LES ANONYMES
La première place, dans cette question , appartient à ceux qui ont prétendu que ce n’était pas sur la terre qu’il fallait chercher l’auteur de V Imitation. La gloire d’un tel ouvrage devait, selon eux, remonter jusqu’au Saint- Esprit. Si par là ils ont voulu dire que la doctrine qu’il enseigne était véritablement céleste, et qu’elle s’élevait, sous beaucoup de rapports, jusqu’à la hauteur d’une inspiration divine, ils trouveront peu de contradicteurs; mais encore serait- il nécessaire de nous apprendre quel est le mortel privilégié qui recueillit ces inspirations pour les redire à la terre.
D’autres, vaincus peut-être par l’impuissance des efforts pour arriver à une solution satisfaisante, ont voulu expliquer cette impuissance par l’absence même du but : on n’arrive pas à l’auteur, parce qu’il n’existe pas. Dans ce système , Y Imitation ne serait qu’une agrégation de chapitres, agglomères par l’effet naturel des hommes et du temps, et auxquels une main pieuse et inconnue aurait donné plus tard la disposition que réclamaient la similitude des matières et l’utilité du lecteur.
Si elle pouvait prévaloir, cette opinion le devrait au rare mérite des deux jeunes savants qui viennent de lui prêter leur appui. Mais un sol formé d’alluvions conserve toujours l’empreinte des matières diverses que lui ont apportées les flots : or, les esprits n’offrent-ils pas des différences plus tranchées que les terrains divers dont se compose le sol? Et comment, dès lors, toutes ces variétés de caractères, de pensées, auraient-elles disparu pour se fondre dans' une merveilleuse unité qu’on ne saurait nier et qui n’admet d’autre différence que celle qui résulte, non de la diversité des esprits, mais de la nature même des sujets?
Là sera toujours la difficulté, peut-être l’écueil du système.