‹ L'imitation de Jésus-ChristChapitre 13 sur 139 · GERSEN · texte numérisé non relu

GERSEN

Ll plus ancien de ces trois noms, si la personnalité qu’il rappelle pouvait être démontrée, serait celui de Gersen. Dans la pensée de ceux qui croient à son existence, il faudrait placer sa naissance à Cavaglia, dans le Piémont, vers le commencement du xme siècle; puis, vers 1230, en faire un moine bénédictin du monastère de Verceil; puis, vers 1247, le créer abbé du monastère de Saint- Etienne, dans le Vercellais; puis enfin l’y laisser mourir dans les pratiques d’une vie sainte, vers la dernière moitié de ce xiïi" siècle.

Voilà des assertions bien précises, des détails sur le lieu de sa naissance, les fonctions successives de sa vie et l’époque de sa mort, qui se présentent avec ce ton de certitude qui semble devoir repousser tout soupçon.

Mais faut-il les accepter sans défiance, et regarder toutes ces affirmations comme des faits qu’une saine appréciation ne permet pas de contester?

C’est dans les observations qui vont suivre que le lecteur pourra puiser les éléments nécessaires pour répondre à ces questions.

D’abord , à quelle époque voit-on pour la première fois apparaître ce mystérieux personnage? Est-ce au temps qui nous est signalé comme celui de sa naissance? Non : c’est plus de trois siècles après, c’est vers l’an 1604. Quels sont donc les éléments historiques qui ont été retrouvés à travers ce long espace de quatre siècles , pour restituer à la postérité ce nom si longtemps ignoré? Les recherches les plus patientes ne peuvent découvrir de lui aucune trace : l’histoire en général, les chartes particulières des ordres religieux, les traditions locales, ne prononcent nulle part son nom. Nul événement, nul écrit contemporain ne le rappelle : c’est en vain que vous le chercheriez dans l’intéressante notice que l’historien Délia Chiesa publia en 161/j , sur tous les écrivains qui avaient illustré le Piémont. Il est vrai qu’en 1648, cédant sans examen au témoignage de

titre d’abbé de Verceil, mais dans presque tous la qualité de chancelier de Paris qui suit le nom de Gersen ; enfin il prend tous les caractères de la certitude quand, à Lyon même où Gerson venait de mourir, à Lyon où son nom était non-seulement connu, mais vénéré, une édition de son Traité de la Méditation du cœur, qu’on ne lui a jamais disputé, est imprimée avec cette même variante, sous le nom de Gersen, chancelier de Paris,

La preuve des manuscrits échappe donc aussi aux partisans de Gersen jusqu’à Cajetan.

Que s’est- il produit depuis qui permette de faire sortir Gersen du rang des êtres imaginaires ? Rien que la tentative du président Grégory.

En juillet 1830, M. de Grégory acheta chez M. Techener, libraire à Paris, un manuscrit de Y Imitation , sans nom d’auteur et sans date. Par la combinaison d’un Diariurh tout à fait étranger à ce manuscrit avec quelques notes d’une date incertaine que ce manuscrit offrait sur ses gardes , il entreprit de prouver que le manuscrit était du xme siècle et qu’il ne pouvait avoir que Gersen pour auteur.

L’opinion raisonnée des savants, appuyée sur la nature des caractères et la forme des chiffres, n’eut pas de peine à renverser cet échafaudage, que personne ne sera tenté de relever.

Que faut- il donc voir dans le portrait au bas duquel les gersennistes ont placé le nom de Gersen? Rien qu’une enluminure qui se trouve dans la lettre initiale du manuscrit anonyme de la Cave, monastère au royaume de Naples. Il a plu à Cajetan, qui de saint Dominique et de saint Ignace avait fait des bénédictins, de transformer aussi cette enluminure en bénédictin et d’en faire l’auteur même du livre, sous le nom de Gersen.

La vérité historique ne semble donc pouvoir retenir Gersen qu’à l’état d’ombre; mais toute ombre, si vaine qu’elle soit, a cependant une valeur relative, car elle n’existe qu’à la condition de refléter une réalité. Où trouver cette réalité? C’est à répondre à cette question que sera consacré le chapitre suivant.

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