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REVOLUTION DANS L'ART AU XID SIECLE. — ENSEIGNEMENT TECHNIQUE DE THEOPHILE. - UN MOT SUR LE MOINE ERACLIUS.
ES le début du xne fiècle, quand il y a déjà une poéfie nationale en France, lorfqu’on va répéter dans les combats les chants guerriers de Turold, un changement radical tente de fe manifefter dansl’art comme dans la poéfie ; l’art du calligraphe, néanmoins, eft encore roman : il participe plus des magnificences du ftyle que l’on vient de voir caractérifé, que des fomptueufes variétés du ftyle improprement appelé gothique, & qui tente, à la fin de cette période, une première manifeflation .
Grâce à certains livres ornés, l’obfervateur peut fuivre dans leur marche les progrès du ftyle nouveau qui cherche à s’introduire. Voyez quelques-uns de ces manufcrits, qui remontent au début du règne de Louis -le -Gros. 11 n’eft pas furprenant, fans doute, que l’ogive s’y montre à coté du plein cintre, car l’ogive nous apparaît, avec toute Ion elegance, dans un admirable volume du IXe fiècle, failant partie de la Bibliothèque impériale; mais ils prouvent, par l’emploi plus répété de ce fyftème architectonique & par la profufion de certains ornements, que la révolution s’opère.
On la déjà fait remarquer, 1 examen attentif des manufcrits à miniatures eft d’un fecours inappréciable pour étudier d’une façon plus complète que cela 11’a eu lieu jufqu a préfent, les transformations de l’architecture & les variétés infinies de l’ornementation appliquée aux monuments. Sous ce rapport, les livres fi rares du x 11e fiècle renferment un genre d’enfeignement qu’on peut aifément expliquer.
Ornementation
LUS variés, moins majeftueux , mais offrant auffi plus de délicateffe, ces ornements de tranhtion, déjà fort différents de ceux employés précédemment dans la calligraphie, prouvent que l’art chrétien échappe aux préceptes du monde antique .
C’eff la grande époque , en effet , où fe ^ conffitue la fociété nouvelle, fous l’impulfion d abord févère de l’Eghfe, & d’après la règle que vient de lui im-
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le fiècle.
.A I S cependant, la penfée de Grégoire VII ne tarde pas à s’adoucir dans l’art, comme elle s’adoucit dans les inffitutions. Peu à peu, elle fe revêt d’une magnificence, d’une grandeur, dans la compofition des ornements fymboliques, j’allais dire d’une majefté chrétienne qu’elle n’avait pas au même degré durant le fiècle précédent.
Voyez la plupart des manufcnts de cette époque, fe rapprochant des temps où va naître faint Louis, le bel Evangéliaire de Maneirius, par exemple, qui fort d’un fcriprorium de Cantorbéry, & que possède la Bibliothèque Ste-Geneviève, ou mieux encore un fameux I fautier latin, appartenant à la Bibliothèque impériale, & que Ion peut faire remonter pour l’exécution à la même date. Ces deux livres font magnifiques, le dernier furtout : il eft tout étincelant d’or 5 il reflète l’école de Conffantinople, bien qu’il ait été exécuté dans l'Occident 5 il dit un art qui eft encore dans les confins de deux arts 5 il fait faifir admirablement le caractère indécis de la période à laquelle il appartient : c’eft bien là le temps où l’Orient n’a pas encore acquis toute fon influence fur l’Europe chrétienne 5 c eft le moment où, parmi les ornements les plus variés, vont s’épanouir des formes nouvelles. Voyez les pages 192 & 193, fournies par le grand Miffel du couvent de St-Blaife, que l’on admire à Karlfruhe; arrêtez aulfi vos yeux fur cette Bible de St-Martial de Limoges (pages 74, 7ÿ, 78, 79) : on le fent à 1 éclat
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des couleurs , c’eft dans la ville aux fplendides émaux, que ce livre a été écrit; mais, en confervant l’empreinte de l’art roman, il fe pare d’une élégance que ne foupçonnait pas le fiècle précédent.
On s’eft borné volontairement, pour cet âge de tranfition ; mais ce ne font ni les œuvres, ni même les noms de calligraphes célèbres qui manquent à l’hiftoire de l’art. N’euflions-nous à nommer que YHortus ‘Deliciarum , forte d’encyclopédie pour laquelle le x 11e fiècle a épuifé tout le luxe de la calligraphie, nous aurions nommé un de ces monuments littéraires qui font l’admiration du fiècle où ils ont paru, & en nommant fon auteur, l’abbeffe Herrade de Lampsberg, nous aurions fignalé un des plus grands artiftes de ce temps. (Voyez la ‘Bibliothèque de F Ecole des Chartes , & le P. Cahier, c innales de Thilofophie chrétienne.)
U A N D nous aurons arrêté la penfée du lecteur fur cette docte abbeffe, qui fuccédait à-une autre religieufe habile dans la tranfcription des livres, la célèbre R dinde, il nous refiera à citer Roger, calligraphie du temps de Louis -le -Gros, Andréa Rico, qui pourfuit fes travaux jufqu a cette période , Alimpius , peintre llave, qui commence la férié des artiftes de la Ruffie; puis, nous ajouterons à cette lifte fommaire, Dudon, à la fois cellérier & copifte du monaftère de Fulde, Oliverus, dont l’œuvre eft confervée à Douai, Savvalo, originaire probablement de Valenciennes, & enfin la célèbre abbeffe de Ouedlimbourg, Agnès, qui appartenait à la maifon de Mifnie & que l’on met au rang des plus habiles chryfo-
graphes dont l’Allemagne s’honore encore.
Dépoli taire des plus minutieux fecrets de l’art, elle écrivit en lettres d’or le beau Tlenarium confervé à la collégiale de l’antique cité quelle habitait. Vers le même temps, une autre religieufe, Gudda, s’illuftrait à Francfort fur le Mein, en tranfcrivant un recueil d’homélies. La fer-
vante du Seigneur, comme on difait alors, a tracé fon portrait dans lune des capitales, & la accompagne dune devifo qui dit 1 humilité dont fon cœur était rempli.
U T R E le fragment d’Horace que reproduit la Taléo graphie univerfelle, & l’Evangéliaire latin de la Bibliothèque de Vienne , qui accompagne dans le même ouvrage un Traité de faint Auguflin contre les Païens, on peut admirer quelques beaux fpécimens reflétant cette époque & reproduifantles peintures du monaftère de la Cava.
O U S trouvons encore, à la fin du fiècle, un recueil d’hymnes & d’homélies de flyle lombard qu’on apprécie à la première vue ; & la Bibliothèque Barberim à Rome possède un Pfautier d’une telle beauté d’exécution, qu’il a fourni au célèbre Rumhor, une dilfertation dans laquelle les maîtres de l’art reconnaiffent un efprit de critique fupérieur.
Le bel Evangéliaire de Maneirius que nous avons mentionné, méritait auffi l’examen d’un maître, & il a été admiré par le docteur Waagen.
Si riche en œuvres calligraphiques d’une époque de tranfition, la fin du xne fiècle efl éclairée par un traité tout fpécial, qui roule uniquement fur la partie technique de Part. Fréquemment cité par les hiftoriens, trop peu lu par les Amples curieux, le livre du moine Théophile n’efi: jamais interrogé en vain par ceux qui veulent s’initier aux procédés matériels de la calligraphie & de la peinture. Ecrit par un religieux lombard, qui avait quitté l’Italie pour voyager & fe fixer dans le couvent de St-Gall, c’efl: une véritable encyclopédie des arts au moyen-âge, due à un homme qui a interrogé toutes les nations. « Lis mon livre avec une mémoire fidèle, dit Théophile 5 embraffe-le avec un amour ardent. ..5m trouveras là tout ce que possède la Grèce fur les efpèces & les mélanges des diverfes couleurs; toute la fcience des Tofcans, furies incruftations & fur la variété du niello; toutes les fortes d’ornements que l’Arabie emploie dans les ouvrages faits au moyen de la malléabilité, de la fufion & de la cifelure; tout Part de la
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gloneule Italie, dans 1 application de l’or & de l’argent à la décoration des différentes efpeces de vafes, ou au travail des pierreries ou de l'ivoire; ce que la France recherche dans l’agencement des précieux vitraux; les ouvrages délicats d’or, d’argent, de cuivre, de fer, de bois & de pierre, qu honore 1 induftrieufe Germanie. Lorfque tu auras fouvent relu ces chofes, & que tu les auras bien gravées dans ta mémoire, toutes les fois que tu te feras utilement fervi de mon œuvre, en retour de mes préceptes, je ne te demande que d’adreffer pour moi une prière à la miféricorde du Dieu tout-puiffant. 11 fait que je n’ai écrit mes obfervations, ni par l’amour d’une louange humaine, ni par le défir d une récompenfe temporelle ; que je n’ai fouffrait rien de précieux ou de rare par une malignité jaloufe; que je n’ai rien paffé fous lilence, me le refervant pour moi feul; mais que, pour l’accroiffement de 1 honneur & de la gloire de fon nom, j’ai voulu fubvenir aux befoins & aider aux progrès d’un grand nombre d’hommes. » ( Théophile , prêtre & moine. EJf'ai fur divers arts , publié par le comte Charles de l’Efcalopier.)
E livre eft donc, avec le petit poème d’Eraclius fur la même matière, le répertoire le plus complet & le plus curieux qui nous ait été légué par le moyenâge, fur les procédés que le calligraphe pouvait mettre alors en ufage pour opérer fes brillantes merveilles ; c’eft là qu’on peut apprendre aujourd’hui ce que coûtait de foins un livre , comme le grand Miffel du couvent de St-Blaife, par exemple , ou bien encore la Bible magnifique de St-Martial de Limoges, & le fplendide volume de Conradin, fi admirablement révélé par M. de Baffard. C’efl dans ce traité qu’on faifit tous les fecrets traditionnels, que devait étudier le chryfographe pour arriver à cette netteté des écritures métalliques, à cette fplendeur des majufcules, enfin à cette variété infinie des couleurs dans l’ornementation, qui caufent encore maintenant notre furprife. D’ailleurs, fi ce n’eft pas au moine lombard lui-même qu’on doit ces préceptes fi utiles pour la pratique de 1 art, c’eff un vieux copiffe de fon œuvre qui nous les fournit : il
nous enfeigne comment le métal précieux doit être broyé, comment For & l’argent doivent être appliqués , fans laiflêr de tache fur les feuillets immaculés du vélin; il démontre même l’art très fecondaire de décorer les peintures moins importantes de certains livres, avec le cuivre ou bien avec l’étain ; fi bien qu’il n’eS guère de procédé technique que ce traité, d’abord mis à l’écart, ne fourniffe.
UELQJJE temps auparavant, félon certains critiques, cet Eraclius, que nous avons déjà nommé, & qu'il faut placer à un rang fecondaire, avait écrit, en vers latins déteftables, les préceptes de l’art, tels qu’ils étaient admis chez les très anciens calligraphes. Il dit d’une façon fort incorrecte, il eft vrai, mais enfin il dit comment fe fabriquaient certaines encres de couleur, & quelle efl la préparation éclatante qu’emploient les chryfographes quand ils tracent leurs majufcules dorées. Tout en enfeignant l’art de graver le verre & celui de le colorer, il fait connaître à l’illuminateur le moyen dont il doit faire ufage pour conferver les plantes dont il aura à reproduire les formes élégantes fur le vélin. Malgré une brièveté qui les rend infuffifants & fi incomplets, en dépit même de leur caractère bizarre, de tels ouvrages ne fauraient être trop préconifés. Regrettons feulement ce qu’il y a de trop rapide & furtout de trop reflreint dans leurs enfeignements ; ce ne fera que trois fiècles plus tard, & lorfque le favant traité de Cennino-Cennini aura paru , qu’on fera à même de les compléter.
I LOSOPHES, naturalises, technologues, comme on l’était alors, les encyclopédies du moyen-âge nous ont dévoilé bien d’autres fecrets, & il en eft plufieurs qui regardent exclufivement les peintres calligraphes. Pour n’en fournir ici qu’un exemple, fi dans les livres ornés du xiie & du xme fiècle, on eft frappé parfois de l’identité abfolue qui exifte entre certaines majufcules, dans des manufcrits de ftyles bien différents, le fait trouve immédiatement Ion explication dans la connaiffance d’un procédé bien fimple, & qui aurait pu conduire ceux qui en
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làiiàientufage, à de plus grands réfultats. Durant l’époque fignalée ici, on était dans l’habitude de découper ces grandes lettres dans des lames de laiton ou de cuivre, & la plume du calligraphe n’avait plus qu’à luivre les linéaments de ce patron. On fait aufli que l’éclat pour ainfi dire inaltérable, dont on voit briller certaines grandes lettres capitales, n était pas du toujours à la fluidité d’une certaine encre d’or, dont on n’a pu retrouver la préparation 5 on l’obtenait Amplement grâce à l’admirable poli des lames métalliques infiniment légères que l’on fixait lur le vélin & que l’on entourait enfuite de déliés colorés. Au bout de peu d’années, & quand l’art de la chryfographie ne fut plus pratiqué feulement dans les monaflères, ce procédé, par trop coûteux pour les fortunes de particuliers, fut complètement abandonné. Selon Gottlieb Schwarz, l’emploi de ces lames d’or fi adroitement découpées eût pu mettre ceux qui le pratiquaient fur les traces de l’imprimerie, mais la routine s’en fervit fans réflexion, durant des fiècies, & il avait déjà une origine bien ancienne, lorfqu’il fut abandonné. (Voyez de Orna mentis librorum .)
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