GERSON
Le i!i décembre 1363, dans une vallée des Ardennes, au hameau de Gerson , non loin de Rhétel ,’ Arnoux Charlier et Élisabeth Chardenière donnèrent la vie, après Dieu, à un fds, premier né de douze enfants , dont devait s’embellir cette famille bénie. Cet enfant, le jour même de sa naissance, fut nommé sur les fonts de baptême du nom de Jean, auquel quinze ans plus tard la précocité de son mérite devait lui faire ajouter par la voix publique le surnom de Gerson.
Ses premières années, jusqu’à quatorze ans, s’écoulèrent au milieu des soins d’une pieuse famille et sous les paisibles arceaux d’un cloître voisin. Il reçut de cette double autorité du sang et du sacerdoce, des impulsions qui devinrent l’inflexible mobile de tous ses actes. Dans l’existence laborieuse de parents qu’inspirait une piété fervente, il puisa cette humble charité qui fut l’âme de sa conduite ; et dans les éléments d’une éducation qui avait pour base les saintes Écritures, ce parfum biblique qui s’exhale de tous ses ouvrages. L’éclat de ses débuts fixa l’attention et lui fit
accorder une bourse au collège de Navarre, où nous le voyons poursuivre ses études classiques avec des succès que signalèrent les biographes du temps.
Après avoir pris successivement tous les grades littéraires et scientifiques sous la direction des plus illustres maîtres, il termina le coins des hautes études par les titres de docteur en Sorbonne et de chanoine de Paris en 1392.
Ainsi préparé, la Providence s’en empare pour le faire servir à sa gloire dans les positions les plus diverses.
11 paraît à Avignon, devant Clément Y, afin d’y défendre, en compagnie de l’illustre Dailly, une cause chère à la piété, la cause de P Immaculée Conception. Et le retentissement de son éloquence lui obtient, a son retour, la place de chancelier de l’Université, quoiqu’il n’eût alors que trente-deux ans. Il paraît, en cette qualité, à la cour de l’infortuné Charles VI, ou plutôt d’Isabeau de Bavière , afin d’y faire triompher, au milieu de tant d’exactions et de tant de hontes, la respectueuse mais libre plainte des peuples. U paraît, comme député de la France, à Pise et à Constance dans l’assemblée des conciles, afin d’y soutenir l’intégrité méconnue de la saine morale et les intérêts sacrés de l’Église en péril.
La piété, la morale, la patrie, l’Église : voilà les constantes préoccupations de son âme. Toutes ces grandes et saintes choses trouvent en lui un défenseur si éloquent et si pur, que l’estime générale lui fait une place à part dans cette grande époque et lui accorde le titre de docteur très- chrétien.
Mais les prospérités de la terre, quoique chrétiennement portées , ne peuvent qu’ébaucher la beauté morale, et Dieu , qui veut perfectionner son serviteur, va le livrer désormais aux épreuves de la patience, qui seule a le pouvoir d’achever la vertu.
La condamnation de l’affreuse doctrine de Jean Petit, condamnation obtenue du concile par le zèle de Gerson , avait excité contre lui la haine du duc de Bourgogne. Aussi, averti des sinistres projets qui le menaçaient à son retour, il recule devant l’inutilité
du sacrifice, et pour épargner un crime à celui qui fut son ami, il se détermine à prendre la route de l’exil. Quel contraste! après avoir été l’âme des conciles, l’arbitre vénéré de tous les démêlés politiques et religieux de son temps, il n’aspire qu’à rentrer dans son obscurité originelle, et, le bâton de pèlerin a la main, traversant inconnu les contrées les plus isolées de la Germanie , il va cacher sa vie dans le couvent de Moelck, en Autriche. Puis, quand en septembre 1419 le danger disparaît, après que Jean sans Peur eut succombé à son tour, assassiné sur le pont de Montereau, il s’empresse de rentrer dans sa patrie ; mais, toujours fidèle à sa maxime chérie : Ama ncsciri , ce n’est pas vers la capitale, où il aurait trouvé honneurs et gloire, qu’il dirige ses pas, mais vers la ville de Lyon, vers son frère qui l’habitait comme prieur d’un couvent decélestins; il lui demande d’abriter dans l’obscurité de son cloître les jours de pèlerinage que Dieu lui compterait encore sur la terre.
Toutefois ces jours d’exil ou de solitude ne furent pas stériles pour le bien des âmes : les Traités de la consolation intérieure et de la Consolation théologique, le Testament du pèlerin, la Probation des esprits et plusieurs autres opuscules mystiques furent le fruit de cette seconde période de sa vie. Ouvrages remarquables à plus d’un titre, et parce qu’ils nous montrent dans Gerson transformé le pieux consolateur succédant à l’orateur sublime, et parce qu’ils sont comme les étincelles du feu intérieur dont brûlait son âme, ou comme les indices de ces Quatre entretiens sur la manière de s’élever pratiquement à l’ harmonieux accord avec Dieu touchant la publication desquels Dieu seul sait ce qui se fera ou ne se fera pas. (Réponse de Gerson au père de Bassand.)
L’activité de son âme puisait de nouvelles forces dans l’approche de l’éternité : après avoir écrit le traité le plus touchant sur la manière de conduire les enfants à Jésus - Christ , il voulut en donner l’exemple, et cet illustre et docte vieillard, devenu maître d’école, dirigea la première institution religieuse pour la classe
ouvrière. Puis un jour, le 11 juillet 1/129, qu’il avait fait réciter à sa jeune famille avec plus de ferveur qu’à l’ordinaire cette douce prière : « Mon Dieu, ayez pitié de l’âme de votre pauvre serviteur Gerson ! » on le trouva mort au pied de son crucifix , mort, dit saint François de Sales, dans un élan d’amour de Dieu!
Pour lui rendre ou pour lui conserver la gloire qu’ils soutiennent lui appartenir, ses partisans commencent par établir que Y Imitation est une œuvre du xve siècle. Nul souvenir ou nul document certain qui la rappelle ne devance cette époque. Le concile de Constance, qui fit dresser une liste des ouvrages où la piété pourrait trouver les saines doctrines, n’eut pas manqué de la comprendre parmi ceux qu’il signalait aux fidèles, si déjà elle eût existé; un livre d’une si haute valeur morale eût-il échappé à la connaissance, à l’estime d’une telle assemblée?
Us soutiennent, en second lieu, que tous les traits qui la caractérisent ne permettent pas d’y méconnaître une production de race éminemment française; partout des expressions qui ne vont qu’à cette langue, des tournures qui n’appartiennent qu’à son génie, se révèlent à l’observation de quiconque sait apprécier l’esthétique des langues : vous n’y rencontrez ni la profondeur nébuleuse de l’esprit allemand, ni la luxuriante facilité des peuples méridionaux, mais cette lucidité de conception, cette sobriété sans sécheresse que revendique l’idiome français comme un de ses incontestables mérites.
Puis ils se demandent quel est, à cette époque, le personnage que les vicissitudes( et la sainteté de sa vie ont mieux prédisposé que Gerson pour concevoir et exécuter une pareille œuvre.
Pour parler à tous avec cette confiance naturelle que respire Y Imitation, il fallait posséder l’autorité d’une pieuse et longue vie; et Gerson comptait plus d’un demi-siècle quand le monde connut Ylmitation dans la forme complète où elle nous est parvenue.
Il fallait de rares lumières pour traverser avec calme et sécurité les questions les plus ardues de la mystique chrétienne, qui ont été,
avant comme après lui, l’écueil de tant d autres; et 1 estime de ses contemporains avait décerné à Gerson le titre de docteur trèschrétien.
Il fallait, pour arriver à cette profonde expérience des hommes et des choses , avoir été placé par la Providence en face des situations les plus diverses ; il fallait, de plus, ne s en être laissé ni vaincre, ni éblouir, pour pouvoir les juger; et les étranges vicissitudes de la vie de Gerson lui avaient tait epiouvei les extrémités des choses humaines, et il en était sorti, non avec le dégoût d’un cœur trompé qui se déconcerte, mais avec le détachement d’une âme éclairée qui s’instruit.
Il fallait enfin pour auteur à cet ouvrage un prêtre : car le quatrième livre l’exige, et de plus aucun écho des épreuves de la famille ne s’y fait entendre ; mais un prêtre qui touchât tout à la fois et au cloître et au monde : car il est évident que, si le souvenir de la règle claustrale apparaît dans quelques chapitres, c’est la préoccupation des devoirs generaux du chrétien qui en a dicte le plus grand nombre : Si quelqu'un veut venir apres moi... C’est par un appel à tous que le livre s annonce. Or, quelle vie plus en harmonie avec ces diverses exigences que celle de Gerson?
Ils ajoutent que toutes ces inductions intrinsèques s éclairent et se fortifient par l’autorité des manuscrits dont les premiers, encore incomplets (en 1421) , et les plus nombreux, portent son nom et semblent le suivre à la trace et se multiplier partout sous ses pas, comme pour attester leur auteur; par exemple, vingt et un ont été trouvés dans la seule abbaye de Moelck, où, dès la naissance de l’imprimerie, V Imitation se répandit dans toute 1 Europe sous le nom de Gerson; que ce nom se trouve au frontispice et a la fin de presque toutes les éditions antérieures à 1600, époque à laquelle une influence puissante, fondée sur des répulsions qui n’ont plus de raison d’être , vint introduire de nouveaux prétendants et diviser les convictions.
Ils terminent en rappelant que, pendant les xvc et xvr siècles,
la tradition en faveur de Gerson avait pris une consistance si générale et si forte , que ces deux noms , Imitation et Gerson , marchaient inséparables tant en France qu’à l’étranger, ou plutôt n’en formaient plus qu’un ; car les mémoires du temps et les préfaces de plusieurs traducteurs sont là pour attester que , dans le langage de la piété, lire Gerson ne signifiait autre chose que lire limitation.
Leur conclusion finale est que , de tous les concurrents , Gerson est le seul qui réunisse le double avantage de répondre à toutes les convenances et de n’être repoussé par aucune impossibilité.