‹ L'imitation chez l'enfantChapitre 8 sur 20 · TOR UT TES PAPER EE · texte numérisé non relu

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L'acte peut être envisagé dans son but, dans sa foncton, dans ses effets, dans son rapport avec un objet, ou considéré physiquement comme un ensemble de mouvements (1). La ressemblance peut porter sur l’un ou l’autre de ces deux aspects ou sur les deux à la fois. Un même résultat peut être obtenu par des moyens, c’est-à-dire par des mouvements différents. Inversement, une copie servile de mouvements peut manquer à produire chez l’imitateur les effets auxquels s’intéressait son modèle et qui donnaient à ses gestes leur raison d’être.

Ce n’est pas tout. Un acte complexe peut être envisagé dans son intégralité ou dans tel de ses aspects. Souvent l’agent est en même temps patient : il est lui-même, dans une partie de son corps, l’objet d’un acte exécuté avec une autre partie. L’imitation peut ne rendre qu’un de ces aspects, ou les traduire tous les deux. Un enfant me voit brosser mes chaussures : il pourra m'’imiter en brossant, soit mes chaussures, soit les siennes. Dans le premier cas, il imite bien mon geste, mais se comporte à l’égard de mon pied comme à l’égard d’un objet quelconque : dans le second, non seulement le geste est imité, mais il est rapporté par l’enfant à une partie homologue de son propre corps. On conçoit non seulement que la direction de l’attention diffère dans les deux cas, mais encore la signification intellectuelle, et qu’un être capable du premier acte peut être incapable du second.

30 Enfin, faisons un pas de plus dans l’étude de l’état mental. L'imitateur peut avoir ou ne pas avoir conscience

.d’imiter. La ressemblance objective des actes peut être

ignorée de lui ; il peut au contraire s’assimiler plus ou moins complètement à son modèle. L’assimilation subjective devra être précisée au moyen des distinctions précédentes. On peut avoir conscience de la ressemblance

(1) Morcan [46 bis] proposait pour ces deux sortes de faits les noms, dont l'usaze n’a pas prévalu, de copie et d'imitation,

des résultats et ignorer celle des mouvements élémentaires. On peut sentir la ressemblance du geste actif, sans que l’assimilation subjective s’étende à la personne tout entière, ou inversement.

Ces définitions étaient nécessaires, sous peine de tomber dans les équivoques que la plupart des auteurs n'ont pas toujours évitées.

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L'expression d'’instinct d'imitation est courante : en général, on ne se soucie pas de la définir ; il faut cependant faire cet effort si l’on veut autre chose qu'une explication verbale. Le sens commun paraît admettre une imitation instinctive générale, sans prendre peut-être le mot dans un sens rigoureux : il ne voit pas de difficulté particulière à croire que la vue d’un acte détermine, chez un individu de même espèce, un acte semblable : l'assimilation que ce fait paraît impliquer entre l’imitateur et son modèle ne l’arrête pas. La conscience d'espèce, sorte de réminiscence platonicienne, se traduirait immédiatement par limitation et par la sympathie : il n’y aurait pas lieu d'en rechercher une explication plus subtile.

On passe si facilement de l'idée d'imitation spontanée ou automatique à l’idée d'imitation instinctive, que la seconde bénéficie sans doute, pour beaucoup d’esprits, de tous les faits qu’on peut attribuer à la première. On trouve, dans certaines descriptions des faits de sugges-

tion, d'hypnotisme, de contagion mentale, des expressions.

qui soutiennent cette hypothèse, si elles ne l’imposent pas. Psychologues et sociologues l’ont généralisée. Compayré [14] exprime une idée très répandue quand il éerit : « Les mouvements imitatifs sont suggérés irrésistiblement par une sorte d’hypnotisme naturel. Il y a dans l'exemple une force d'action qui se communique et se propage qui

attire et entraîne l’homme fait, et à plus forte raison l’enfant.. Cette imitation ne peut avoir son effet que si elle rencontre dans l’être qu’elle provoque à l’action une disposition naturelle à accepter, à subir l'influence de l'exemple. Et c’est cette disposition qui constitue dans sa première forme l'instinct d'imitation, instinct passif à vrai dire, qui n’est que la tendance à accueillir facilement les suggestions d’autrui. »

On a tiré aussi de cette idée une explication bien connue de la sympathie et de l’émotion esthétique. D’après Lipps [41], en vertu d’un instinct naturel, nous imitons, — si aucune autre force ne vient exercer d’inhibition sur cette tendance, — les gestes, les jeux de physionomie ; notre attitude tend à se modeler sur celle des autres et réveille les dispositions morales dont elle est l’expression ; c’est la théorie de l’Einfühlung. Et sans doute Lipps insiste sur le fait qu’il s’agit, le plus souvent, d’une imitation « intérieure ». Mais que désigne ce mot, sinon une imitation arrêtée dans sa réalisation matérielle par quelque complication mentale, de sorte qu’elle suppose une imitation primitive réelle ?

Ce caractère primitif de l’imtation en général, a été encore souligné dans des ouvrages récents : celui de M. Finnbogason [25] montre jusqu'où peut aller le développement systématique de cette idée. Il admet que la perception attentive, l’absorption dans le spectacle de l’activité d'autrui mène directement à l’imitation, qu’elle en est la condition nécessaire et suffisante. Sans doute 1l n’étudie pas spécialement l’enfant et ne se prononce pas expressément en faveur de la théorie de l'instinct, mais il incline vers cette solution. Comment pourrait-il en adopter une autre ? Il rejette la thèse qui exige entre la perception du modèle et l’imitation un intermédiaire, la représentation kinesthésique de nos propres mouvements. Bien plus : cette imitation est à ses yeux tout autre chose qu'une

suggestion. Quand je souris en voyant sourire, ou bien je souris de la manière qui m’est naturelle ou bien mon sourire se règle sur celui d'autrui ; dans le premier cas il s’agit d’une suggestion, dans le second d’une imitation proprement dite : or cette seconde forme apparaîtrait dès que nous nous donnons entièrement à nos impres+ sions. « Les variations dans les manifestations vitales de nos semblables se transmettent à nous,nous contagionnent pour ainsi dire, aussitôt que nous nous donnons à leur observation. » Cette imitation qui porte sur ce qu'il ya d’individuel dans le modèle n’est pas seulement inspirée par l’exemple humain, mais encore par des formes quelconques : non seulement la main suit les contours de l’objet, mais les attitudes mimiques et plastiques du corps tout entier en dessinent la forme.

On voit à quelle généralisation peut arriver la théorie de l’imitation, considérée comme fait primitif. Dans d’autres cas, au contraire, elle se restreint et se précise : on voit alors dans les formes d’imitations regardées comme primitives une collection d’instincts spéciaux.

À priori, il n’y a rien d’absurde à ce qu’une réaction particulière aït pour excitant adéquat la perception de la même réaction chez un être semblable. Cela n’excède . peut-être pas les ressources de l’organisation nerveuse: innée. Il suffit qu’une double condition soit remplie ; efficacité motrice de l’exemple, forme spéciale de la réaction. Si la qualité spéciale d’un excitant chimique, si la localisation d’un contact mécanique produisent chez un animal une réponse parfaitement déterminée, pourquoi n’en serait-il pas de même de la perception visuelle d’une: forme en mouvement ? Et pourquoi cette réaction ne serait-elle pas semblable à celle qui la provoque ? Cette ressemblance est, en elle-même, un effet secondaire ; peu importe que le sujet en ait ou non conscience ; elle n’in-.

tervient pas comme condition de l’acte, résultant d’une certaine structure des appareils récepteurs et neuro-musculaires.

Que certaines perceptions visuelles complexes puissent avoir une efficacité spéciale, en vertu d’une organisation préformée, bien des faits l’établissent. Les relations si étroitement déterminées entre certaines espèces (prédatisme, parasitisme, commensalisme), semblent commandées, au moins chez des animaux pour lesquels le sens de la vue est prédominant, par une reconnaissance visuelle instinctive. Il en est peut-être de même de la reconnaissance des individus dans l’intérieur d’une même espèce, telle qu’elle se manifeste dans les instincts sexuel, parental, grégaire. Dans l’espèce humaine, c’est encore à ces instincts qu’on sera tenté de demander confirmation de ces vues.

Mais, s’il en est ainsi, l’inutation instinctive devient plausible. Cette reconnaissance générique, qui n’est au point de vue physiologique qu’un comportement spécial, pourrait comprendre une classe particulière de réactions dont le propre serait de ressembler à celles qui les excitent. On expliquerait ainsi bien des faits de la vie des animaux sociaux, on résoudrait l’énigme de ces mouvements disciplinés qui ne paraissent pas conditionnés par une hiérarchie et par un langage. Partant de ce principe, on essayera d'établir chez l’homme, lui-même, la liste des imitations instinctives. [l est vrai que les psychologues de l’enfance ne sont pas d’accord sur son extension, et se montrent hésitants dans bien des cas particuliers. Les exemples les plus souvent cités par Preyer [54], Stern [69], Mac Dougall [43], etc., sont, en dehors de l’imitation vocale, la: contagion d’un certain nombre d'expressions émotionnelles, rire, sourire, larmes — ou de gestes comme bâiller, faire la moue, tirer la langue, fermer les yeux, etc., soit parce qu’on voit apparaître

ces faits d’une façon très précoce, soit parce qu’on ne peut les expliquer par des associations fondées sur l’expérience individuelle, à cause de l’hétérogénéité des représentations de ces actes, chez le sujet et chez le modèle.

Que faut-il penser des théories de l’instinct ? On a déjà vu, à propos de la parole, combien la critique en était difficile. Commençons par éliminer les arguments les plus discutables.

Il faut d’abord insister sur la nécessité de distinguer nettement l’imitation instinctive de l’imitation automatique, soit à l’état normal, soit à l’état pathologique: L’automatisme reconnaît deux origines très différentes -

l'instinct et l’habitude. Tous les faits empruntés à la vie de l’adulte ou de l’adolescent sont impropres à établir cette distinction : il imite soit volontairement, soit automatiquement, selon la complexité de son état mental momentané, mais il est toujours capable d’imiter, et nous avons des raisons de penser que cette aptitude était définitivement acquise à la fin de la deuxième ou de la troisième année. De cette observation très juste, que la volonté apparaît le plus souvent comme inhibition d’un automatisme, on n’a pas le droit de conclure que cet automatisme n’était pas lui-même acquis. Les descriptions données plus haut peuvent donc conserver toute leur valeur sans qu’on soit fondé a priori à les étendre au jeune enfant.

D'ailleurs les exemples d'imitation automatique, tels qu’on les trouve rassemblés dans l’ouvrage de M. Finnbogason [25], ou dans celui de MM. Vigouroux et Juquelier [74], ne s’interpréteraient pas tous d’une même manière, La psychiâtrie contemporaine ne voit plus,

dans les faits de suggestion par l’exemple, quelque chose d'aussi simple qu’autrefois. Sans les confondre avec les actes volontaires, elle en montre cependant la complexité. Dans l’étude de l’hystérie, on insiste sur les relations mentales qui s’établissent entre l’expérimentateur et son sujet ; les idées de dressage et d’instinct sont bien éloignées l’une de l’autre. L’imbécile, comme le montre M. Dumas [23], peut croire qu’on lui demande d’imiter, il peut agir tantôt par déférence tantôt par plaisanterie. Enfin, répétons-le, les éléments de ces actes, que l’individu sait depuis longtemps accomplir, viennent d’habitudes qui sont la condition même de la suggestibilité par l’exemple.

Il faudrait aussi distinguer l’imitation des attitudes et gestes humains, et celle de mouvements quelconques, ou même de formes statiques. M. Finnbogason admet que la contemplation attentive d’une lettre, par exemple, de la lettre D, tend à produire directement des mouvements ou gestes expressifs de ses particularités individuelles ; peut-être est-ce vrai de l’adulte instruit, sachant écrire ou dessiner, mais à coup sûr pas de l’enfant. Il est très juste de dire avec M. Delacroix [20], que la perception se continue en mouvements d'imitation de l’objet, qui en permettent l’analyse. Cette remarque est précieuse pour l'intelligence de la perception esthétique ; mais une bonne partie de ces mouvements, et précisément ceux qui donnent le plus l’impression d’une imitation, sont acquis ; ils appartiennent aux habitudes de l’adulte et non aux réactions proprement instinctives (par exemple celui des mains qui figurent les contours, expriment les dimensions). La lenteur même de l’éducation qui conduit au dessin ou à l’écriture est très significative. L’enfant, comme l’a montré M. Luquet [42], est long à se rendre compte qu’une telle copie est possible, et nous verrons que le geste descriptif est postérieur aux autres imitations. On peut admettre que la perception attentive absor-

bante, fascinante, est la condition la plus importante de l’imitation, mais il reste à savoir si elle agit dès le début comme cause directe d’une reproduction fidèle, ou si elle n’est d’abord qu’un stimulant et un moyen de contrôle des essais, et si ce contrôle est direct ou indirect.

Le mot d'imitation ne s’applique à l’ensemble des faits invoqués que d’une manière équivoque. Est-ce à l’exemple même que le sujet réagit, ou à une certaine signification acquise par cet exemple, à la faveur d'expériences antérieures ? Bien des faits que M. Finnbogason donne comme imitations, au sens de copies de ce qu’il y a d’individuel dans l’acte original, sont de simples suggestions d’actes habituels. Au début, l'enfant ne copie pas du tout la façon individuelle de sourire ou de rire de la personne à laquelle il répond. Plus tard, cependant, il recherchera ce conformisme et modélera certaines de ses expressions sur celles de son entourage. Cette convergence n’est pas un fait primitif, mais le résultat d’une éducation.

Bien des faits invoqués ne sont même que de pseudoimitations. Comme le remarque Darwin, après Montaigne, nous avons envie de tousser en écoutant un orateur enrhumé. Mais cherchons-nous à mimer sa toux avec sa particularité individuelle ? Nullement. Nous toussons, même si l’orateur ne tousse pas et n’est qu’enroué, comme nous le ferions pour nous éclaircir la voix : nous réagissons à la perception de ces sons par les moyens habituels pour en combattre chez nous la production. De même quand, suivant la vieille remarque d’A. Smith, les badauds «imitent » les mouvements du danseur de corde, ils réagissent comme s'ils étaient eux-mêmes en cause; de ma-

nière à corriger la chûte plutôt qu’à la copier, comme: nous nous rejetons en arrière quand nous voyons quel-

qu’un se pencher sur un abîme, — Il en est: de même quand

nous :«imitons » le geste par lequel l’homme qui marche. sur le-verglas cherche à rattraper son équilibre compro-

mis, ou l'effort de celui qui soulève un corps pesant, ou le pas rythmé d’une troupe, etc. La suggestion (car c'en est une au sens donné plus haut) émane non seulement des mouvements du personnage, mais de la situation d’ensemble, dans laquelle les éléments objectifs ne jouent pas le moindre rôle. Ailleurs intervient, sans doute, d’une façon fugitive, quelque objet auxiliaire imaginaire, non donné, qui prête un sens à l’exemple (le coup à parer, le projectile à éviter, le véhicule dont il faut se garer, etc...), L'art du mime lui-même, doit peut-être à cette suggestion une partie de ses moyens, et celle-ci à son tour n’est pas un phénomène primitif.

Contre la conception d’un instinct général d'imitation, s'élèvent d’ailleurs bien des objections. Mac Dougall la rejette, parce qu'il ne retrouve pas ici les caractères par lesquels il est d'usage de définir l'instinct. L’impulsion manque de spécificité, soit dans ses mamifestations motrices, soit dans son contenu émotionnel ; son existence chez les animaux est douteuse; enfin la plupart des faits qu’on lui attribue peuvent s'expliquer autrement. Nous reviendrons plus tard sur ces arguments, et la critique de la théorie de l’instinct se précisera si nous arrivons à rendre vraisemblables d’autres explications.

Tournons-nous maintenant vers les formes plus précises de la théorie. En limitant le domaine de l'instinct, on échappe à certaines objections. Quand Prandtl [53] se demande pourquoi l’ enfant imite les actes de l’homme et non le mouvement oula forme d’un rideau, quand Schneider obecte qu'il devrait imiter l’oscillation d’une boule brillante au lieu de tendre la main vers elle, il suffit de répondre qu'il n'existe que dans certains cas des liaisons sensori-motrices préformées, rendant l’imitation possible. Cependantcesobjections montrent quela théorien’échappe à la critique qu’en raison de son caractère négatif : on pourrait lui demander de fournir des précisions sur les

mécanismes qu’elle invoque, ou du moins de les rendre vraisemblables, en s’appuyant sur des analogies avec des faits mieux connus.

Quels sont, chez le jeune enfant, les systèmes sensorimoteurs incontestablement préformés ? Ne retenons ici que ceux qui,sans cesser d’obéir à des stimulants internes, sont pourtant réglés par des sensations visuelles. Ainsi l'apparition ou le déplacement d’un objet dans le champ visuel dirige les mouvements des yeux et de la tête, qui permettent de le suivre de l’œil. Je l’ai observé de la façon la plus nette au 5€ jour (mouvement lent de la main déplacée à 25 centimètres du visage de l’enfant, devant une fenêtre bien éclairée). La préhension semble grossièrement préformée, en ce sens que la main, que l’enfant ne voit pas, est lancée dans la direction où un objet sollicite l’attention et que peut-être déjà les perceptions visuelles règlent sommairement le mouvement en profondeur (troisième et quatrième mois). — Il en est de même des mouvements par lesquels la tête et la partie supérieure du corps se penchent vers l’objet fixé (dès le 112 jour). La locomotion est le plus souvent réglée dès le début par les perceptions visuelles, en même temps que par les indications tactiles et kinesthésiques. La précocité de ce mécanisme est masquée par le retard du développement musculaire. Les jambes participent déjà (11€ jour), par leur extension, à la projection du corps en avant vers l’objet vu. Tenu sous les bras, l’enfant, dès le 34€ jour, fait des mouvements complets de marche (les pieds sont levés très haut, il y a extension et flexion des orteils, selon que le pied est porté en avant ou prend appui sur le sol) (L. 34 et 37 j.), (P. 35 j.) ; le regard fixe pendant cette ébauche de marche la personne qui appelle l’enfant. J’ai constaté l’ébauche de l’acte de grimper à un âge (3.8) où l'enfant ne l’avait jamais vu faire. L’eût-il vu que limitation resterait invraisemblable. Maintenu sous les

bras (car il ne marche pas encore seul), il regarde un objet élevé qu’il veut atteindre : le pied (qu’il ne voit pas), se soulève à plusieurs reprises comme pour chercher un point d'appui. Si on lui en offre un, il y place le pied sans regarder et soulève l’autre pied. La flexion de la jambe, puis l’extension, étaient donc déterminées instinctivement par la perception d’un objet trop élevé, pour être atteint avec la main. De même, l’enfant porté sur le bras se baisse en fléchissant le corps en avant, pour atteindre un objet situé trop bas, hors de la portée de sa main (L. 3. 4). Si on arrête la main qu’il porte à sa bouche, il y porte le regard, puis abaisse la tête vers la main immobilisée (L. 3. 4). Dès les premiers pas qu’elle peut faire seule, L. (11.10) se baisse pour ramasser une bille àterre : mais elle est encore trop loin ; elle se relève alors, fait les deux pas nécessaires et se baisse de nouveau pour prendre la bille qui est exactement à portée de sa main. Certains mouvements, qu’on pourrait croire imités, sont au contraire essentiellement spontanés, puisqu'ils diffèrent beaucoup de ceux qu’un adulte ou un enfant plus âgé seraient capables d'exécuter. Pour nous redresser en partant de l’appui sur les mains et sur les genoux, nous porterions le poids du corps sur un genou pour dégager l’autre, fléchir la cuisse et placer le pied à plat pour nous relever. L'enfant d’un à deux ans ne le fait jamais ; mais il étend les deux jambes simultanément, avance les pieds pour les rapprocher des mains qui n’ont pas bougé, et se relève alors par l’extension du corps sur les deux jambes. Je ne crois pas non plus que l’enfant doive à l’exemple les mouvements par lesquels il choisit ses points d'appui, franchit une barrière, descend d’un meuble élevé.…., etc. : tous ces actes s’apprennent avec un minimum de tâtonnements et semblent directement réglés par la vue.

Mais dans tous les actes que nous venons d’étudier, il s’agit de réactions simples, de déplacements des membres

et du corps dans l’espace, en tant que déterminés par les propriétés visibles des corps solides en général. Tout ce mécanisme a trait aux conditions les plus générales de la vie de relation, aux rapports de l'être vivant, doué de mouvement propre, avec le milieu matériel en général. Il ne s’agit nullement de ces rapports spéciaux qui l’unissent aux individus de même espèce et aux membres de son groupe social, que la théorie de l’instinct nous représente comme subordonnés par un automatisme héréditaire aux sensations visuelles.

Alors qu’apparaissent et que se précisent par l’exercice les réactions que nous venons d’énumérer, toute la période qu’on peut fixer en gros aux six ou sept premiers mois de la vie se caractérise, comme le remarquait déjà Baldwin [1], par l’absence d'imitation. L'enfant n'imite pas, en dépit de toutes les provocations. Devant les actes qui l’intéressent et dont on peut dire qu’il selheite la répétition par son attitude, 1l demeure simple spectateur. L’exeitation mentale se manifeste par le eri, le rire, le sourire ; l'enfant suit des yeux la personne ou l’objet, ou s’élance vers eux, agite les bras et les jambes, ou encore, à partir du 4€ mois, prend les objets et les agite, les porte à sa bouche, mais n’imite pas les actes qui lui sont proposés comme modèles. Pendant longtemps encore, il:se servira des cuillers, fourchettes, couteaux, pour frapper

sur la table (L. fin du 6° mois), ee qu’il n’a jamais vu |

faire. Les tentatives prématurées à cette époque pour obtenir par imitation les actes les plus simples appropriés à ses jouets (poupées, animaux en caoutchouc), échouent complètement : ces objets ne servent qu’à frapper ou sont portés à la bouche. À cet âge, l'enfant s'intéresse aux jeux des autres enfants, mais n’y participe.encore que par des réactions banales. L. (6 mois) rit: aux.éclats aux grimaces de son frère plus âgé ; mais ne cherche pas à les imiter comme elle le fera invariablement plus tard.

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; PCT.

Si des prétendues imitations instinctives, on élimine tout ce qui peut s’expliquer par l’action des mêmes conditions générales sur les deux sujets, ou tout ce qui est dû à l'influence des phénomènes de transfert associatif, on voit s’en réduire le domaine, à tel point que l’on est tenté de conclure avec Ferretti [24] : « En somme, comme hétéro-imitation explicable seulement par des instincts spéciaux, il ne resterait peut-être que la protrusion des lèvres et l’acte de tirer la langue. Serait-ce trop subtil de présumer que chez les quelques enfants qui ont présenté ces réactions, quelques connexions dues à l’expérience personnelle ont pu s’établir entre les sensations kinesthésiques de la bouche et la présence visuelle d’autres bouches {par exemple, par la protrusion des lèvres dans le baiser) »? Nous essayerons plus loin de présenter et d'appuyer de quelques observations des hypothèses de cette nature.

Si, pour l’activité en général, plus encore que ‘pour l’émission de la voix, les véritables réactions instimctives, ne sont pas des imitations, il y a lieu d’étudier la genèse de l’imitation, c’est-à-dire de la rattacher aux réactions primitives dont elle dérive par subordination à des perceptions nouvelles, sous l’influence des milieux physique et social.

Un exemple simple emprunté à la psychologie animale fera comprendre la méthode.

Le poussin paraît être déterminé à picorer par l’attitude de la poule, qui semble inviter par son exemple ses petits à limiter. En réalité, le poussin est excité à becqueter de.petits objets quand on pique sur le sol, avec la pointe d’un crayon, ou quand on y prend ces petits objets avec une pince fine et qu’on.les laisse retomber. Le stimulant agit donc indépendamment de la vue d’un être semblable au poussin, accomplissant un mouvement susceptible d’être imité par lui. D’ailleurs la perception

qui stimule ce réflexe inné se trouve précisément dans l’expérience de la plupart des poulets associée à la perception visuelle d’un être déterminé (la poule), accomplissant un mouvement déterminé du cou et de la tête (becqueter). Ces associations sont accidentelles par rapport à l’organisation nerveuse héréditaire du poulet. Elles ne sont pas accidentelles par rapport aux conditions ordinaires, normales, de son développement.

Ainsi en est-il, sans doute, de tous les instincts, et en particulier de l’imitation chez l’homme. L’enfant répond à la perception de l’homme et de ses actes, et des mécanismes innés sont impliqués dans ses réponses. Mais on ne peut dire a priori quels éléments de la perception complexe sont agissants, et sans doute ne le sont-ils pas tous avant que l’expérience de leur solidarité ne leur communique ce pouvoir. L’ébauche instinctive ne porte pas sur tous les circuits qui finiront par unir tous les détails de la perception à tous les détails de la réponse. Qui sait à quels éléments sensibles s’attachent les dispositions constitutives des instincts sexuel, parental, social ? Immense domaine à peine exploré scientifiquement, malgré tout ce que nous croyons en connaître. Peut-être y trouvera-t-on un jour les racines de ce que nous désignons improprement sous le nom d'imitation instinctive.

Mais le problème présente encore une autre difficulté. On pourrait nous reprocher d'’écarter l’imitation instinctive en vertu de la définition arbitraire de l’instinct, donnée au début de ce travail. À côté des réponses innées vraiment indépendantes de toute éducation, dont nous avons vu des exemples, il faudrait peut-être admettre des virtualités héréditaires, qui, insuffisantes pour permettre aux stimulants de déterminer des actes, facilite-

raient cependant l’éducation ultérieure, sans jamais en

LA THÉORIE DE L'INSTINCT al

dispenser complètement. Des formes infiniment plus souples d’hérédité apparaissent alors comme possibles. À la limite rien ne serait absolument perdu de l’expérience ancestrale. Mais, pour donner une valeur expérimentale à cette théorie séduisante, il faudrait une méthode d’exploration qui nous manque. Des travaux récents, par la méthode d'économie des répétitions dans le dressage de plusieurs générations d’animaux, ont, il est vrai, donné des résultats ; mais on ne peut comparer que des individus qui n’ont pas subi les mêmes influences héréditaires ; cette méthode ne permet pas d’étudier, dans l’espèce humaine, les racines instinctives des habitudes sociales et en particulier de l’imitation.

En résumé, les théories de l’instinct oscillent entre deux tendances. L’une vise à restreindre l’usage de cette notion à des faits bien établis et indépendants de l’éducation ; elle s’expose à présenter une simplification de faits complexes, on lui reprochera d’être une psychologie grossière et sans nuances. L’autre étend à tous les actes de la vie mentale le rôle des facteurs instinctifs, probae blement avec raison, mais au risque de ne pouvoir préciser et de confondre continuellement l’inné et l’acquis, le physiologique et le social. La première voie nous semble encore préférable pour des raisons de méthode et de clarté. En étudiant l’éducation qui conduit à l’imitation, nous sommes sûrs d'étudier une histoire réelle, puisque cette éducation est nécessaire, quelles que puissent être les facilités et les abréviations qui résultent de prédispositions innées. L'instinct ne peut être révélé sans ambiguïté, que par une méthode régressive comme un résidu inexplicable par d’autres influences.

Guillaume. s 6

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