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DEUXIÈME PARTIE

L’imitation vocale

On s’est intéressé au langage, plus qu'aux mouvements

de l'enfant : le problème est d’ailleurs, comme nous le

verrons, plus simple pour l’imitation de la voix que pour celle des actes perçus par la vue. Il y a là deux raisons pour commencer notre étude par l’examen de ce cas privilégié. |

Dans quelle mesure faut-il considérer la parole comme instinctive ? Le problème ne peut se poser aujourd’hui que pour les sons élémentaires et non pour les combinaisons verbales complexes. Mais il faut préciser le sens de la question.

La préformation pourrait porter d’abord sur le rapport des groupements moteurs avec les excitants organiques et affectifs. C’est un fait banal que l’apparition de réactions vocales sous l'influence de l’état général, des émotions et des besoins. Dans une première période le cri correspond à la souffrance, à la douleur physique, à la faim ; plus tard, à des impressions morales pénibles. On distingue à la fin du deuxième mois les cris caractéristiques du désir, de l’impatience, de la déception. Plus tard, d’autres réactions vocales se développent en rapport avec les états de bien-être et d’excitation agréable. Elles n'apparaissent d’ailleurs pas seules : elles font partie d’un complexus de réactions de nature affective ; souvent elles sont émises avec un grand effort (mouvements des

bras, des jambes, de la tête qui se rejette en arrière, les sourcils sont relevés ou froncés, etc., de la fin du premier mois au commencement du troisième).

Stern [68] a essayé de trouver pour chaque phonème spontané une relation avec une direction particulière de l’affectivité. Sa théorie s’appuie sur une documentation étendue sur les « lallwôrter » d'enfants appartenant à des groupes linguistiques différents. Il distingue d’abord les expressions universelles du plaisir et de la douleur au moyen de sons vocaliques répétés, puis divise les consonnes en deux groupes : occlusives résonnantes, m, n, et explosives, b, p, d, t. Le premier répond à une direction centripète de l’attention (expression du désir, de la faim), le second à une direction centrifuge (vers les objets du monde extérieur), les dentales t d, ayant une valeur moins énergique (montrer) que les labiales b, p (repousser).

Quoi qu'il en soit de cette tentative, l'indépendance des premières émissions vocales par rapport aux données auditives est bien marquée par ce fait qu’elles existent aussi chez l’enfant sourd de naissance ; le diagnostic de la surdité est difficile pendant les premiers mois.

L'action directe de l’état affectif sur l’organe vocal ne s'exprime pas seulement dans les cris de l’enfant ; elle est peut-être la racine naturelle d’un langage plus différencié. Chez la célèbre Laura Bridgeman, sourde, aveugle et muette, la reconnaissance des personnes familières s’exprimait par un bruit (noise) spécial pour chacune d’elles : elle en avait, dit-on, une quarantaine, et ce langage vocal naturel précédait même la désignation au moyen du langage des gestes, quand elle pensait à l’une de ces personnes connues.

Ainsi des causes affectives peuvent agir directement sur l’appareil vocal, en dehors de toute imitation. Mais on peut comprendre autrement l’idée de l'instinct vocal.

On peut penser que ce qui est préformé, c’est la subordination de la voix à l’excitant auditif. Dans ce cas l’imitation elle-même serait instinctive. Le Dantec [39] a donné à cette hypothèse sa forme la plus radicale. Le larynx et l’oreille ne forment d’après lui qu’un seul appareil, en raison des connexions nerveuses héréditaires qui les unissent anatomiquement. Il se compose d’un organe récepteur et d’un organe moteur étroitement accordés. Il faudrait le comparer à un phonographe. L’audition est comme l'empreinte reçue par le disque, qui règle la reproduction du son enregistré. Sans doute,il n’y a là qu’une comparaison. Il s’agit, non d’une action mécanique, mais de réflexes produits par l’intermédiaire d’une organisation nerveuse compliquée. Chez certains oiseaux, le chant propre de l’espèce apparaît spontanément chez les jeunes (sans doute sous l’influence directe d’excitants organiques). Dans d’autres espèces, il n’apparaît qu'avec l’appoint d’une nouvelle excitation fournie par le modèle auditif, qui vient ajouter son influence propre. Enfin, chez les oiseaux chanteurs et parleurs, cette dernière influence devient prépondérante, si bien qu’ils peuvent apprendre un autre chant que celui de leur espèce. L’éducation devient possible, sans qu’on sorte du domaine de linstinct, puisque ce sont des connexions nerveuses héréditaires qui font dépendre les inflexions vocales de l'enregistrement auditif.

Cette théorie, Le Dantec l’étend à la parole humaine. « Il y a concordance chez l’enfant (et cette concordance est nécessairement héréditaire) entre les connexions nerveuses centripètes de l’instrument phonateur et de l’instrument récepteur ; c’est-à-dire que quand l’enfant dit : papa, il entend papa tant par l’un de ses systèmes centripètes que par l’autre. C’est cette concordance héréditaire qui fait de l’ensemble des deux instruments considérés un organe imitateur des sons. C’est à cause de cette

concordance que l’enfant peut apprendre à parler. » Il s’agit, comme on le voit, d’une correspondance préformée entre les organes des réceptions auditives et kinesthésiques qui résultent de l’articulation d’un même son ; l’auteur en arrive à dire que les deux sensations « si elles ne se confondent pas, du moins s’accordent », et il souligne comme on l’a vu le caractère inné de cette relation. Aussi va-t-il jusqu’à affirmer que le sourd-muet qui a appris à parler « entend » au moyen de ses sensations kinesthésiques, de sorte que si on pouvait lui donner l’ouie, il se trouverait immédiatement familiarisé avec ses nouvelles sensations.

Faut-il prendre ces affirmations dans leur sens littéral ? L'idée d’une relation innée entre deux ordres de qualités sensibles est assez confuse. S'agit-il d’une sorte de synesthésie physiologique ? L’auteur nous paraît plutôt penser à une corrélation entre les réceptions auditives et les réactions motrices nécessaires pour produire les sons correspondants : mais sous l'influence de la théorie régnante, qui fait des sensations kinesthésiques l’excitant privilégié du mouvement, il n’imagine de commande auditive de la voix que par leur intermédiaire. En somme, il veut dire que l’enfant qui entend émettre un son sait immédiatement comment il doit mouvoir ses organes d’articulation et de phonation pour le reproduire. Il apprend bien à parler, en ce sens qu’il apprend à combiner des sons pour former les mots qu’il imite, mais il n’apprend pas vraiment à les articuler.

Les objections qu’on serait tenté d’adresser à cette

théorie ne sont pas toujours décisives. Les progrès de la parole peuvent être lents, mais beaucoup d’instincts sont tardifs, et nous pouvons prendre pour une éducation ce

qui n’est qu'une maturation spontanée des centres ner-

veux. Nous pouvons, inversement, imputer au défaut d’une

SE

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