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SIXIÈME PARTIE

L’Imitation chez les animaux

Bien que nos observations n’aient pas porté sur les animaux, nous devions chercher si ce que nous avons décrit chez l’enfant trouve une confirmation dans les données actuelles de la Psychologie animale. On sait encore peu de choses sur cette question, si l’on veut écarter toutes les anecdotes suspectes ou difficiles à interpréter. C’est seulement en associant l’expérimentation à l’observation qu’on arrivera à préciser les conditions dans lesquelles l’exemple peut agir sur la conduite des animaux, à éliminer les cas de pseudo-imitation où un stimulant commun détermine, indépendamment les uns des autres, les actes similaires de plusieurs individus, à distinguer l’imitation instinctive de l’imitation acquise et à voir clair dans le mécanisme de cette acquisition. Les nombreuses recherches qui ont été faites sur ce sujet - n’ont pas toujours donné de résultats concordants.

Ecartons d’abord la question obscure du mimétisme qu’on a quelquefois rapproché de l’imitation. Sous ce nom on groupe deux sortes de faits :

19 Des faits morphologiques : ressemblances permanentes de forme, de dessin, de coloration entre des animaux d'espèce différente, entre un animal et un objet (feuille, branche), ou le fond sur lequel il vit.

20 Des faits physiologiques, c’est-à-dire des modifications momentanées, par lesquelles l’animal réalise une adaptation variable (L'exemple le plus connu est celui des Pleuronectes, qui s'adaptent au fond sur lequel ils sont placés. On sait que cet effet est dû à des contractions des taches pigmentaires, qui donnent au tégument un aspect plus ou moins foncé : il s’agit d’un réflexe dont le point de départ est une excitation visuelle. Nous nous rapprochons déjà de l’imitation proprement dite.

Le concept d’imitation se précise enfin quand l'acte ou l’attitude d’un être vivant se modèle sur celle d’un être vivant semblable, la perception de l’un réglant l’exécution de l’acte de l’autre. Nous suivrons l’ordre adopté à propos de l’enfant, c’est-à-dire que nous étudierons d’abord l’imitation vocale, pour passer ensuite au problème général.

Mac Dougall admet qu'il faut faire à l’imitation vocale une place tout à fait à part et qu’elle est l’exemple le plus authentique, peut-être l'exemple unique d’imitation chez les animaux. Ici, en effet, nous trouvons réalisée une condition essentielle, l’homogénéité des perceptions de l’acte du modèle et de celui du sujet qui l’imite. L’oiseau peut comparer son chant à celui des autres. Cependant la question n’est pas simple et nous trouvons un mélange extrêémement complexe de faits instinctifs et acquis.

Voici d’abord des observations qui montrent qu’un certain nombre de manifestations vocales caractéristiques d’une espèce déterminée apparaissent chez les individus, indépendamment de toute influence de l’exemple, sans doute sous l'influence des conditions organiques ou affectives.

Boutan [7] a élevé un Gibbon (Hylobates) enlevé très jeune à l'influence de son milieu et l’a gardé cinq. ans. Cet animal n’a jamais vu d'individus de son espèce :

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cinq mois après son arrivée en France, il a développé un langage affectif identique à celui de ses congénères et composé de trois catégories de sons exprimant le bienêtre ou la satisfaction, le malaise ou la crainte, enfin un état d’excitation.

Le naturaliste norvégien Schjelderup-Ebbe [59], qui a consacré dix ans à l’étude de la poule domestique, distingue chez elle treize sortes de cris soit communs, soit spéciaux à l’un des sexes. Chacun à non seulement sa forme déterminée (rythme, hauteur, intensité), mais se rapporte à des situations et à des actes instinctifs spéciaux (divers moments de la ponte, combat, accouplement, alarme, appel, etc.). Chacun apparaît dans le développement individuel à une date précise, sans que l’isolement ou la présence d'individus adultes exerce une influence (sauf dans un cas sur lequel nous reviendrons).

Craig [17] a fait des observations analogues sur des pigeons élevés dans l’isolement.

Chez les oiseaux chanteurs, il faut distinguer le chant proprement dit et les cris (appel, alarme). D’une façon générale la préformation est beaucoup plus marquée pour les cris que pour le chant. Ils apparaissent toujours sans éducation et généralement persistent tels quels. Cependant, déjà Witchell a observé qu’ils peuvent se modifier dans une certaine mesure. Scott [60], élevant jusqu’à seize espèces d’oiseaux dans une même chambre, observe que tantôt le cri d’appel persiste, et que tantôt il devient méconnaissable .

Conradi [14], élevant un jeune moineau avec des canaris observe que le cri du premier pour demander à manger (sparrow chirp) apparaît normalement, puis perd de sa rudesse et se rapproche peu à peu du peep des jeunes canaris. |

Mais c’est surtout le chant qui subit cette influence. Scott [60] isola des loriots de Baltimore avant qu’ils

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eussent entendu le chant de leur espèce et les observæ pendant plusieurs années. Ils finirent par devenir de bons chanteurs, mais, à l’exception du caquetage, leur chant ne rappelait en rien celui du loriot de Baltimore. Chez seize sortes d'oiseaux ainsi isolés des représentants adultes de leur espèce, mais pouvant entendre le chant les uns des autres, ou celui d'oiseaux de l’extérieur, il n’y eut finalement pas de chant normal spécifique.

Conradi a élevé plusieurs moineaux en compagnie de canaris. Chez tous, il a observé une éducation par imitation. La voix devient plus élevée, plus musicale, ils arrivent à faire des trilles ; dans quelques cas, l’imitation est parfaite « sauf le fini musical ». Eloignés des canaris et entendant les moineaux du dehors, deux de ces individus perdent leur chant et reprennent le sparroæ chirp (en deux mois et demi), mais avec une voix plus musicale. Replacés avec les canaris, ils regagnent en quelques semaines ce qu’ils avaient perdu.

L'exemple du perroquet montre que cette imitation peut aller encore beaucoup plus loin. L’animal observé par Lashley [38] commence à parler à neuf mois par imitation d’un animal dressé, puis de l’homme. Cet auteur a fait un inventaire minutieux de ce que le perroquet. pouvait reproduire : les sons gutturaux, la toux, le sifflement sont bien imités, le claquement des lèvres l’est d’une façon plus éloignée. Des sons musicaux (violon, violoncelle, piano, voix humaine, sifflée ou chantée), sont reproduits par des sons sifflants ou chantants, sans imitation du timbre des instruments. L’imitation de la hau-

teur est incontestable, quoique plus capricieuse. Il ne peut répéter une courte mélodie nouvelle pour lui.

Que la production de sons soit étroitement conditionnée et limitée par la nature des appareils vocaux eux-mêmes, c’est une idée sur laquelle il est inutile d’insister. Ce qui nous intéresse davantage, c’est la subordination des

sons possibles à certaines causes. Nous avons vu le rôle essentiel des causes organiques et affectives. L’imitation n’est possible que dans la mesure où la perception auditive devient un stimulant accessoire ou principal. Il est remarquable que la voix joue un grand rôle dans les relations sociales des animaux. Sans que nous sortions du domaine de l'instinct, elle devient, dans certains cas, un stimulant secondaire : le eri est alors une réponse à un cri poussé par un animal semblable, stéréotypée dans sa forme, mais excitée à ce moment précis par la perception auditive. Le coq émet spontanément son appel caractéristique (coquerico), sous l'influence de quelque poussée affective inconnue ; maïs la voix d’un autre coq renforce ou provoque à nouveau cette même poussée, et il répond. Ainsi s’explique sans doute que, contrairement à ce qui se passe pour les autres cris, l’influence de la voix d'individus plus âgés accélère de vingt ou trente jours l’apparition de ce cri spécial chez le jeune coq. On peut imaginer que dans d’autres espèces le rôle de la perception auditive devienne prépondérant. De fait les cris de toute sorte d'animaux s’excitent par les cris d’animaux de même espèce, et 1l y a déjà là une apparence d'imitation, qui deviendra encore plus remarquable, si l’espèce dispose d’une certaine variété de ces cris d’appel, auxquels il est répondu de la même façon.

Mais pour expliquer l’imitation vraie, qui conformera les réactions primitives à des types variés, présentés par le modèle, et qui pourra éventuellement faire dévier le type spécifique vers des formes de chant ou d’articulation, qui lui sont étrangères, il faut sans doute supposer quelque chose de plus, c’est-à-dire une fonction analogue à celle qui a été décrite chez l’enfant sous le nom d’imitation de soi-même, une tendance à chercher par tâton-

nements à reproduire un modèle auditif offert, soit par

“une production personnelle accidentelle, soit par un

exemple étranger. En fait, tous les oiseaux chanteurs et parleurs s’exercent longuement ; ils n’arrivent au résultat que par des essais d’abord très maladroits et progressivement corrigés. Conradi a observé chez les moineaux qui apprennent le chant du serin, des mouvements muets de la gorge, pendant qu’ils écoutaient les serins. Chez le perroquet, l’enregistrement auditif est suivi, souvent après un long intervalle, d’efforts d'imitation persévérants, et il semble aussi que le succès soit fonction de l’acquis antérieur.

Cette imitation doit d’ailleurs être soutenue par des dispositions instinctives, comme tous les jeux dont elle n’est qu'une forme. Lashley note l’état d’excitation et même de fureur hostile de son perroquet, pendant les expériences, etrattache l’imitation à la rivalité sexuelle [88].

Passons maintenant au problème beaucoup plus confus de l’imitation générale des actes, et cherchons d’abord si elle peut être instinctive. Tous les faits que nous allons passer en revue ne donnent aucun appui à l’idée d’un instinct général d’imitation ; mais une première apparence d'imitation se présente dans certains instincts spéciaux, et surtout dans ce qu’on appelle instinct grégaire, qui pousse des animaux de même espèce à se rapprocher les uns des autres et à se suivre s'ils se déplacent.

Sans doute groupons-nous, sous ce nom collectif, des choses assez différentes. Pour le mieux comprendre, il faudrait savoir exactement comment la présence d’un animal influe sur un autre, quelles sortes de stimulants agissent, sur quels sens ils s’exercent, quelles réactions élémentaires ils mettent en jeu. Il faudrait faire la part de l’odorat, de la vue, du toucher. Il faudrait tenir compte des états physiologiques, des influences d’origine sexuelle, nutritive, etc. Dans certaines espèces l'instinct grégaire

est permanent, dans d’autres temporaire (migrations, rassemblements temporaires de mammifères, d’oiseaux, de poissons), sous des influences extérieures encore mal connues. Parfois sa durée n’est que celle de la famille, les animaux restent groupés pendant leur jeunesse, puis se séparent : ailleurs le groupe est formé d'individus d’origine différente, réunis par les circonstances.

Considérons donc cet instinct grégaire comme un fait, dont le mécanisme nous est mal connu : il est certain qu'il en résulte une première apparence d'imitation. Les animaux se meuvent d'ensemble, se suivent et par conséquent se trouvent exposés aux mêmes influences, subissent l’action des mêmes situations et des mêmes objets, auxquels ils réagissent en vertu de leur conformité de structure, ce qui confirme encore l'impression d’imitation.

Bien des faits indiquent d’ailleurs que le stimulant propre de l'instinct, quel qu’il puisse être, n’a pas la précision qu’on serait d’abord tenté de lui attribuer. L'être dont il émane agit sur les sens des autres individus d’une manière complexe : la perception qu'ils ont de sa forme et de ses mouvements est riche d’éléments dont quelques-uns seulement — et malheureusement nous les discernons mal — éveillent la réponse instinctive. Tout se passe comme si l’image du type ou de l’acte spécifique — si l’on veut une métaphore — dans la mémoire ancestrale était à demi-effacée. La communauté grégaire s’établit facilement, comme nous le savons par nos animaux domestiques, entre des animaux et des jeunes d’espèces différentes, dans d’assez larges limites. L'instinct de suivre n’est pas subordonné à la perception d’une forme très précise : Cole note que chez le raton laveur, il y a

de la part des jeunes animaux une forte tendance à suivre l’homme, dès qu’ils savent marcher : elle diminue vers le milieu du septième mois et disparaît vers le milieu du

Ai

huitième. Hudson (cité par W. Mitchell), rapporte qu’un cavalier passant auprès de jeunes agneaux endormis, réveillés brusquement, les entraîne parfois à sa suite sur plusieurs milles. Erreurs ou aberrations de l'instinct, sans doute ; mais si l’on veut seulement constater et non pas juger, il faut dire : indétermination de la disposition

instinctive par rapport à son objet normal.

On arriverait au même résultat en étudiant des actes par rapport à des objets, qui ont été donnés comme exemples d'imitation instinctive. Nous avons déjà fait une allusion à l'exemple du poussin qui, dit-on, imiterait instinctivement l’acte de picorer, que la poule semble lui donner en exemple, becquetant elle-même ou soulevant un grain à terre et le laissant retomber, en même temps qu'elle fait entendre un gloussement caractéristique, Peal affirme que les jeunes faisans mourraient de faim, sans cet exemple ; on rapporte la même chose de l’autruche élevée en couveuse (d’après Morgan) [46 bis]. Mais quelle est dans la perception de cet exemple, la partie efficace ? Remarquons d’abord que le poulet élevé en couveuse se passe fort bien de cet exemple, ensuite, comme l’a montré Morgan, qu’on peut stimuler l’acte de picorer en frappant sur le sol avec la pointe d’un crayon ou en soulevant avec une pince fine, de petits objets qu'on laisse retomber sur le sol. La perception du geste d'un être de même espèce n’est done pas nécessaire : elle contient beaucoup plus que les éléments efficaces.

En cherchant à saisir des grains sur le sol, le poussin se montre d’abord assez maladroit ; on peut étudier ses progrès, comme l’a fait Breed [8], en comptant le nombre des essais et celui des actes réussis. Dans la première semaine de la vie, le nombre de ceux-ci passe de 16 à 90 0/0. On peut comparer les courbes qui traduisent ces progrès pour des poulets élevés en couveuse et pour ceux

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