DE M. VITET A CE SUJET
U temps de Charlemagne & jufqu’au début des croifades, le regard s’arrête toujours avec admiration furies belles lettres initiales qui ouvrent fi majeflueufement les livres religieux que produifent quatre fiècles.
Ce n ’efl pas que les calligraphes mettent par la fuite moins de foin 8c répandent moins de fplendeur fur cette œuvre de patience, ce n’efl pas qu’ils entrelacent avec moins d’habileté les traits d’azur & de pourpre, combinés avec 1 éclat de l’or; mais, après une durée de fix cents ans, la tradition fe perd : les majufcules qui précèdent un texte écrit en lettres onciales, le diflinguent par un flyie calligraphique qu’on ne rencontre plus audelà du xne fiècle.
Dans une des lavantes dilfertations qu’il deftine au texte de fon vafte ouvrage, M. le comte A. de Baftard a parfaitement établi la na-
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ture 6c 1 origine des initiales ornées, qui ont dû nous occuper exclufivement au point de vue de l’art.
L’un des premiers, 6c en combattant même parfois l’opinion de fes lavants devanciers, il a prouvé que, tout en héritant de la civilifation romaine 6c de fa calligraphie, rénovée pour ainh dire en par l’arrivée de faint Auguflin, cette calligraphie, importée chez nous au vme fiècle, avait confervé un flyle vraiment original; il a auffi prouvé que les manufcrits faxons du vne 6c du vme fiècle, tiennent en général, à caufe du fini de leur exécution 6c du luxe de leur enfemble, la première place au milieu des livres de l’Europe centrale 6c occidentale du même temps.
Selon cet érudit archéologue, les livres des îles britanniques, furtout les plus anciens, fe diftinguent de ceux du continent par le goût fingulier, original 6c bizarre des initiales, par la profufion extraordinaire de nœuds 6c d’entrelacs, employés avec une intention myflique, 6c qui fe voient également en Irlande 6c en Angleterre, fur les monuments en pierre comme fur les manufcrits.
« Au viie 6c au vme fiècle, l’entrelac anglo-faxon ne fe borna pas, dit M. de Baflard, aux ornements 6c aux initiales des livres, il s’étendit auffi aux figures d’hommes 6c d’animaux dont il trace les contours avec peu de naturel, il efl vrai, mais avec fineffe ôc habileté. Il enfanta chez nous, au ixe fiècle, ces admirables lettres entrelacées dites auffi en treillis 6c à mailles, auxquelles j’ai donné le nom de gallofranques, par oppofition aux initiales franco - germaines 6c francofaxonnes, 6c qui font un des plus riches ornements des livres exécutés dans la France centrale, pour l’empereur Lothaire 6c le roi Charles-le- Chauve. »
Voilà bien, en effet, la lettre lymbolique 6c grave qui convient à la Bible, à l’Evangéliaire, au Pontifical des premiers temps du moyenâge.
Plus tard, peut-être, une grâce plus capricieufe, des flyles plus mélangés, une préoccupation plus vive de l’inattendu, remplaceront, dans les initiales , ces lignes hannonieufes qui fe déroulent avec tant de majeflé 6c qui conviennent fi bien aux grandes pages dépofitaires des traditions facrées.
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1 origine de nos écoles calligraphiques, & malgré l’étude évidente des modèles venus de Byzance ou de Rome, il y a originalité native & liberté d’exécution. Oui pourrait fonger aujourd’hui, par exemple, à retrouver dans les modèles de l’antiquité cette claffe fi variée & fi fingulière à la fois que 1 on défigne fous le nom de lettres phyllomorphes & amhophyllomorphes & qui fe compofent uniquement de feuilles & de fleurs. Cependant ces initiales, fi fréquemment employées en France au vme fiècle, n’ont pas leur origine dans les manufcrits grecs dont l’influence fe fait alors fentir : les pages fplendides venues de Byzance n’en offrent jamais le modèle.
Ces initiales fi variées préfentent auffi dans leur fini une telle délicateffe, quelles ont pu faire croire à l’ufage de la plume métallique dans quelque an tique fcriprorium qui l’ignora probablement toujours. Sous ce rapport, la patience monaftique a accompli des efpèces de prodiges, plus extraordinaires, peut-être, que ceux réalités par notre indufirie. Ces petites merveilles calligraphiques ont leurs âges : les lettres à jour caractérifent principalement les livres des vne & v 1 1 Ie fiècles ; les lettres capitales, dites à treillis, à mailles, à chaînettes, marquent une période un peu poflérieure, de même que celles qu’on défigne lous le nom de lettres enclavées, lignaient un temps antérieur à la révolution opérée par Alcuin .
Nous renvoyons pour les lettres bullanques , capitulaires doubles , employées comme majufcules initiales, au grand ouvrage de M. de VVailly . Ce fera dans ce vafte traité qu’on apprendra à distinguer les lettres de forme , goffes , grifes , impériales, &c. ; les lettres tondues, torneures , &c., y font défignées dans des paragraphes particuliers. Nous nous contenterons de faire remarquer, avec l’auteur des Eléments de "Paléographie, « que les lettres coloriées fourniffent à l’artifie & à 1 antiquaire une fource inépuifable d’obfervations curieufes, foit que la mode dans fes caprices leur emprunte des modèles de parure & d ameublement, foit que le favant life dans leurs ornements fymboliqueslhifioire cachée des mœurs d’un autre âge. Quand même on fe bornerait à étudier ces monuments fous le rapport de la paléographie, ils fourniraient encore des monuments précieux pour cette fcience. » (Voyez t. Ier, page 376.)
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L n’eft rien de plus varié que ces lettres dans leurs formes, rien de plus fignificatif que leurs multiples enlacements. Tantôt, véritables chrono graphes, elles renferment dans leurs divers contours une date qu’on chercherait vainement autre part; tantôt on reconnaît en elles le génie antique qui a préfidé à l’invention des lettres tironiennes & qui offre la fignification de tout un mot dans les circonvolutions d’un feul caractère ; partout, <3t même au premier afpect, on retrouve la noble gravité de ces temps primitifs où la lettre couvre de grands fymboles.
Vienne le contact plus immédiat avec l'Orien t, viennent enfin les temps où l’ogive remplacera, durant plufieurs fiècles, le plein cintre, on verra naître bien d’autres variétés de la lettre hijloriée , & la fcience naiffante du blafon, elle-même, en inventant les grandes capitales armoriées, dotera quelques-uns de nos vieux livres d’une fource précieufe, atteftant certaines origines; alors auffi l’arabefque proprement dite, dont le nom indique fuffifamment le ffyle, modifiera de fes mille caprices ce bel art des calligraphes romains, que Tory renouvellera avec tant d’élégance pour en parer les chefs-d’œuvre de la typographie.
Avant la Renaiffance, le génie du moyen-âge prétendra briller de fes magnificences vraiment originales, & s’épanouira peut-être avec un peù de profufion dans ces majufcules que nous avons eu foin également de reproduire.
Amfi que l’ont dit les Bénédictins, « il n’eft peut-être pas de caractère plus facile à faifir, ni plus propre à déterminer l’âge des manufcrits, que celui qui réfulte de la forme & du génie de leurs lettres hiftoriées, répondant à nos lettres grifes. En général, leur rareté dans les manufcrits où d’ailleurs on ne s’eft point négligé fur l’élégance, cft en proportion avec leur antiquité.
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A 1 S quel que foit le fiècle &, par conféquent, le ftyle de ces fplendides initiales, il faudra des mots nouveaux pour défigner leur luxe varié & les mille caprices dans lefquels filluminateur fe fera complu, aux dépens de l’art plus fimple du chryfographe.
C’efl furtout dans Montfaucon que l’on trouve des exemples de cette efpèce d’alphabet fantafiique, & il les puife dans les beaux manulcrits que fes longs voyages fcientifiques lui avaient permis de confulter.
O U S voyons d’abord la majufcule hifloriée dominée par une tête d’ange ou defaint&même ornée Amplement d’une figure de roi, de prêtre ou de guerrier, prendre le nom de lettre anthropomorphique ; fon emploi efl fréquent : on la retrouve dans beaucoup de manufcrits du ixe fiècle & bien après, comme nous en offrons la preuve; elle apparaît furtout au commencement des oraifons, où la figure du faint que l’on invoque eft reproduite.
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N S U I T E, celle qui affecte la forme d un quadrupède ou de plulîeurs quadrupèdes enlacés en le pourfuivant, & qui le nomme, d’après le même ordre d’idées, lettre qoo graphique.
La lettre ornithoéide développe les formes gracieufes de l’oifeau, & emprunte à fon plumage les lignes qui fervent à la tracer.
La lettre ophiomorphique repréfente les circonvolutions du ferpent, dans lequel l’antiquité voyait un fymbole de l’immortalité.
A I S celles qui font les plus
élégantes, grâce aux enlacements des feuillages & des fleurs, prendrontle nom 3l anthophyllocides ; elles fe retrouvent fréquemment & fe font remarquer par la variété des formes, la vivacité exquife des couleurs & le charme qui s’attache toujours aux réminifcences
du règne végétal.
De même que la peinture indique fon âge à des regards exercés, par un flyle qu’on ne faurait méconnaître, de même l’art du calligraphe découvre à fes adeptes certains myffères qui, férieufement étudiés, marquent le génie des temps : l’écriture a fes transformations auffi bien que l’architecture.
Elle a fes âges d ’auftère magnificence, de gravité toute religieufe, d’élégance un peu futile, de fplendeur capricieufe; puis elle fe pare des ftyles divers en honneur à toutes les époques, & elle retourne vers le paffé. Ecoutons un ingénieux écrivain qui a fu mieux que tout autre caractérifer ces diverfes évolutions. C’efl: M. Vitet qui parle :
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« Tout eft fi homogène & fi conféquent dans le moyen-âge, que chaque fiècle a non-feulement fon architecture & tous les autres arts, mais auffi fon genre decriture, &, ce qu’il y a de plus fingulier, c’eft que l’écriture de chaque fiècle reproduit & réfléchit, pour ainfi dire, les caractères généraux de l’architecture & des arts dont elle 'eft contemporaine. Il exifle une harmonie merveilleufe entre les monuments de pierre & les monuments de parchemin, entre le travail de l’architecte, du fculpteur, du cifeleur & celui du calligraphe.
a Ainfi, depuis le Ve fiècle, environ, jufqu a Charlemagne, l’écriture fe compofe prefque entièrement de grandes lettres, dites capitales, dans le genre des majufcules qui figurent fur les titres de nos livres imprimés 5 terminées carrément par le haut, folides, fimples & févères, les lettres plus petites, quand on les emploie, participent de ces mêmes caractères, & certes, on peut le dire fans un vain jeu d’efprit, il y a dans l’afpect général de cette écriture, je ne fais quoi de la phyfionomie des monuments romains; on y retrouve, en quelque forte, le refpect de l’architrave & des vieux débris des ordres antiques. Sous le règne de Charlemagne, l’architecture orientale commence à fe fubftituer peu à peu au flyle romain dégénéré, jufqu’à ce qu enfin au xie fiècle, elle foit définitivement naturalifée dans l’Occident. Or, l’écriture pendant toute cette période, fe modifie de fon côté; les grandes lettres carrées & monumentales difparaiffent peu à peu, ou du moins prennent un caractère plus capricieux ; on trouve dans l’écriture une certaine rondeur élégante, comme dans les arcades & les voûtes.
« Au xiie fiècle, lecriture auffi bien que les monuments, efl encore à plein cintre, mais, de même que les pleins cintres commencent à fe couvrir d’ornements, à fe fleurir, comme on dit, les lettres, tout en reftant arrondies, prennent une phyfionomie moins régulière : les jambages, au lieu d’être droits, reffemblent à des colonnes torfes; les lettres fe furchargent d’ornements, de fioritures; à mefure que le fiècle avance vers fa fin, ces fioritures deviennent peu à peu légèrement anguleufes ; enfin, vers le xme fiècle, le règne de l’ogive commence &, fur le champ, l’écriture devient aiguë. Vous ne trouvez plus alors une feule lettre arrondie, plus un feul trait de plume qui ne fe termine en pointe. Cette écriture, dite gothique, comme l’architecture de l’époque, s’eft confervée dans les imprimeries d’Allemagne, prefque fans altération, & la plupart des livres s’y impriment encore en caractères
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de cette forte. Au xive Tiède, l’écriture gothique devient un peu moins févère, mais fa décadence, comme celle de l’architecture, efl encore à peine fenlible. Au xve fiècle, au contraire, l’anarchie triomphe ouvertement; toutes les lettres ont des queues lourdes & contournées; elles font à la fois aiguës & écrafées, raffinées & difgracieufes : reflet exact de l’architecture alors à la mode. Enfin au xvic fiècle l’écriture efl: indéchiffrable, mais il fe prépare, à la cour & chez les grands, une forte de renaiffance dans le genre de celle des arts, c’efi-à-dire italienne & tant foit peu bâtarde. Je parle des premiers effais de cette grande écriture, qui finit par devenir fi majeflueufe fous le règne de Louis XIV, écriture toute monarchique & qui, dégénérant peu à peu, efl morte avec l’ancien régime.
« Ces obfervations peuvent paraître minutieufes & lubtiles, mais elles font exactes, & l’étude des manuferits donne lieu à bien d’autres rapprochements non moins finguliers. Il va fans dire que les vignettes, les têtes de chapitres, les encadrements, les lettres initiales deffinées & coloriées de mille façons différentes, & enfin les cachets & les fc-eaux collés ou fufpendus aux chartes & aux diplômes font des fources d’inductions, de recherches, d’études non moins riches, non moins précieufes. » (Voyez le ‘Rapport à éM. le éMiniJlre de T Inférieur, fur les monuments , les bibliothèques , les archives & les mufées des départements de fOife, de tcAifne, de la éMarne , du üford & du Tas -de- Calais , &c., éX\)
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