CHAPITRE III
LES THÉORIES ASSOCIATIONNISTES
Nous avons de certains objets une double expérience, visuelle et tactile, qui nous permet d'évoquer l’image visuelle quand nous touchons, sans le voir, un objet familier, par exemple dans l’obscurité. On peut croire que cette double expérience est rapidement généralisée, de sorte que la même transposition s’applique même à des objets nouveaux, comme si nous possédions des formules générales de la traduction du tactile en visuel, et non pas seulement des souvenirs particuliers. Il en sera donc encore de même si mon attention se porte sur un point de mon corps, dont je n’ai jamais eu d'expérience visuelle : ce point et sa situation dans l’ensemble donneront lieu à une construction imaginative visuelle plus ou moins exacte. Je tends à me représenter ma dent malade, un corps étranger dans ma bouche, et même mes organes internes, dès que mon attention est attirée sur eux par quelque impression anormale.
On pourrait donc penser que l'enfant a peu à peu
construit la représentation visuelle de son propre corps.
et de ses mouvements — sans même faire intervenir l'épisode contingent de leur étude dans un miroir. À mesure qu’elle se précise, cette image s’assimilerait avec la perception objective du corps humain chez les autres ; limitation aurait donc pour base une assimilation qui
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ne serait qu’un cas particulier de la formation de la notion d’espace.
Cette thèse est celle par laquelle le psychologue allemand Prandtl [53], a essayé autrefois d'expliquer la sympathie (Einfühlung). Contrairement à Lipps [41], dont il critique l’explication, il ne croit pas que la sympathie repose sur l’imitation instinctive: mais il étudie l’assimilation due à l’expérience des gestes et de l’expression du moi et des autres personnes, dont il fait la condition commune de la sympathie et de l’imitation. Or, il sent vivement les difficultés du problème :«Je n’ai jamais, sauf dans un miroir, une perception optique de mon visage et de mes traits, tandis que le visage des autres et son expression ne sont d’abord pour moi qu’un complexe de lignes et de couleurs ». Quel est l'intermédiaire psychologique entre une perception purement kinesthésique de mon visage et la perception purement visuelle du visage d'autrui ? C’est une représentation visuelle de mon propre visage, liée par ressemblance à celle du visage des autres hommes et par contiguité à mes sensations kinesthésiques et tactiles. Elle se construit peu à peu et se précise, d’une manière tout à fait indirecte. Des sensations semblables à celles de la peau dans les parties invisibles du corps ont été éprouvées dans les parties visibles ; elles peuvent donc servir à imaginer une surface colorée. Si grossière que soit cette représentation, elle forme la base sur laquelle l’enfant bâtit la représentation visuelle de son visage. Une contribution ultérieure importante vient des perceptions tactiles qui apportent certaines données sur les qualités spatiales du visage. On tâte ses membres et on s’en forme une représentation tactile ; si différente qu’elle soit de l’image visuelle, elle concorde avec elle par l’extension spatiale des sensations. Que l’enfant regarde sa jambe ou qu’il la saisisse avec sa main, il en apprécie de la même façon la forme et les dimensions :
il se produit donc une association réciproque de perceptions tactiles et visuelles. Donc si l’image tactile d’une partie de mon corps (par exemple de mon visage), m'est donnée, j'ai dans ses qualités spatiales le canevas que je n’ai qu’à couvrir de couleurs, pour en obtenir une image visuelle. C’est par le même mécanisme que s’adjoint l’image de la couleur en vertu de l’association qui s’est faite, pour les parties visibles, entre la couleur et les qualités tactiles.
En somme, cette théorie admet qu’à la faveur de certaines constructions mentales, les portions de l’espace, connues d’abord d’une façon hétérogène, finissent par s’unifier dans une représentation homogène et que cela est vrai de celle qu’occupe notre corps comme des autres. D'ailleurs notre corps entre continuellement en relations avec des objets visibles (nous voyons sur notre oreiller la forme de notre tête, etc.). Toutes ces images se soudent. Puisque nous arrivons à nous représenter les rapports. d'objets appartenant à des perspectives visuelles partielles, non simultanées, qui ne sont réunies que par nos. mouvements, pourquoi notre corps lui-même avec ses attitudes et ses mouvements ne deviendrait-il pas aussi pour nous une partie de ce tableau visuel ? Pourquoi ne me formerais-je pas une image de ma personne elle-même pue du dehors ?
On peut concéder à cette théorie que l’existence d’une pareille représentation n’est pas chose impossible. Elle est cependant exceptionnelle chez l’homme, et bien peu vraisemblable chez l’enfant.
On est trop porté à étudier in abstracto l'association des sensations et des images. On raisonne sur un schéma général de ce phénomène, qui ne définit l’évocation de l’image que par les conditions abstraites de possibilité, ressemblance et contiguité. Les exemples sont généralement tirés de la psychologie humaine, et choisis dans
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des constructions désintéressées d’un caractère factice, plutôt que dans la trame serrée de la pensée utilitaire. On oublie qu’il y a un sens normal, une fonction des associations. Dans le contact d’un objet, dans les mouvements d'exploration qu’il suscite, ce ne sont pas la forme, la position, le mouvement de notre corps qui nous intéressent, mais les qualités de l’objet. Si des images visuelles surgissent, elles concernent l’objet. Sans doute, elles ont pour conditions les données tactiles et kinesthésiques, mais celles-ci évoquent directement la forme visible de l’objet, non celle de nos membres, de leurs attitudes et de leurs mouvements. Habitué à se régler sur ses perceptions visuelles des objets, l’homme qui doit agir sans voir, dans l'obscurité par exemple, tend à imaginer, d’après ses autres sensations actuelles, ce qu’il verrait à la lumière. L'image n’est que le substitut de la sensation impossible, et intervient, non par l'effet d’une association indifférente, mais en vertu de sa fonction normale, dans la mesure où elle supplée à la sensation réculatrice défaillante. Maissi les sensationsvisuelles venues descbjets remplissent normalement cette fonction, 1l est, au contraire, très rare que nous ayons à regarder nos membres pour les mouvoir. L'image visuelle en serait donc inutile et son existence est peu vraisemblable, même dans les cas où elle est possible.
Mais qu’arrivera-t-il quand le corps du sujet sera luimême l’objet de son attention, dans des mouvements non subordonnés aux objets extérieurs, ou dans l’exploration tactile du corps lui-même ? Le plus souvent, il n’y aura pas d'image visuelle. Lorsque la main se porte au point où une sensation anormale est ressentie, le mouvement est réglé par les sensations locales et par les indications kinesthésiques. Que cette image puisse naître, en certains cas, pour les parties connues par la vue, nous le comprenons : dans ce cas, en effet, le sujet tend à regarder la
région qui l’intéresse, et dès lors la réaction est à la fois dirigée par la vue et par le toucher. S'il ne regarde pas réellement, il pourra imaginer ce qu’il verrait en regardant, l’image remplissant toujours l’office de la sensation absente. Mais, pour les mêmes raisons, il est bien improbable qu’une telle image surgisse normalement pour tout ce qui n’est pas vu habituellement ; dans ce cas, les réactions n’étant pas réglées par les perceptions visuelles, ne le seront pas non plus par les images correspondantes. L'image visuelle qui pourrait se construire dans ces conditions correspond, non plus à la régulation générale des mouvements, mais à des besoins secondaires et tardifs de l’esprit. Même chez l’homme adulte et cultivé, elle se développe assez peu. Dans son étude sur «la projection externe des images visuelles » (Rev. Philos., 1894, p. 216), E. Milhaud, montre que dans la localisation par rapport à l’objet imaginé, les sujets se sentent comme transportés dans l’entourage des objets qu’ils se représentent : « Se « voient-ils eux-mêmes auprès de ces objets ? Certains « déclarent que cela ne leur arrive jamais. D’autres, sans «se voir jamais spontanément, peuvent y réussir par « l’attention.., avec effort. Enfin, d’autres se voient « parfois spontanément eux-mêmes. » Deux exemples du dernier cas sont cités dans ce travail. Dans l’un, le sujet déclare qu’il peut se voir confusément. Dans l’autre, il s’agit d’une personne qui pense à son attitude « dans une présentation ». C’est un cas un peu exceptionnel, où notre intérêt est éveillé par l’idée d’une attitude convenable à prendre ; nous cherchons à nous voir parce que nous nous demandons comment les autres nous voient et nous jugent. :
Il ressort de ces observations que ce genre de représentation visuelle a un caractère exceptionnel. Mais enfin, puisque nous en constatons parfois l’existence, puisque nous pouvons nous appliquer à le faire naître,
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il nous reste à chercher par quels procédés elle peut se construire (1).
Il semble qu’en raison de l’hétérogénéité des deux sortes de données, la traduction visuelle des données tactiles et kinesthésiques relatives à notre corps implique toujours une association préalable par contiguité, soit que le regard se déplace pour voir, soit qu’il y ait transport dans le champ visuel de la partie du corps intéressé. Mais précisément notre corps, dans son ensemble et certaines de ses parties, est le seu] objet qui ne puisse être connu par un transport de ce genre. Il faut donc recourir à des procédés encore plus indirects.
Proposons-nous de produire chez quelqu'un certaines sensations tactiles complexes et de lui en demander une traduction visuelle : par exemple, traçons une lettre sur une région de la peau qu’il ne peut voir, soit actuellement, soit en aucun cas, et prions-le de la lire mentalement. Les épreuves que j'ai faites sur un enfant de 8 ans, confirment les expériences classiques.
L'enfant a sous les yeux les quatre signes |__| | Jet doit désigner du doigt celui qu’il croit avoir été tracé sur sa peau. Pour simplifier, bornons-nous aux épreuves faites sur Le front et sur le visage d’une part, sur la partie postérieure de la tête et sur la nuque d’autre part. Les résultats sont très mets et très constants ; dans le second cas, le sujet lit les signes comme l’observateur, placé derrière lui, les voit lui-même, dans le premier cas, ceux qu’il indique sont les images spéculaires de ceux que voit l'observateur, qui alors lui fait face.
Or, au cours des expériences sur un enfant de 8 ans, on surprend très souvent, après un moment d’hésitation, un geste de la main qui se porte au point touché et qui, guidée par la persistance de l’impression tactile, ou par
(1) En supposant qu’elle ne soit pas elle-même un produit de l’imitation, — ce qu’elle est en réalité le plus souvent. Ci. p. 149 et 167.
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le souvenir immédiat, suit le contour de la lettre et parfois répète ensuite les mêmes mouvements devant les yeux. On peut supposer qu'après avoir été exécutés réellement, ils ne le sont plus que mentalement,et qu’enfin, avec un peu d'exercice, ils deviennent inutiles, la lecture étant devenue directe. On remarquera que le mouvement du bras ou du doigt qui suit sur la face le tracé de la lettre est déjà presque visible, et qu'il le devient tout à fait quand le bras, sans modifier son mouvement, s’éloigne un peu du visage. Le transport du mouvement, de la nuque dans le champ visuel, est un peu moins simple : sans doute il est facilité par une éducation antérieure, par l’exploration d'objets familiers qui peuvent être réellement portés dans le champ visuel.
L'épreuve de la lecture d’une lettre peut paraître artificielle. Mais la question est de savoir si une éducation semblable à celle qui se fait dans ces expériences, n’a pas lieu dans les conditions naturelles. En portant la main à sa tête, l'enfant voit une partie des mouvements de son bras, en même temps qu'il développe une série de sensations tactiles et kinesthésiques. Il est donc déjà préparé à l’usage du procédé de construction de la représentation visuelle, ee qui ne signifie pas que l'usage en devance le besoin.
C’est donc, en somme, d’une façon tout à fait indirecte, que l’image visuelle du corps et des attitudes arriverait à se compléter : elle resterait inconsistante et fuyante : elle ne concernerait que des détails et non un ensemble, elle donnerait des lignes, des directions plutôt qu’une vue générale. Obtenue par un procédé analytique, elle ne pourrait donner une véritable image d’ensemble, qu’au prix d’un effort synthétique extrêmement. laborieux, qui ne sera jamais accompli spontanément. Serait-ce en partant de telles images, que l’enfant pourrait identifier sa personne avec la nôtre et,par suite, conformer ses
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actes à notre exemple ? C’est d'autant moins vraisemblable que ce qui caractérise l’imagination de l’enfant, c’est son « incapacité synthétique », c’est-à-dire son impuissance à passer des détails à l’ensemble, à la forme, à l’ordre et aux proportions, caractère bien marqué, beaucoup plus tard encore, dans ses premiers dessins (Luquet) [42]. Réciproquement, l'enfant perçoit des ressemblances entre des ensembles, mais d’abord sans les analyser. Il serait donc bien surprenant qu'avant la fin de la première année, les procédés que nous venons de décrire, pussent lui fournir des images personnelles suffisantes pour servir de base à l’imitation.
Répétons-le : l’image visuelle de notre corps est exceptionnelle. Quand Prandtl écrit : « Je ne puis changer consciemment aucun trait de mon visage, sans avoir en même temps une représentation de l’aspect visible de ce changement », ou bien il contredit l’expérience, ou bien le mot consciemment signifie qu’une introspection artificielle tend à créer cette image, car se demander si l’on pense visuellement à soi-même, c’est s’appliquer à le faire, ce qui est sans doute possible à quelque degré. Pour admettre qu’elle ait pu naître chez l’enfant, il faudrait d’abord prouver que l'enfant tâte son visage et ses membres autrement que d’une façon accidentelle, au point de pouvoir construire l’image du relief géométrique. Il faudrait surtout prouver qu'il peut en résulter une impression de ressemblance. Prandtl doit avouer que le transfert de couleurs semblables sur des parties semblables au point de vue tactile ne peut donner aucune image colorée des lèvres, de la langue, des yeux : il reconnaît que cette image n’a rien d’ « auschaulich ». Produit d’analyse, comment ce schéma géométrique, ce masque inco- ‘ore, pourrait-il parler à l'imagination de l'enfant ?
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Examinons maintenant notre deuxième hypothèse : Partant de la perception visuelle du modèle et de ses mouvements, l'enfant, en vertu d’une disposition innée ou rapidement acquise, pourrait la traduire en images tactiles ou kinesthésiques, et par là rejoindrait les données personnelles qu’on suppose régulatrices de ses propres mouvements. On dit souvent que la vue est une sorte de toucher à distance, qu’en voyant un objet on imagine les sensations qu’il donnerait à l’exploration tactile. La vue du corps des autres, évoquerait donc des images analogues aux sensations que fournit au sujet lui-même le toucher de son propre corps, et lui donnerait conscience de leur ressemblance.
Il faudrait renouveler et accentuer ici les réserves que nous faisions, dans la discussion de la première hypothèse, sur la réalité de ces évocations d’images dans les conditions ordinaires. Normalement, la traduction du visuel en tactile se réduit à peu de chose. Le transfert de la motricité s’opère du toucher à la vue : celle-ci règle d’avance la réaction, et dispense, une fois l’habitude établie, non seulement du toucher préliminaire, mais aussi du souvenir tactile dont la conscience ne trouve plus trace, Tout au plus peut-on observer, dans certains cas, une légère anticipation mentale de la sensation prochaine, qui en rendra possible la reconnaissance et le contrôle.
. Mais il faut ajouter que ces images, si on s’applique à les faire naître, ne donnent pas encore la solution du problème. Eiles ne caractériseraient la personne que dans sa forme, comme un objet quelconque. Supposera-t-on que l’enfant les compare à celles qu’il a pu acquérir par l’exploration tactile de son propre corps et qui lui révéleraient la ressemblance des formes, et par une analyse encore
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plus complexe, celle des attitudes et des mouvements ? En fait, un adulte intelligent est capable, en tâtant, sans le voir, un objet inconnu de forme complexe, de juger de sa ressemblance géométrique avec un modèle qu’il voit sans le toucher, et il arriverait peut-être à se rendre compte de la ressemblance de leurs mouvements. Peut-on croire que ce travail a lieu chez l’enfant d’un an ? Peut-on même supposer qu’il a acquis, par l’exploration tactile, une no-
tion précise de la forme de son corps et de ses mouvements ?
Mais il y aurait une autre façon de comprendre la traduction du visuel en tactile. Au lieu de considérer les sensations de la main, qui, associées aux sensations de déplacement du membre dans le toucher actif, se traduisent par la notion d’une forme définie comme limite résistante des mouvements explorateurs, portons notre attention sur la qualité des contacts, variable avec la région du corps touchée. Dans le cas de notre propre corps, elle s’associe intimement avec les sensations locales éprouvées par cette région elle-même, et qui interviennent directement dans la régulation de nos mouvements. Grâce à cette association, le toucher de certaines parties du corps des autres hommes pourra nous donner, non plus une perception de forme géométrique, mais une sorte de perception sympathique de la personne d’autrui. Et la perception visuelle, étant à son tour associée à la perception tactile, deviendra, indirectement, capable de nous suggérer les impressions tant superficielles que profondes, qui émanent des parties correspondantes de notre propre corps, — c’est-à-dire les éléments qu’il faut atteindre pour que l’imitation demeure possible. Il n’est pas impossible que de telles associations jouent un rôle. Ainsi P. (141. 25), qui me voit couché, les yeux fermés, est invité à « dormir » comme moi. Il hésite, puis touche successive-
ment les yeux de sa mère, et les miens : enfin il clignote, sans arriver à fermer complètement les siens. On peut croire que la qualité spéciale de la sensation éprouvée en touchant nos yeux, a réveillé le souvenir d’une sensation analogue, éprouvée quand il portait la main à ses yeux, et qui déterminait précisément la fermeture réflexe des. paupières. Mais cette explication exige que lenfant ait réellement exploré le corps des autres personnes, ce qw’il n’a fait que d’une façon très exceptionnelle et incomplète Il ne s’agit plus ici, comme tout à l’heure, d’habitudes. générales de transposition des formes visibles en formes tangibles, applicables au corps humain, comme à un objet quelconque, même nouveau. Le passage de ce qui n’est perçu que chez les autres, à ce qui n’est senti que chez nous, repose sur la comparaison de la quahté locale du contact des diverses parties du corps humain chez nous et chez les autres : l’assimilation n’est possible que par la double exploration. C’est sans doute un des procédés qui permettent à l'enfant aveugle d’imiter (dans la mesure incomplète et tardive où il peut le faire). Mais l’aveugle touche réellement le corps des autres et porte toute son attention sur ces qualités : l'enfant normal ne le fait qu’exceptionnellement. Cette explication ne saurait.
donc être généralisée.
Aucune des deux hypothèses que nous venons d’examiner n'offre donc une explication satisfaisante de l’imitation. Elles invoquent des constructions imaginatives qui ne sont certes pas inconcevables, mais peu naturelles et trop compliquées pour qu’on puisse les attribuer au jeune enfant. Mais elles reposaient toutes deux sur ce postulat que l’imitation implique une identification préaable des parties du corps, des attitudes et des mouvements du modèle et de l’enfant. Ce postulat s’impose-t-il ? L’assimilation, au lieu d’être la condition des premières
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imitations, n’en serait-elle pas l'effet ?
Si nous abandonnons l’idée que, pour obéir à l'exemple, l’enfant doit d’abord se connaître comme un être semblable à son modèle, nous pourrons supposer qu’un acte peut ne prendre que progressivement le caractère d’une imitation. D’abord déterminé par un objet ou un fait extérieur, qui lui imposera sa forme, 1l s’en affranchira peu à peu, en se subordonnant, par une série de transferts, à la perception d’une réaction du modèle relativement à cet objet ou à ce fait : il nous faudra expliquer comment, dans des conditions particulières, cette réaction, qui n’était qu’un signal, deviendra un modèle ; comment, d’un rapport de contiguité résultant de l’imitation ellemême, pourra naître la conscience de la ressemblance.
Pour justifier cette hypothèse, il nous faudra partir des réactions primaires, instinctives, déterminées par des causes externes ou internes, et dont la ressemblance objective chez tous les êtres d’une même espèce, repose sur l’uniformité de l’organisation héréditaire. Nous décrirons ensuite les transferts associatifs, par lesquels se constituent des habitudes subordonnées à des objets ou faits déterminés. Enfin nous verrons apparaître, parmi ces causes, la perception de l’acte du modèle, dont le rôle, d’abord auxiliaire, va grandir de telle sorte que l’exemple
finira par devenir un principe autonome d’activité.