AUTEURS HORS DE CAUSE
Les disciples du parti anonymique ne sont pas nombreux ; malgré la stérilité dés tentatives, les recherches dans un sens opposé ne se ralentirent à aucune époque et s’attachèrent successivement à divers noms. Nous allons d’abord faire connaître ceux qui n’ont pu supporter 1 effort de la critique et qu’un examen plus attentif a dû effacer de la liste des auteurs sur le front desquels la voix publique avait fait rayonner un instant la gloire incomparable d’auteur de Y Imitation.
Le pr emier dans 1 ordre des dates , c’est saint Bernard. Quelques manusciits, plusieurs éditions latines et une traduction française du xve siècle parurent sous son nom. Quoi d’étonnant? Nulle figure des siècles précédents ne resplendissait cl’un éclat plus brillant et plus pur. Sa famille spirituelle avait multiplié, dans toute l’Église d Occident, les maisons de son ordre : comment, quand ils retrouvaient les pensées et jusqu’au texte des maximes de leur maître dans un ouvrage admirable dont on cherchait l’auteur, ses disciples reconnaissants n’auraient-ils pas été portés à lui en attribuer la
gloire? Quelque naturel que soit ce sentiment, il faut cependant l’abandonner; car, au chapitre cinquantième du troisième livre,
Y Imitation parle de saint François d’Assise : or, comment saint Bernard, mort en 1153, aurait-il pu rappeler le souvenir de saint François d’Assise , que la Providence n’a donné à l’édification de la terre que 29 ans après, en 1182?
Dans un recueil de conférences aux novices, attribué à saint Bonaventure, se rencontrent de nombreux emprunts de Y Imitation. C’en fut assez pour faire remonter jusqu’à lui la gloire qu’on ne pouvait laisser à saint Bernard. Ce sentiment fut plus tard ravivé et soutenu par Enricquez, dans un traité en espagnol sur la Pénitence, qui fut imprimé à Milan en 160à. Mais la première de ces conférences se compose presque en entier de passages d’un livre intitulé • Arbre de la vie crucifiée. Et Ubertin de Cazal , auteur de ce livre, nous fait connaître dans sa préface qu’il l’avait composé en 1305. Armée de ces dates, l’inflexible critique se voit contrainte de donner aussi l’exclusion à saint Bonaventure. Aurait- il pu, mort en 127A, citer un livre qui ne vit le jour qu’un demi-siècle après lui.
Ce nom d 'Ubertin de Cazal eut aussi le passager honneur d’être prononcé dans cette grande question. Le docteur Grandcolas fit paraître, en 1629, une traduction, devenue aujourd’hui fort rare, de Y Imitation de Jésus-Christ. Dans sa préface, il se déclare peu satisfait des raisons sur lesquelles reposaient les droits de tous les auteurs nommés jusqu’alors, et se met en quête d’une candidature plus acceptable. Pour se diriger, il commence par poser en fait que l’auteur était un moine, et que ce moine devait avoir vécu au xive siècle ; puis , appliquant ces deux idées aux écrivains connus de cette époque, il ne trouve que Ubertin de Cazal à qui l’application puisse en être faite, et il le propose comme une solution qui lève toutes les difficultés. Aucun écho ne répondit à cet appel , et parmi tous les écrivains que cette question a préoccupés, on ne pourrait lui trouver un seul défenseur.
Ludolphe de Saxe, qui naquit en 1340, composa une Vie de Jésus-Christ, que les savants aiment encore à rencontrer. A la suite de cette Vie, dans un manuscrit du xve siècle, on avait copié 1 Imitation : rien de plus rationnel que ce rapprochement de deux ouvrages dont l’un semble n’être que la conséquence pratique des doctrines et des actes que renferme l’autre. On voulut y voir davantage, et dans ce fait si simple trouver une raison d’attribuer à l’auteur du premier ouvrage, qui était signé, la gloire du second, qui ne l’était pas. Le temps n’a pas ratifié ce jugement. Les seules traces qui nous en restent se trouvent dans la préface fort curieuse d une traduction faite du haut allemand en français et publiée chez Jehan de Grave, à la date de 15 44- L’auteur nous les a conservées, dit-il, comme venant de gens spécialement experts en telles vacations.
Gérard Grootz , auteur de plusieurs opuscules mystiques , mourut en 1384, à l’âge de quarante -quatre ans. Quand l’opinion, à la recherche de l’auteur de Y Imitation, flottait incertaine sur qui s arrêter, elle rencontra un homme1 d’assez de vertu pour avoir fondé l’institut des Frères réguliers de la vie couimune, et d’assez de talent pour avoir laissé des écrits qui sont souvent imprimés dans les œuvres d’A Kempis, dont il a été le maître spirituel , et elle s’est reposée quelques instants sur lui , mais elle s’en est bientôt éloignée pour n’y jamais reparaître.
Finissons par un nom qu’on serait heureux de n’avoir point à redire, quand il s’agit de Y Imitation. Comment expliquer qu’un homme qui délaissa la vie conjugale sans droit, embrassa la vie religieuse sans vocation , s’empara de la tiare sans aucun titre et fut antipape en 1328, sous le nom de Nicolas V, ait pu apparaître, même un instant , dans cette pieuse nomenclature ? Tel a été Pierre Corbaroi, tel ne pouvait être l’auteur de Y Imitation. Aussi sa prétention, discutée à Rome en 1667, succomba- 1— elle sous une irrévocable répulsion. Pourquoi la discuter?