmne, en tout temps , telle on vit l'influence !
Les signes à leur tour n'ont pas moins de puissance^ Surtout si les couleurs secondent leur pouvoir. Distingués autrefois par le rouge et le noir, Le cruel GiLelin . le Guelfe opiniâtre , Changèrent l'Italie en un sanglant théâtre :
Dans les combats du cirque , et le vert et le bleu Des partis dans Bysance entretenaient le feu. Dirai-je les fureurs , dirai-je les désastres Qu'ont produits les débats des Yorcks , des Lancastrcs ? La rosé aux deux couleurs échauffait les partis ! ^'* De ces signes affreux que de maux sont sortis ! Albion à regret boit le sang qui l'arrose , £t cent ans de massacre ont souillé cette rose , Que seuls avaient baignée , en de plus heureux Jours , Le beau sang d'Adonis et les pleurs des amours.
Et pourquoi loin de nous chercher des témoignages, Quand tout l'empire encor retentit des orages Qu'a produits parmi nous un ruban adoré?
Ce signe tricolor à peine est arboré j
Le feu. léger qui suit les traces de la poudre, Et dans ses longs canaux court alliuner la foudre , La faite de Foiseau, la course des torrents, Du Yësuve enflammé les rapides courants, Lembrasement qui court dans la moisson nouvelle, De l'ëclair qui jaillit la subite ëtincelle, Ont des effets moins prompts : son terrible succès A. dans un seul instant rallie les Français.
On le prend, on T étale, et notre idolâtrie Voit dans ce ruban seul Famour de la patrie ; De sa triple couleur il DnUe nos chapeaux , Même en dëpit des lis flotte sur nos drapeaux ; Il règne sur la terre , il commande sur Fonde , Et court de nos fureurs enivrer Fautre monde. Femmes, vieillards, enfants, et seigneurs et bourgeois, Nègres , miulâtres , blancs , tout s'en pare à la fois. Des hameaux aux cites les bravos se répondent ; Les fortunes, les rangs, les étals se confondent. . Par son propre parti chacun est égorgé ; Les grands livrent les grands , F Eglise le clergé; Leurs débris en millards se changent sous la presse, Source autrefois d'ennui , maintenant de richesse ; Avec eux en tous lieux vole un civisme ardent , Tout bourgeois est soldat , tout soldat commandant;
I76 l'imagination.
En savant corp9-de-garde on change la Sorbonne*
vierge d| Nanterre, et si douce, et si bonne!
Ton tempW est usurpe , tes honneurs sont proscrits; ^^
Nous fêtons Mirabeau , le patron de Paris !
Tout prend feu : le boudoir , le barreau, le théâtre;
La beauté, d'un mousquet charge son sein d'albâtre;
La pucelle à Thëroigne a lègue ses vertus ; ^'^
Roscius au district va répéter Brutus :
Rome est tout à Paris , et la Seine est le Tibre.
Des jt^ois , qu'a détrônés un peuple par trop libre ^
La figure est brisée et le nom es^t flétri ;
Sa popularité n'en défend pas Henri. ^**
On se bat , on s'embrasse , on discute , on arrête ;
On propose un triomphe , un massacre , ime fête ;
Onchante , on tremble , on rit. Ces exploits , ces £3rfaits j
Tous ces grands changements , un ruban les a faits.