PREMIÈRE PARTIE
Les conditions psychologiques du mouvement
Tout mouvement résulte d’une excitation transmise aux muscles, soit directement, soit par l'intermédiaire du système nerveux. L’expression de mouvement spontané ou impulsif masque sans doute notre ignorance de l’origine réelle des excitations, internes ou externes, conscientes ou inconscientes.
Celles qui proviennent du système nerveux peuvent - avoir une action générale ou spéciale. Il s’agit dans le
premier cas de phénomènes de dynamogénèse ou d’inhibition diffuses. La motricité de toutes les perceptions, émotions, idées, est aujourd’hui une thèse familière à tous les psychologues. Mais souvent l'excitation, tant à cause de sa qualité particulière qu’en vertu de la structure préformée du système nerveux, produit des réponses plus spéciales qu’on peut appeler des réflexes, si l’on prend ce mot dans le sens général que lui donnent les physiologistes et non dans le sens plus restreint qu'il a reçu dans le vocabulaire médical, En ce sens, il n’y a pas lieu de chercher à distinguer l'instinct du réflexe ; ces
mots désigneront pour nous toute réaction innée à un
Guillaume. 1
stimulant d’origine interne ou externe. Cette définition a priori implique sans doute une solution arbitraire d’un grand problème philosophique ; mais la discussion n’en saurait trouver place dans une étude aussi spéciale et nous devions faire choix d’une hypothèse de travail.
À ce déterminisme héréditaire s’oppose celui des habitudes individuelles, c’est-à-dire des manières acquises de réagir à certaines excitations. La loi qui régit leur formation est peut-être ce qu'il y a de plus solide dans nos connaissances psychologiques : c’est celle du transfert du pouvoir moteur, qui passe de l’excitation efficace à des excitations d’abord inefficaces, qui l’ont régulièrement précédée dans un certain nombre d’expériences.
Cette loi est illustrée d’abord par les études des physiologistes (Pawlow, Bechterew) sur le réflexe conditionnel. Une substance amère placée sur la langue d’un animal provoque la sécrétion salivaire, un choc électrique, porté sur l’extrémité d’un membre, en détermine la flexion (réflexes héréditaires inconditionnels). Or une excitation quelconque (son, lumière, contact), qui aura régulièrement précédé la première, finira par produire à elle seule la sécrétion salivaire ou la flexion du membre. C’est le même principe que M. Hachet-Souplet applique au dressage sous le nom de loi de récurrence. À force de faire précéder l’action d’un stimulant instinctif d’un certain signal (geste, parole), on lui communique sa force. Ce signal deviendra à son tour inutile quand, par le jeu de la même loi, chaque phase de l’acte, d’abord enseignée à part, sera déclenchée par les sensations qu’engendre l’exécution de la précédente.
Un mécanisme analogue intervient dans les habitudes contractées par les animaux en dehors de tout dressage artificiel, avec cette différence que les: associations définitives ne s’établissent qu'après des tâtonnements sur lesquels nous reviendrons plus loin. Il faudrait rappeler
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ici les expériences de l’école américaine, dans lesquelles des animaux apprennent d'eux-mêmes à sortir de cages en manœuvrant des mécanismes, à reconnaître les boîtes où l’on a caché leur nourriture, à cireuler dans des labyrinthes, etc. Il faudrait surtout montrer comment dans la nature ils arrivent à régler leurs actes sur des signaux qui permettent des anticipations motrices, comment leur activité se subordonne au rythme des phénomènes extérieurs, comment s'effectuent l’assouplissement, la réduction, la spécialisation de leurs instincts pour répondre aux conditions particulières du milieu (habitat, relations avec d’autres êtres, etc.). On trouverait dans tous ces faits autant d'illustrations de la loi de transfert.
Il est facile d'étendre la même loi aux habitudes humaines. C’est ce que mettrait en évidence l’analyse de n'importe quel acte appris. Le pianiste qui s’exerce à la lecture musicale, apprend à subordonner les mouvements de ses doigts à certains signaux visuels (les notes lues sur la portée), qui se substituent ainsi aux représentations motrices quelconques dont il pouvait auparavant faire usage. Quand il apprend par cœur, chaque note entendue ou chaque mouvement des doigts senti devient le signal de l’exécution de la note suivante et dispense par conséquent de la lire. Ces transferts sont absolument parallèles à ceux que nous avons notés dans le dressage.
Il serait étonnant qu’un principe aussi général ne se
montrât pas fécond dans l’étude de l’enfant. Nous aurons
à chaque page de ce travail l’occasion de l’appliquer. Tout le développement de l’enfant du premier âge consiste à réagir à des signes de plus en plus précoces des faits qui Fintéressent ; toute sa croissance intellectuelle s’opère par le transfert d’une valeur affective et motrice d’em-
prunt à un grand nombre de perceptions qui deviennent significatives et utilisables.
Si le principe est aujourd’hui bien établi, il est cepen-
dant nécessaire de préciser le sens de certains termes de. son énoncé.
En quel sens une perception détermine-t-elle le mouvement ? Nous écarterons les problèmes métaphysique et méthodologique auxquels cette question pourrait faire penser. Est-ce l’excitation physiologique seule qui joue ce rôle, comme le veut la doctrine épiphénoméniste ? Faut-il, avec certaines doctrines spiritualistes, attribuer à la modification subjective qui l’accompagne une efficacité propre ? Ce problème n’a pas de signification expérimentale, puisqu'on ne peut séparer, chez l’homme, les deux aspects solidaires, objectif et subjectif, pour attribuer à l’un d’eux une causalité particulière. D’autre part, comme la conscience ne peut se constater que chez le sujet qui s’observe lui-même, il est légitime et prudent de n’employer dans la Psychologie animale qu’un lan-
gage objectif. Toutefois, lorsqu'il s’agit de l’enfant, l’ex-
pression : « la perception détermine le mouvement », ne
nous semble entraîner aucune équivoque sérieuse. Il est plus intéressant de préciser le sens du mot déter-
miner. La quinine placée sur la langue détermine la
sécrétion salivaire. La condition est presque toujours suffisante, et l’effet presque invariable. De même le coup de fouet produit un mouvement de recul ; la brûlure, un brusque retrait de l’extrémité lésée..., etc. Il n’en est déjà plus tout à fait de même des causes qui leur sont substituées. L’effet est moins constant ; des circonstances secondaires jouent un certain rôle. À plus forte raison, la vue de la note écrite sur la portée ne détermine pas les mouvements du musicien dans un sens aussi strict. À côté des réflexes incoërcibles, il y a toute une catégorie de réactions qui peuvent jusqu’à un certain point être arrêtées ou modifiées par un effort volontaire : telles sont. les réactions émotionnelles ; il y en a d’autres où nous. n'avons même pas l'impression qu’un effort soit nécessaire.
pour en modifier l’automatisme; tout au plus observonsnous une certaine gêne, si la volonté n'intervient qu’une fois cet automatisme mis en train.
Mieux vaudrait donc dire ici que les perceptions règlent ou dirigent la réaction. Le déterminisme en est complexe. Dans le cas simple de la réaction à la douleur, la sensation possède une valeur affective intense et commande impérieusement la réaction, en même temps qu’elle en détermine la forme par sa qualité et par sa localisation, Dans les actes complexes que nous envisageons maintenant, le départ se fait entre des conditions affectives {désir ou aversion ou enfin volonté de l’acte) et des conditions intellectuelles nécessaires, mais non suffisantes. On n’agit pas, on n’imite pas, tantôt parce qu’on ne veut pas, tantôt parce qu’on ne sait pas agir ou imiter. Le terme de régulation indique donc un déterminisme partiel. Les perceptions-signaux ne sont que des facteurs de l’acte : pour l’expliquer entièrement, il faut tenir compte de l’ensemble de l’état mental. On peut prévoir cependant que dans des états psychiques quelque peu simplifiés
; (distraction, fatigue), ces causes deviendront à nouveau D pleinement déterminantes, par la suppression des in- Ke fluences inhibitrices qu’exerçait un état mental plus | complexe.
Nous avons préféré le terme de loc de transfert (souvent employé par Ribot), au terme plus classique de loi d’association. On pourrait soutenir qu’il y a là un fait d’asso- ciation d'idées. Une perception (la vue du fouet) réveillerait un souvenir (la douleur du coup de fouet) et celui-ci développerait les conséquences affectives et motrices qui lui sont propres (peur, fuite). La perception n’agirait que par la résurrection de l’état de conscience passé. Mais cette interprétation serait-elle toujours bien exacté ? L'observation intérieure, dont le témoignage ne saurait d’ailleurs passer pour décisif dans ce problème, nous por-
terait plutôt à douter de l’existence régulière de cet intermédiaire .Non seulement la répétition tend à l’effacer, lorsqu'il existe, si bien que l’évocation de souvenirs justificatifs devient impossible, mais il n’est même pas sûr qu'il ait toujours existé, au début de la formation de l’habitude. Il se peut que le souvenir développé en image autonome soit une forme de pensée supérieure, peut-être humaine et même exceptionnelle chez l’homme, tandis que la formation des habitudes par transfert de la valeur motrice à des stimulants associés paraît être un fait beaucoup plus général.
D'ailleurs, en parlant d’une association de stimulants, nous exprimons simplement les conditions externes de la formation d’une habitude, et nous nous interdisons toute hypothèse sur ce qui se passe dans les centres nerveux. Si l'excitation d’abord indifférente devient motrice, est-ce par son interférence cérébrale avec l’excitation sensorielle efficace primitive, ou est-ce simplement parce qu’elle vient s'engager dans les voies ouvertes par l’innervation motrice avec laquelle elle coïncide dans le,temps ? Doiton dire avec Thorndike que le fait essentiel de la formation d’une habitude est, non pas l’association de deux perceptions, mais l’association d'une perception avec une impulsion motrice (déclenchée, il est vrai, par l’autre perception) ? S'il en était ainsi, l'éveil d’un souvenir « justificatif » de l’excitant primitif ne serait qu’une complication éventuelle du transfert, mais non sa condition initiale et générale.
Mais la conception exposée ici se distingue encore par un autre caractère de celle de l’association des idées, du moins telle qu’on la comprend généralement. L'ordre de succession des faits n’est pas indifférent et réversible. L'excitation qui précède s’attribue les réactions de celle qui suit, mais la réciproque n’est pas vraie. Du point de “vue strictement associationniste, il y aurait déjà lieu de
faire des réserves sur cette préténdue indifférence du sens des associations. Apprendre, c’est lier les souvenirs dans un certain ordre, qu'on ne peut changer, en récitant, que par un travail secondaire et difficile. Savoir traduire un texte d’une langue dans une autre, n'implique pas qu’on puisse se tirer de l’opération inverse : qui sait faire la version peut être incapable du thème. La réversibilité de l’association du mot à la chose n’est rien moins que directe : parler une langue et même sa langue maternelle est tout autre chose que de la comprendre. Plus généralement il y a dans tout cours de pensée un sens, une pente naturelle qu'il est difficile de remonter. — Mais dans l’étude du transfert de la motricité, on a moins que jamais le droit d'admettre une pareille réversibilité. Se représenter ce qui dans une expérience passée a précédé un événement semblable à celui dont on est maintenant témoin, c’est une attitude intellectuelle qui n’aboutit que par un détour à une attitude pratique. C’est le conséquent et non l’antécédent du fait actuel sur lequel j'ai besoin directement d’être renseigné par l’analogie, puisque je n’ai pas à m’adapter au passé, mais à l'avenir immédiat. Préparer les réactions, voilà la fonction normale du transfert, et la pensée ne remonte dans le passé que pour redescendre avec plus de sûreté vers l’avenir.
Mais nous rencontrons ici une difficulté dont l'examen approfondi s’impose à toute psychologie de l’imitation.
Une thèse exprimée ou latente dans beaucoup d’ouvrages de psychologie, fait de la représentation de l'acte - « un acte qui commence » (Ribot). L’effet représenté devient cause motrice. Il en serait ainsi, non seulement dans l’acte volontaire au sens étroit du mot, mais dans
les diverses formes d’automatisme psychologique. L’impulsion de l’idée fixe ou de la suggestion est celle d'une représentation de l’acte ou de ses résultats. On applique cette théorie à la formation même de l’acte. S'il suffit, quand l’acte est devenu habituel, de s’en représenter les effets, il a fallu, au début, imaginer les moyens d’exécuter, c’est-à-dire les mouvements eux-mêmes. Cette image n’est que le souvenir des sensations qui ont accompagné leur exécution accidentelle. Ainsi la perception du mouvement, c’est-à-dire son effet dans la conscience, deviendrait par son souvenir une condition de la reproduction de ce même mouvement.
Cette conception repose sur des faits réels : cependant elle présente une contradiction apparente avec la théorie de la récurrence. La perception d’un acte accompli peutelle être une condition de son exécution ultérieure ? D’après la loi de récurrence, elle ne pourrait être que la cause de l’exécution immédiate d’un autre mouvement dont elle serait devenue le signal. Mais comment, alors, l’image souvenir d'un mouvement posséderait-elle une propriété motrice que la perception correspondante ne. possède pas ?.
En fait, dans toutes les habitudes constituées, la perception de la première phase de l’acte détermine l’exécution de la suivante. Les sensations de position d’un pied quand je monte un escalier, ne tendent pas à faire recommencer le mouvement accompli, mais règlent le mouvement de l’autre pied (Woodworth). Plus généralement tous nos actes habituels sont de longues chaînes de mouvements dont chacun fournit au suivant son stimulant, conscient ou non. Les maladies qui désorganisent la perception des mouvements en cours d’exécution se traduisent par de l’ataxie. Ce qui manque, ce n’est pas limpulsion primitive, mais la régulation automatique en vertu de laquelle ce qui reste à accomplir dépend à tout
moment de ce qui vient de l’être immédiatement ; par conséquent la coordination des mouvements partiels, l'arrêt, la modération, la correction en temps voulu du geste commencé sont défectueux. Pour les mêmes raisons, l’impulsion primitive elle-même est plus ou moins abolie quand disparaît toute perception de la position initiale des membres. Chaque phase dépend donc des excitations engendrées par la précédente.
Qu’on s’observe dans la vie courante, et l’on trouvera qu'avant d'agir, il est bien rare qu’on s’imagine en train d'agir, ou même qu’on imagine ce qu’on va faire ; mais on perçoit les signaux qui déterminent l’acte dans le temps, les repères qui le limitent dans l’espace, les objets et les personnes auxquels il se rapporte. Le soldat qui tire au commandement (Joue ! Feu !) obéit à dessignaux externes ; mais chez le chasseur exercé qui tire spontanément, l’acte n’est pas moins étroitement subordonné à des perceptions complexes de son arme, du gibier, des obstacles, sans intervention normale d’aucune image saisissable qui anticiperait sur le donné. Non seulement les perceptions règlent l’acte, mais elles le suggèrent ; nous entendons par là, non qu’elles en suggèrent l’idée, la représentation, mais qu’elles en déterminent directement l’exécution sans l’intermédiaire d’une image mentale de l’acte lui-même.
Même si on s’appliquait à former cette image, on n'y réussirait pas toujours. On l’a souvent remarqué : les contractions musculaires ne sont pas représentées, puisque la conscience ignore les muscles. Nous ne savons pas, sans études anatomiques spéciales, quels muscles interviennent dans la phonation, l’articulation, les mouvements de la tête, des doigts, etc. Mais il faut aller plus
- Join : nous ignorons en général des éléments sensibles et
visibles des mouvements eux-mêmes. Si j'essaie de me représenter, avant de l’accomplir, l’acte de monter une
marche d’escalier, ou de mettre le pied sur le barreau de la chaise sur laquelle je suis assis — je constaterai, en passant à l’exécution, que je n’avais nullement imaginé les premières phases de l’acte (porter le corps en arrière et du côté opposé à la jambe qui se meut, etc.). L’image ne correspond donc que très imparfaitement à ce que nous constatons après coup et cette remarque s’appliquerait même à des exemples beaucoup plus complexes.
L'image du mouvement à accomplir est si peu nécessaire dans la plupart des cas, que son intervention peut être perturbatrice ; c’est ce qu’on observe dans les gestes habituels, la parole, l’écriture, etc., qu’on veut particulièrement surveiller ; ces représentations parasites désorganisent le jeu normal des réactions sensori-motrices.
Cependant il est incontestable qu’on imagine souvent un acte avant de l’accomplir. Mais il faut éliminer les cas où l’image ne se rapporte pas à l’exécution, mais à la conception et à la délibération. Elle est nécessaire dans cette phase préparatoire. La perception du monde extérieur est une sollicitation virtuelle permanente d’un nombre énorme d’activités instinctives ou habituelles bien définies, mais qui demeurent latentes, et ne deviendront réelles que sous l’influence d'images qui précisent la nécessité ou l’opportunité de l’acte, ou lèvent les inhibitions qui pesaient sur lui. C’est surtout à l’occasion de ce problème que la représentation se dessine dans la conscience. Nous nous représentons l’acte parce que nous voulons l’apprécier ou savoir comment les autres l’apprécieront. Nous laissons s’exécuter l’acte en pensée pour provoquer les réactions affectives et les jugements que ce spectacle nous inspire. Il en est au fond de même quand l’image répond au choix d’un moyen en vue d’un but déjà défini. Divers moyens sont essayés idéalement, une sélection s’établit entre eux, mais tout se passe dans la
pensée. On imagine aussi ce qu’on désire vivement, non seulement l’objet, mais parfois aussi l’acte lui-même. Mais on a souvent signalé l’antagonisme entre le développement de l’action et celui de l’image. La pensée de l'acte se présente comme substitut de l’action impossible ou inopportune. On rêve à l’action quand on n’agit pas,
et, pourrait-on dire, dans la mesure où on n’agit pas.
Mais les considérations précédentes n’épuisent pas encore la question.
Si jusqu'ici nous n’apercevons pas le rôle de la représentation de l'acte dans l'exécution, c’est peut-être, dira-t-on, parce que nous le cherchons dans l’automatisme habituel. On peut admettre que le rôle de l’image est ici terminé. La perception de la situation donnée en a hérité ; le pianiste n’a plus besoin de se représenter les mouvements de ses doigts parce que la perception des notes suffit maintenant à les régler, mais il n’en était pas de même au début de son éducation musicale. Il faut donc étudier le rôle de l’image dans les adaptations nouvelles. Comment la psychologie contemporaine envisaget-elle ce problème ?
L'idée d’adaptation individuelle implique que les conséquences, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, réagissent sur la conduite qui les engendre et la modifient dans un sens favorable aux besoins de l’être. Mais pour devenir des causes de l’acte, elles devraient le précéder au lieu de le suivre. On croit se satisfaire au sujet de cette difficulté en disant que les effets d'un premier acte, simplement représentés dans la pensée, précèdent l'exécution réelle d’un second acte et peuvent par conséquent le modifier. Mais on se heurte toujours à la même
difficulté ; comment attribuer à des représentations, à des états secondaires, des effets essentiellement différents de ceux des perceptions originales ? Il faudrait, pour résoudre le problème, admettre qu’il existe des sensations, des états primaires, capables de reproduire ou d'arrêter les actes qui leur ont donné naissance. Or on attribue précisément cette propriété aux sensations affectives et par conséquent à leur souvenir. Cette affirmation mérite d’être regardée d’un peu plus près.
Considérons d’abord l’adaptation actuelle à une situation donnée, puis les effets ultérieurs de la répétition sur l'adaptation intervenue. |
Le contact d’un objet avec les lèvres produit chez le nouveau-né des mouvements de succion (plus tard il portera à la bouche les objets qui viennent au contact des mains ou qui sont pris après avoir été vus). Mais la succion provoque à son tour des sensations gustatives variables : une saveur sucrée, agréable renforce ou entretient la réaction de succion ; une saveur amère, désagréable exerce une inhibition sur ces mouvements et en déclenche d’autres qui appartiennent à une fonction antagoniste {expulsion de l’objet). La réaction primitive au contact se trouve donc tantôt stimulée, tantôt arrêtée par le développement de ses conséquences affectives ; mais cet eflet repose sur l’existence d’une coordination préformée entre certaines saveurs et des réponses motrices positives ou négatives localisées dans la fonction même dont l’exercice donnait lieu à ces sensations : donc elles confirment ou renversent les mouvements amorcés par la sensation tactile banale. Il y a ici superposition de deux cycles de réactions préformées.
Supposons maintenant que ces expériences se répètent : la mémoire associative entre en jeu ; certains éléments de la situation perçue deviennent par anticipation régulateurs de la fonction. Les qualités tactiles et surtout
visibles de l’objet sucré ou amer qui ont toujours annoncé les saveurs correspondantes vont s'approprier leurs effets ; les mouvements de prendre, de porter à la bouche et de sucer seront confirmés ou inhibés ; il y aura anticipation des mouvements de la langue et de la réaction salivaire dans un cas, de la réaction de dégoût dans l’autre, De même les poussins étudiés par Morgan picorent toute sorte de petits objets (réaction innée d’origine visuelle), puis, selon la saveur, les rejettent ou les avalent (seconde réaction innée d’origine gustative). Sous l'influence de l'expérience, des graines, des insectes continuent à être pris et sont avalés directement, tandis que certaines chenilles jaunes à raies noires, à saveur répugnante, ne sont plus prises, et qu’à leur vue le poulet esquisse le geste d’essuyer son bec (phénomènes de transfert).
Mais toute éducation n’est pas réductible à ce schéma. Les sensations à valeur affective qui interviennent dans des adaptations plus complexes produisent des réponses qui ne retentissent pas toujours immédiatement d’une façon précise et efficace sur les causes de ces sensations, pour les activer ou pour les réduire. Leur efficacité n’est
assurée que dans les conditions normales de certains ins-
tincts spéciaux. On peut bien dire qu’en général les excitations dites agréables se caractérisent par la prédominance des réactions positives, tandis que les excitations
dites pénibles comportent surtout des actions d’arrêt ou
d’antagonisme. Mais il s’agit toujours de mouvements spéciaux en rapport avec la qualité particulière des sensations et les conditions ordinaires de leur production, et qui seront vite en défaut si ces sensations résultent d’une façon complexe et indirecte de conditions nouvelles. Je retire la main si jy sens une piqûre ; la réponse est efficace si l’objet piquant est immobile ; elle ne l’est plus s’il s’agit d’une épine qui reste dans la blessure, d’un insecte entraîné par le mouvement de la main, etc... Qu’un enfant
prenne plaisir à agiter un objet tenu à la main, on peut soutenir que les sensations éprouvées entretiennent directement cette activité rythmique qui les renouvelle. Mais qu’un bruit agréable vienne à se produire au cours de ce jeu (par exemple : quand P. (6 mois) actionne involontairement le bélement de son mouton mécanique), l’effet stimulant qui en résulte sur l’activité de l’enfant n’est pas suffisant pour reproduire la forme précise du geste qui a déterminé le bruit. L’enfant n’y arrivera que par des tâtonnements dont l'issue et la durée ne sont pas faciles à prévoir, surtout si la situation implique des relations avec des objets extérieurs infiniment variables.
C'est dire que l’adaptation, si elle a lieu, s’effectue par le procédé que Morgan et Jennings ont décrit sous le nom aujourd’hui classique d’Essais et Erreurs.
Cette théorie n’a pas toujours été comprise de la même façon. Elle n'implique pas nécessairement l’interprétation vitaliste, que Jennings lui-même semble avoir rejetée. Il ne s’agit pas d’une improvisation mystérieuse affranchie des lois du déterminisme. Les « essais » sont des réponses héréditaires ou habituelles. Arrivant dans un milieu où diffuse un acide, un infusoire recule, tourne sur un côté défini par sa structure asymétrique, ce qui Poriente dans une direction un peu différente ; un nouveau mouvement en avant le ramène au voisinage de la source d’excitation. Le même cycle de réactions s’accomplit jusqu’à ce que l’animal, ayant été amené dans une direction qui ne l’expose plus à l’action de l’excitant, continue sa progression sans obstacle. Ici un organisme réagit par des réponses identiques, dont l’accumulation finit par le libérer ; ailleurs une excitation prolongée ou
répétée produira, par des phénomènes de sommation ou par des changements internes, venant des premières réactions inefficaces, toute une série de réponses qualitativement différenciées, préformées d’ailleurs dans l’organisation de l’animal.
C’est là, semble-t-il, une loi très générale de l’activité des animaux, à tous les niveaux de la vie mentale. L’animal affamé, enfermé dans une cage et qui cherche à en sortir pour atteindre sa nourriture placée au dehors, ou celui qui ne peut s’en rapprocher par le chemin direct, mais doit faire un détour plus ou moins compliqué, parcourir un labyrinthe, etc... trouve la solution par tâtonnements. Le premier essaie de se glisser entre les barreaux, les mord, gratte le sol, etc... c’est-à-dire répond à la situation par des actes instinctifs ou habituels au cours desquels il arrive à faire jouer accidentellement le mécanisme libérateur ; l’autre erre, oscille, revient sur ses pas, et finit par trouver l’issue. Chacune de ses réponses le met en présence d’une situation nouvelle et modifie aussi la situation interne par les réactions affectives qu’il développe. L'animal semble donc agir « au hasard », ce qui sigmife seulement que ses réponses ne sont pas adaptées au problème qui lui est posé. D’ailleurs ce caractère fortuit de la solution est plus ou moins marqué, suivant la nature des épreuves. Plus l’animal a d’expérience, plus il est apte à reconnaître dans le nouveau problème des données suggestives d’actes familiers.
Enfin, chez les organismes supérieurs, les effets de la mémoire, c’est-à-dire de la loi de transfert, se font sentir et produisent non plus des adaptations momentanées, mais des modifications durables de comportement. Les mouvements qui ont été suivis de sensations pénibles tendent de plus en plus à être arrêtés avant que leurs conséquences affectives aient eu le temps de se développer, tandis que les mouvements utiles fimissent par être ren-
forcés dès qu'ils se dessinent. La comparaison des pistes. successives suivies par un animal dans un labyrinthe donne un schéma expressif de cette éducation. Les oscillations de grande amplitude du début s’atténuent et font place à une courbe sinueuse qui tend à se rectifier de plus en plus avec les progrès de l’apprentissage. L’acte se stabilise et ne donne plus l’impression d’hésitation et de tâtonnements. Certains détails caractéristiques de la situation ont fini par devenir des signaux directs des réactions définitives.
C’est au cours de cette éducation que nous devons chercher maintenant, chez l’homme, le rôle éventuel de la représentation de l’acte ou de ses effets. On peut admettre que par lui-même le souvenir d’une expérience intéressante n’a d’autre efficacité que celle de la perception qu'il représente, avec une bien moindre énergie. Si l’on se reporte aux cas d'adaptation instinctive discutés plus haut, on peut penser qu'il contribuera à stimuler l’acte qui renouvellerait la sensation correspondante. Le souvenir de la saveur du bonbon peut exciter chez l’enfant des mouvements de la langue et lui faire venir « l’eau à la bouche » comme cette saveur elle-même. Il n’en est plus de même dans le cas général des adaptations nouvelles et complexes. Le plaisir remémoré, attendu, tend à solliciter l’activité dans le même sens que le plaisir éprouvé,. c’est-à-dire à provoquer des réponses généralement inadéquates, au milieu desquelles pourra reparaître celle qui renouvelle la sensation. L’attitude consiste ici dans la recherche d’un résultat qu’on ne sait pas reproduire. L'idée du résultat tient sa valeur de son coefficient émotionnel, elle n’est pas spécifique par rapport à l’innervation requise. Mais cette idée, si elle n’oriente pas directement les mouvements, va en assurer la sélection. Elle permet de comparer ce qu’on fait à ce qu’on voulait faire, de juger de la conformité de l’acte exécuté avec l’acte
Le
imaginé. Encore ne faudrait-il pas croire à une loi fatale de progrès. Le souvenir de l’acte préside à sa reproduction volontaire dans le même sens que le travail et l’attention favorisent la découverte, sans jamais la rendre nécessaire, puisqu'elle ne se réalise que par des hasards heureux, qui relèvent d’un déterminisme instable et délicat, qu’il nous est difficile de pénétrer.
Sous quelles formes cette fonction de la mémoire se présente-t-elle ?
La psychologie a commencé l’étude de la mémoire par l’image mentale, en s’attachant surtout aux cas exceptionnels où elle forme un tableau indépendant, véritable double de la perception primitive (Taine). Puis l’attention s’est portée sur la reconnaissance des objets : on a constaté que l’étendue de la mémoire qui reconnaît est bien supérieure à celle de la mémoire capable d'imaginer. On a décrit le sentiment du manque, du changement ou de l'identité dans un objet donné, qu’on était cependant incapable d'imaginer avant de le revoir, le souvenir négatif ou générique, la résistance de l’oublié à la suggestion fausse (Abramowski). Mais à ces formes de souvenirs latents correspondent des attitudes pratiques : chercher, sans se représenter nettement l’objet cherché ; faire effort en vue d’un résultat que nous n’imaginons pas d’avance, mais que nous reconnaîtrons plus ou moins
sûrement quand nos tâtonnements nous y auront conduit.
Une série d’impulsions hésitantes, vite arrêtées ou continuées mollement, fait soudain place à l’élan énergique de l’acte original retrouvé. Ainsi l'influence de souvenirs dus à l’expérience individuelle peut se faire sentir sans qu’il y ait anticipation imaginative précise. Nous travaillons d’après un modèle mental tout à fait effacé ou confus. Le souvenir se parachève par la réalisation fortuite du résultat qui est alors reconnu conforme au modèle.
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C’est surtout chez l’enfant qu’on est en droit de supposer cette action du souvenir latent. Ses perceptions sont bien grosses de souvenirs, mais qui s’explicitent difficilement en images indépendantes. Il retrouve la balle avec laquelle il jouait il y a quelques jours, et la reconnaît, c’est-à-dire qu'il sourit, la prend, la serre dans ses bras, mais reste embarrassé ; par hasard il la laisse tomber, elle rebondit ; nouvelle reconnaissance plus précise, qui s’achèvera par un nouvel accident heureux, ou par l'intervention d’une autre personne, que l’enfant sollicitera souvent de l’aider dans ses tâtonnements, tout en manifestant parfois avec beaucoup de fermeté qu’il sait reconnaître ce qu'il cherchait et qu’il ne se laisse pas donner le change. Il n’est pas plus nécessaire d'admettre ici l’existence d’une anticipation imaginative précise, que dans le cas où nous acceptons ou écartons le nom qu’on nous donne pour celui que nous cherchions.
Enfin nous arrivons aux efforts inspirés par une représentation proprement dite du résultat à obtenir. La représentation, ne l’oublions pas, reste dans la conscience comme un procédé de contrôle permettant la sélection des mouvements, mais elle n’en dirige pas, au début, la production. Nous sommes tellement habitués à voir le désir ou la simple idée d’un acte suivi d'exécution, que: nous avons peine à comprendre combien cette causalité est indirecte, et comment elle à pu s'établir. Cependant l’idée ne peut avoir d’abord qu’une sorte de causalité : par sa valeur affective elle tend à éveiller diverses formes d'activité, elle met en jeu le mécanisme des essais : mais elle n’a pas encore de qualité déterminante en vue d’un acte différencié. On peut vouloir un mouvement qu’on ne sait pas accomplir. Sans doute la psychologie classique distingue volonté et désir ; nous pouvons désirer, dit-on, mais non vouloir un événement qui ne dépend pas de nous. Mais cette distinction n’a de sens que chez l’adulte
et même chez l’adulte instruit. Bien des gens s’imaginent que leur vouloir a une action directe sur leur santé, sur les autres hommes, sur les événements extérieurs. Mais c’est surtout l’enfant qui distingue mal ce qui dépend de lui. Son pouvoir réel est très limité: 1l attend de son entourage la satisfaction de tous ses désirs, l’éloignement d’une cause de gêne, le rapprochement d’un objet intéressant et jusqu'à ses propres déplacements. Tout désir n’est d’abord chez lui que dynamogénèse diffuse. C’est le désirémotion plutôt que le désir-tendance. Il n’est défini, même assez tard, qu’en tant qu’il se rapporte à des actes d'autrui. C’est au cours de l’éducation motrice que la notion du pouvoir personnel se constitue progressivement, à mesure que certaines images d’actes acquièrent
l'efficacité qu’elles étaient d’abord loin de posséder. L’automatisme idéo-moteur qui caractérise, comme l’a montré M. Dumas,ce que nous appelons volonté, est un automatisme acquis.
L’anticipation imaginative du résultat à atteindre exerce d’ailleurs une influence très importante sur les tâtonnements qui conduisent à ce résultat. On conçoit,
4 en effet, que les essais qui précèdent l’acte heureux, re-
connu seulement lorsqu'il se réalise, pourraient se pro- ‘234 longer longtemps sans aboutir et que la recherche serait exposée à dévier de son but sous l'influence de diversions | intéressantes. L'image assure à l’effort plus de conti- : nuité ; elle abrège les tâtonnements parce qu’elle permet
de confronter, au cours même des essais, ce qu’on fait et ce qu’on veut faire ; elle produit des actions d’arrêt ou de renversement plus précoces, correspondant à ce qui éloigne du but représenté, ou des confirmations également précoces des mouvements qui en rapprochent. La comparaison s’applique au détail des formes, aux phases des
; mouvements et non pas seulement au résultat d'ensemble. 3 La mémoire qui reconnaît ne peut que dire : oui ou non,
à chaque essai ; celle qui imagine peut analyser le modèle et la copie et corriger les fautes à mesure qu’elles se produisent.
Que va-t-il résulter de cette éducation ? On peut le prévoir en appliquant le principe général de récurrence. L'idée instigatrice des essais finit par devenir instigatrice de l’acte lui-même, à mesure que les essais se limitent et aboutissent plus directement à la solution convenable. Elle devient une cause, ou plutôt un élément de la cause, conjointement avec la situation perçue qui règle l’exécution de l’acte. Cette causalité que l’on croyait or et directe, parce que l’acte imaginé ressemble
à l’acte réel, est en réalité acquise par contiguité (1) : son pouvoir n’est réel que dans les actes appris de cette ne c’est-à-dire dans ceux où la perception d’un modèle réel (ou le souvenir d’un modèle mental) a présidé à l’éducation motrice. D'ailleurs, bien qu’elle puisse toujours éventuellement servir à diriger l’acte, le rôle de cette représentation va s’effacer dans l'habitude parfaite et c’est pourquoi nous avons si rarement conscience de l’évoquer dans les conditions normales. De nouveaux signaux s’y substituent, perceptions ou représentations verbales, perceptions d'objets devenues régulatrices, perceptions « proprioceptives » des mouvements antérieurs — tous éléments variables avec les chaînes de réactions dans lesquelles l’acte se trouve désormais inclus.
Il ne sera pas inutile, pour rendre toute cette discussion plus concrète, d'étudier rapidement un exemple. Choisissons le cas d’une habitude indubitablement apprise :
équilibre à bicyclette, et cherchons à l’expliquer par les lois du transfert et des essais.
(1) Not that is like it, but that has gone with it (DRE Animal intelligence, p. 263.
On sait qu'il s’agit d’un équilibre instable assuré par des rectifications continuelles de la direction. On peut partir d'une prescription telle que celle-ci : «Tournez le guidon du côté où vous sentez que la machine s'incline.» Le mouvement obéit ici à une représentation verbale et parfois visuelle du mouvement. Cette subordination est le fruit d’une autre éducation motrice bien antérieure : la nouvelle éducation substitue à cette représentation, déjà efficace, la sensation actuelle de chute comme signal déterminant.
Une autre méthode consiste à corriger les chutes au moyen de mouvements que le moniteur imprime luimême au guidon. L’élève sent, et la chûte, et le mouvement passif de correction, auquel il ne tarde pas à s’associer activement (la même méthode est utilisée pour l’apprentissage des pilotes aviateurs). Ici, l’éducation consiste à substituer la sensation de chûte, comme signal, à la suggestion motrice contenue dans le mouvement passif, suggestion à laquelle le sujet savait depuis longtemps obéir. Jusqu'ici nous ne voyons intervenir que de simples transferts : le mécanisme des essais n’apparaît que d’une façon secondaire, pour préciser l’amplitude des mouvements, mais non leur nature et leur direction.
Mais des enfants adroits peuvent apprendre, sans le secours d’instructeur, à monter à bicyclette, en se tenant sur la pédale ou sur le marchepied. Plus facilement encore, tout enfant apprend, en jouant, à se tenir en équilibre sur une «trottinette ».
On dira que l'exemple d’autres enfants les guide. Mais la suggestion venant du modèle serait tout à fait insuffisante. Il est impossible de saisir par l’observation le procédé de compensation des chûtes. C’est la suggestion d’un résultat intéressant à obtenir, sans indication suffisante des moyens. Ceux-ci sont découverts par tâtonnements. Il y a sélection des mouvements qui conservent l'équilibre, sans que toute cette éducation dépasse en
général le niveau du subconscient. L’enfant, maître de son appareil, serait embarrassé par cette question : « Comment doit-on parer à une inclinaison à droite ou à gauche ? »
Cet exemple montre clairement en quoi consiste Île progrès. L’organisme discerne de plus en plus tôt les indications auxquelles il doit répondre ; il réagit aux menaces à peine sensibles de chûte, tandis qu’au début il ne réagissait qu’à la chûte elle-même. On voit également le rôle des représentations. Dans les premières méthodes interviennent des images ou sensations devenues efficaces en vertu d’habitudes antérieures, l’économie porte sur le temps nécessaire à la substitution d’un nouveau signal à l’ancien. Dans ia dernière, la représentation initiale ne porte que sur le résultat, elle n’est qu’une amorce des efforts et des tâtonnements, qu’elle stimule et qu’elle contrôle ensuite. Mais elle finira par déclencher l’acte directement en s’associant aux perceptions régulatrices des mouvements reconnus utiles.
Une dernière question se pose. Nous avons parlé jusqu'ici de la représentation de l’acte sans spécifier les éléments concrets dont elle est composée. Le mouvement peut donner lieu à des sensations visuelles, auditives (parole) ; il est apprécié d’ailleurs dans tous les cas par la sensibilité superficielle et profonde (kinesthésique). C’est surtout à cette dernière qu’on a attribué dans les théories psychologiques une efficacité directe dans la régulation du mouvement. YŸ a-t-il lieu de reviser sur ce point la conception que nous venons d'exposer ?
L'importance de ces sensations est capitale. Elles nous fournissent d’abord la connaissance de la position de
départ du corps et des membres ; elles nous donnent ensuite,à mesure que le mouvement s’exécute, la conmaissance de la manière dont il s’accomplit. Pour prendre l’objet que j’aperçois, il faut que je sente où est ma main et où j'en suis de mon mouvement. L’ataxique substitue aux signaux kinesthésiques défaillants des signaux visuels dont l’automatisme est moins parfait et plus conscient, mais dont la fonction demeure en principe la même. Dans l’apprentissage des tours de main, des exercices de précision, des mouvements indépendants (doigté musi- cal), 1l faut s’attacher à bien sentir les mouvements, car <haque sensation règle la continuation ou la correction du mouvement commencé. Il y a même une tendance générale des sensations « proprioceptives » à se substituer dans la régulation des mouvements habituels à certaines sensations « extéroceptives » qui, au début, intervenaient dans chaque phase de l’acte ; ainsi dans l’écriture la sensation visuelle est désaffectée au profit de la sensation kinesthésique, à mesure que les groupes de mouvements acquièrent leur unité interne et leur autonomie. Ces æxcitations kinesthésiques jouent aussi un rôle dans la régulation consciente ou infra-consciente des mouvements associés. Mais dans tous ces faits, il n’y a encore rien qui permette de supposer que la sensation qui résulte d’un mouvement permette de reproduire ce même mouvement.
Il est vrai que des actes se composent souvent d’une série de mouvements semblables répétés d’une façon rythmique. Alors la sensation du premier peut devenir le signal du second. En général, une perception quelconque peut devenir le signal d’un mouvement quelconque. Mais <’est là une conséquence de l’éducation motrice qui les a liés l’un à l’autre. En ce sens la sensation produite par un mouvement peut aussi bien devenir le signal de la continuation ou de la répétition de ce mouvement que le signal de son arrêt, de son renversement, ou de la pro-
duction du mouvement d’un autre membre, qui doit lui succéder.
C’est une toute autre question que de se demander si primitivement, indépendamment de toute éducation spéciale, la connaissance de l’exécution d’un mouvement est l’excitant privilégié qui tend à le reproduire. Si l’on admet que tous les actes ont leur source dans les instincts primordiaux, il faut bien que l’acte ait été produit une première fois par son stimulant propre avant d’être senti, — à moins qu’on ait recours à l’idée confuse et peu scientifique de mouvements réellement fortuits. Et c’est sans doute ce stimulant propre qui en assure la répétition, comme il en a assuré la production initiale.
Dans certains cas, nous arrivons à connaître ces excitations. Ce sont des irritations des organes (tactiles ou profondes, par exemple : quand l’enfant frotte contre les objets un point irrité de son corps, quand il y porte la
main ou se gratte, quand il réagit à des sensations orga-
niques par des mouvements généraux, des cris, des phénomènes expressifs), — ou ce sont des sensations externes, tactiles, visuelles, auditives (comme dans l’adaptation et l’orientation des appareils sensoriels, la préhension, la locomotion, etc.). Voilà, dans les cas les mieux connus, les sensations responsables des initiatives motrices ; les impressions kinesthésiques paraissent n'’intervenir que dans le développement interne de l’acte.
S1 tel est le rôle des sensations, comment comprendre le rôle des images kinesthésiques ? N’est-il pas déjà remarquable que leur existence puisse être encore contestée ? Autant il est nécessaire que nous imaginions l’effet de nos mouvements, autant il est rare que nous ayons à imaginer leur accomplissement sous son aspect subjectif. Je me représente à sa nouvelle place l’objet que je veux ranger, parce que je veux juger de la valeur, de’ la possibilité du résultat : mais pourquoi imaginer les sensations
que je vais éprouver en le déplaçant ? Et je ne les ai sans doute jamais imaginées, si mon acte est dérivé de réactions instinctives telles que préhension et locomotion, qui sont originellement subordonnées aux stimulants visuels et tactiles.
Il est vrai que tous nos mouvements ne sont pas réglés par les objets. Souvent nous remuons pour le plaisir de nous mouvoir (jeux d'activité physique, sports, danse, etc.). Ici le mouvement n’est pas défini dans sa forme et dans son origine par un but extérieur, il est voulu et continué pour lui-même. J’accorde que le plaisir de ces exercices peut consister en partie dans la sensation elle-même, et qu’une fois produits ils peuvent être recherchés pour eux-mêmes. Mais en principe, la cause de la première impulsion continue d’agir un certain temps ; le fait qu'ils sont sentis y ajoute une nouvelle excitation affective, de même que la perception qu’a l’enfant du son de sa voix est un nouveau stimulant par rapport aux causes organiques et affectives de la première émission de voix. Mais pourquoi ce stimulant serait-il pour la reproduction de ce même mouvement une cause immédiatement efficace et précise ? Il peut le devenir, mais parce qu’il en provoque la recherche et contrôle les essais.
De curieuses observations ont été faites par Bair, Woodworth [79] sur l’apprentissage de quelques actes volontaires exceptionnels comme les mouvements isolés de l'oreille ou d’un orteil. Ils ont noté l'insuffisance du souvenir des sensations éprouvées. L'éducation se fait par tâtonnements, par sélection de mouvements d’abord inclus dans des réactions plus générales.
Ces exemples suffiraient à montrer le caractère équivoque et impropre de l’expression d’image motrice souvent donné par privilège à l’image kinesthésique. La représentation du mouvement ou de ses effets par l’un ou l’autre des sens intéressés n’en est jamais la condition
première, quoi qu’elle puisse devenir une cause en se substituant par une certaine éducation à l’excitant primitif.
Ainsi la psychologie contemporaine cherche l’origine de l’activité motrice dans les instincts ou réactions excitomotrices préformées. Au cours du développement individuel, elles se modifient en se subordonnant à des signaux infiniment variables qui comprennent à la fois des perceptions externes et les sensations venant de l’exécution des phases antérieures. La représentation mentale de lacte — expresse ou latente — intervient à son tour dans la formation des habitudes. Par son côté affectif, elle exerce une fonction d'initiative d’ef'orts (qui ne sont pas nécessairement efficaces). Par son contenu intellectuel elle exerce une fonction de contrôle sur les mouvements qui se sont réalisés, et préside à leur sélection ; par l’effet même de la récurrence, elle finira par devenir une véritable cause motrice pour l’acte représenté. Mais son rôle se limite à la construction d’actes complexes dans lesquels chaque élément, devenu prisonnier des combinaisons dont il fait partie, s’affranchit de la représentation préa- Table, qui tend dès lors à s’effacer.
Mais cette conception nous conduit à poser d’une façon nouvelle le problème psychologique de limitation. Si la représentation mentale de mes propres actes n'est pas la condition primitive et suffisante de leur reproduction, moins encore pourra-t-on attribuer ce rôle à la perception des actes des autres. L’imitation ne serait donc pas, même dans les cas les plus simples, ce phénomène immédiat et spontané que beaucoup de psychologues ont décrit. On ne peut plus se contenter de dire, du moins chez le jeune enfant, que l’exemple agit en vertu de son analogie avec la représentation de son acte propre qui serait cet acte lui-même qui recommence {la pensée du mouvement étant
la cause directe de son exécution). Ce raisonnement, qui garde toute sa valeur quand on l’applique à l’homme qui sait imiter, n’explique pas comment l’enfant apprend à imiter. Au lieu de considérer l’imitation comme un fait primitif, il est permis d’en étudier le mécanisme. Le problème a des rapports étroits avec celui des origines de l’acte volontaire : il s’agit toujours d’un modèle, réel ou mental, qui doit servir de moyen de contrôle des essais, avant de devenir une cause directe. — Encore faut-il que cette fonction de contrôle soit possible. Qu'elle le soit dans les cas les plus simples, où l’enfant peut d'emblée assimiler ses propres actes à ceux du modèle, c’est ce que nous chercherons à montrer par l’étude de l’imitation vocale. Mais, en généralisant le problème, nous nous trouverons devant des cas plus complexes, où l’on comprend mal comment il pourrait reconnaître la conformité ou la différence de la copie et de l’original et corriger ses premiers essais. Ici la fonction de contrôle elle-même est indirecte et semble résulter d’une éducation assez complexe. Tels sont les problèmes que nous allons poser. Inspirée par les doctrines contemporaines sur les conditions psychologiques du mouvement, cette étude de limitation apportera peut-être une confirmation expérimentale aux vues générales exposées dans cette première partie.
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