‹ L'imitation chez l'enfantChapitre 6 sur 20 · Imitation facile de sons qu’on répète après lui; il · texte numérisé non relu

Imitation facile de sons qu’on répète après lui; il

fixe attentivement la personne qui parle (ata, ta, atita). Si je prononce devant lui pa, qu'il ne dit pas encore, ül fixe mes lèvres et remue les siennes sans parler.

9. 9. La bouche grimace, les yeux se ferment quand il prononce avec effort (ta-tita). Imitation par un claquement de lèvres, du bruit d’un baiser.

Il paraît à certains auteurs tout naturel de dire que l'enfant imite le mouvement des lèvres. Mais tandis que l’enfant peut comparer le son de sa voix au son de la voix du modèle, peut-on admettre que les mouvements de ses lèvres, qu'il n’a jamais vus, se comparent à des expériences purement visuelles qu’il a des mouvements de la bouche du modèle, et que les uns puissent se modeler sur les autres ?

Preyer, qui sentait l'intérêt de la question, s’est efforcé de la trancher par une expérience. Ayant remarqué que le mouvement de protrusion des lèvres rapprochées l’une de l’autre se produisait spontanément dès le 10€ jour, 1l a essayé de le déterminer par l’imitation, en se plaçant devant l’enfant et en faisant lui-même ce mouvement. « Bien qu'il fût très familier, ce mouvement ne put être produit par imitation, dans les circonstances les plus favorables, à 14 semaines (1). » On l’aurait obtenu une seule fois, très imparfait, à la fin de la 15 semaine. Aucune observation ne fut faite les jours suivants. Pendant les semaines suivantes, les tentatives pour obtenir l’imitation du mouvement échouèrent, au point que l’auteur se demande si le résultat isolé obtenu précédemment n’était pas dû à une coïncidence. Cependant, au 7€ mots, l’imitation devint certaine « et ne put être attribuée au hasard ». Le même auteur signale encore un exemple d'imitation de l’acte de tirer la langue entre les lèvres, à

(1) Prever, L'âme de l'Enfant, p. 235.

la 172 semaine; au 10€ mois, l’enfant imitait correctement toute espèce de mouvements.

Quand on relit l’observation avec soin, on voit que dans les circonstances les plus favorables il est impossible d’obtenir, dans les premiers mois, un acte d'imitation d’origine visuelle. L’exemple unique d’un mouvement des lèvres imité à la 45° semaine paraît suspect, et c’est à bon droit que l’auteur se demande s’il doit en faire état. Il n’en est plus de même des exemples cités au 72 et au 10€ mois. Mais à ceite époque, comme nous l’avons vu, l’imitation des sons a commencé. Elle est la plus précoce et la plus facile de toutes : elle est aussi intelligible que limitation visuelle serait inexplicable. Il est donc douteux que la seconde puisse frayer la voie à la première.

- Si l'enfant fixe la personne qui parle et observe le mouvement de ses lèvres, cela résulte d’abord du réflexe d'orientation auditive, complètement établi vers 3 m. 15 ou 4 mois, et dès lors tout à fait tyrannique à l’égard de tous les sons qui sont l’objet de l’attention. C’est précisément à cette époque qu'on commence à noter les prétendues imitations des mouvements des lèvres. Il n’observe donc pas ces mouvements pour les « imiter » ; mais il regarde dans la direction d’où vient la voix et où il voit la bouche remuer. Nous admettons d’ailleurs qu’une fois la perception visuelle associée à la perception auditive, l’enfant pourra chercher à voir le mouvement des lèvres, devenu un signe de la parole, et reconnaître par là, comme nous le faisons, la personne qui parle au milieu des autres.

Mais pourquoi, dans ces conditions, remue-t-il ses lèvres, donnant ainsi l'impression d’imiter ce qu'il voit ?

Pour nous, ce mouvement est un essai d'imitation de la parole entendue, essai qui échoue le plus souvent, nous avons expliqué ailleurs pour quelles raisons. L'enfant veut parler : tantôt il produit des sons dans lesquels il

nous est difficile de reconnaître une imitation, tantôt il n’aboutit qu’à une gesticulation muette, inefficace. Et lorsqu'il existe une véritable imitation de mouvement sans parole, la perception visuelle emprunte au souvenir auditif son efficacité motrice exceptionnelle. Ainsi ce ne serait pas l’imitation visuelle du mouvement des lèvres, qui conduirait au langage, mais l’imitation du langage qui conduirait à celle du mouvement des lèvres.

Gutzmann (28] raconte que son deuxième enfant à 8 mois observait le mouvement des lèvres pendant qu’on lui parlait. « Je fis le mouvement d’ouverture et de fermeture des lèvres comme pour dire ba, sans produire le son. Elle imita le mouvement sans produire le son (1). » Il faut noter que l’enfant avait huit mois et savait à cette époque dire baba, comme l’auteur l’indique un peu plus loin. On peut donc croire que l’imitation de cette syllabe avait donné une signification motrice à la vue de l’articulation muette.

Les observations personnelles que nous avons rapportées plus haut, montrent la relation étroite de ces prétendues imitations de mouvement à l’effort pour reproduire un son, effort qui aboutit ou échoue, selon qu’il s’agit de sons familiers ou nouveaux, selon que l’imitation est plus libre ou plus subordonnée au modèle.

Mais, dira-t-on, l’imitation visuelle peut conduire au langage : n’est-ce pas par cette méthode que le sourd-muet apprend à lire sur les lèvres (ou plus exactement sur la face) et même à parler ?

Pour bien comprendre la nature de cette éducation, il faut d’abord remarquer qu’elle n’a jamais lieu spontanément. C’est à une époque récente qu’on a essayé d’y recourir, elle est aussi artificielle que l'éducation par l’ouïe est

spontanée. On se heurte au reste à des difficultés énormes.

{1) Gurzmans, Sprache und Sprachfehler, p. 16.

D'une part, la perception visuelle est insuffisante pour renseigner sur les mouvements complexes d’articulation. Un grand nombre de sons n’ont aucune expression extérieure visible, dans les positions des lèvres ou de la face. Il faut recourir à des procédés accessoires : faire sentir le souffle qui s’échappe de la bouche, faire toucher la gorge, la poitrine, l’aile du nez, le sommet du crâne, pour percevoir les vibrations particulières qui permettent de distinguer certaines lettres.

D'autre part, il faut apprendre à utiliser ces données, comme moyens de contrôle dans l’imitation. Sans doute, les sourds-muets imitent facilement les mouvements visibles du corps, des membres, des doigts. Mais des exercices d’entraînement sont jugés nécessaires par certains professeurs, pour les mouvements vocaux [51] (régler les mouvements respiratoires, inspirer par la bouche, expirer par le nez ou réciproquement — faire mouvoir à souffle continu ou explosif, une balle sur une règle creuse ; par le même procédé balancer rythmiquement un bouchon suspendu à un fil, éteindre une bougie ou faire vaciller la flamme, faire tourner des petits moulins de papier, gonfler un sac ou un ballon de caoutchouc, etc.). On remarque, dans ces ingénieux exercices, la recherche de moyens de contrôle par le toucher ou par la vue, c’est-àdire par des perceptions homogènes dans l’acte du modèle et dans celui de l’imitateur. Certains maîtres [44] conseillent aussi de placer l’élève et le maître devant un miroir qui permet au premier de comparer la forme des mouvements des lèvres. Ajoutons que cette éducation n’est pas, en général, commencée avant six ans et que les exercices de démutisation comprennent deux années de scolarité. Pratiquement, 1l est difficile d'empêcher le sourd-muet de renoncer au langage des gestes et à l’écriture, même avec les entendants qui vivent autour de lui. La méthode est encore discutée : il n’y a qu’une élite.

qui parvient, à force de persévérance, à pratiquer convenablement la lecture sur les lèvres et la parole.

Enfin, il faudrait tenir compte, dans l’appréciation des résultats, des « restes auditifs », qui existent chez le plus grand nombre des sourds. C’est vers leur utilisation, autrefois négligée, que paraît s’orienter l'effort actuel ; des résidus, même médiocres, jouent un rôle considérable dans les succès inscrits à l’actif de la méthode orale. Inversement, on sait combien il est difficile d'empêcher lenfant devenu sourd avant quatre ans, après avoir commencé à parler, de perdre complètement l’usage de la parole et de devenir un véritable muet ; on voit donc combien la compensation de l’ouie par la vue joue, ici, un rôle insignifiant.

S'il en est ainsi, comment l’imitation visuelle joueraitelle dans l’éducation de l’enfant normal, pour qui l’apprentissage de la parole est un jeu spontané, le rôle qu’on lui a prêté ?

Pour étayer la thèse de l’imitation visuelle, on a soutenu que les premiers sons imités étaient des labiales (m. p.). Ainsi présenté, le fait n’est qu'à moitié exact. Les dentales, dont l’expression est déjà moins apparente à la vue, en sont sensiblement contemporaines ; et il existe aussi des gutturales très précoces (k.). Nous avons vu, d’ailleurs, que d’autres interprétations sont possibles.

On a dit aussi que l’aveugle né parle avec un certain retard. Mais d’abord le fait peut s’expliquer autrement : Wundt, qui s’est servi de cet argument, indique aussi que l’aveugle est gêné par l’absence des perceptions qui lient le son à sa signification (geste démonstratif, acte de la personne qui emploie le mot, etc.). De plus, et surtout, l’infériorité de l’aveugle est insignifiante par rapport à celle du sourd ; jamais une éducation artificielle n’est

nécessaire.

Ainsi, non seulement toute hypothèse qui attribue une

importance à la vue, se heurte à des difficultés théoriques, cette imitation précoce étant peu intelligible, et les faits allégués pouvant s’interpréter d’une autre manière ; mais encore, elle se concilie mal avec ces faits bien établis : l'enfant aveugle apprend facilement à parler, l’enfant sourd est condamné à un mutisme absolu, à moins qu’une éducation entièrement artificielle, difficile, possible seulement à l’âge scolaire, ne lui donne tardivement un substitut extrêmement imparfait de la parole. Nous aurons à rappeler ces conclusions quand nous poserons le

problème général de limitation visuelle.

Page 1