‹ L'imitation de Jésus-ChristChapitre 26 sur 139 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

DEBUT DU XIV! SIECLE. — CHARLES V ET LA BIBLIOTHEQUE DU LOUVRE. — SON FRERE LE DUC DE BERRY. — JEHANNE DE FRANCE. — PATRONAGE DES PEINTRES DE PLATE PEINTURE. — PROTEC- TEURS DE L’ART. — ARTISTES DU XIVe SIECLE. — LEURS OEUVRES.

N a remarqué avec beaucoup de jufleffe que la peinture européenne, entre i2ÿo & 1360, « acquiert une grâce qui va toujours croiffant, & qui certainement n’était pas empruntée à Byzance. »

Lorfque l’art fut forti du cloître , lorfqu’il fe fut fecularifé, fi l’on peut ufer de ce terme, ce fut parmi les rois de France, parmi les princes le plus rapprochés du trône, & auffi parmi quelques grandes dames & quelques riches feigneurs de la Flandre, qu il trouva des protecteurs. Il en eut, un fiècle plus tard, jufque dans une région ou d ordinaire la penfée ne va pas, à cette époque, chercher les amateurs éclairés: il en trouva dans ce pays à demi barbare, que Mathias le Huniade difputait fi courageufement contre l’envahiffement des Turcs.

E tous les maux qui affligèrent la France à cette époque, la déplorable adminiflxation de Louis-le-Hutin ne fut pas la moins pernicieufe, & cependant l’Univerfité de Paris n’avait rien perdu de fon influence 5 elle la propageait au contraire par des fuccurfales établies en province, & furtout par de fages règlements. Si dès les années 12^9 & 127^, elle avait rendu les premiers ftatuts relatifs aux Jîationarii , chargés fpécialement de faire exécuter les copies de

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livres, fi elle s'était adjoint des clercs libraires jurés, elle exigea au xivü lîècle que nulle copie ne fût mife en circulation, quelle ne fût expofée durant quatre jours au grand couvent des Dominicains, avant même que fon délégué en permit la vente, & l’édit de 1323 ordonna que le copifte agréé par le recteur ne pût exercer fon induftrie fans une autorifation préalable. Ces foins devaient maintenir la dignité de l’art du calligraphe; la fondation de quelques bibliothèques en dehors des établiffements monafliques fit fa profpérité.

FIN, ce ferait un heu commun que d’infiffer fur l’utilité de l’établiffement tout littéraire de Charles V, lorfqu’il réunit fes 910 volumes occupant trois étages de la tour du Louvre. Ceux qui voudront avoir des notions complètes touchant cette collection primitive , n’auront rien à défirer fur ce point, lorfqu’ils auront lu un curieux volume intitulé : Invemoire des livres du ‘Rgy nojlre feigne ur ejlam au chaflel du Louvre.

Rédigé en 1373 par Gilles Mallet, qui prend le titre de valet de chambre, & plus tard celui de maiftre d’hoflel du roy, ce volume oublié trouva un éditeur plein de follicitude, dans le digne Van-Praët en qui fe réfume de nos jours la fcience du bibliophile.

L ne faut point s’y tromper, ce n’efl pas un fimple catalogue, c’eft l’hilfoire d’un noble monument littéraire, l’honneur du pays; ces beaux livres de Charles V, ces fplendides manufcrits, qui nous font tous parvenus, étaient offerts à la curiofité fludieufe des clercs du xive fiècle, comme nos riches bibliothèques

s’ouvrent pour le monde entier.

Une idée généreufe, qui contribue au mouvement favorable des études en notre temps, a fes prémiffes dans la penfée prévoyante &

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charitable de Charles V . Par ordre du bon roi, nous apprend Gilles Mallet, trente petits chandeliers & une lampe d’argent, fufpendus à la voûte dune des halles de la tour, éclairaient les dévots travailleurs qui venaient confumer leurs veilles fur Fillaftre & Nicole Orefme. Un digne grand-maître de l’Univerfité, M. de Salvandy, a trouvé la même idée dans fon cœur.

On nous difpenfera de prouver ici qu’un fouverain par les foins duquel tant de chefs-d œuvre calligraphiques étaient raffemblés, favait choifir les merveilleux artifîes auxquels il confiait le foin d’orner fes livres .

Quelquefois le fage monarque ne dédaignait pas d’appofer fa fignature fur les beaux volumes quil aimait. Les grandes Chroniques de St-Denis , confervées aujourd’hui à la Bibliothèque Ste-Geneviève, offient ce touchant fouvenir du roi bibliophile. Son nom a été tracé par lui au-deffous dune fphere qui dit la fcience géographique de fon temps ; fcience étrange ! & qui prouve, dans tous les cas, combien était bizarre la çofmographie qu’interprétait d’une façon fi fantaftique le foigneux illuminateur. (Voyez le vicomte de Santarem, CoIIeélion des cartes du moyen-âge .)

PRES ce roi de France, admirateur fi fervent d’Ariflote, le plus grand amateur de beaux livres de ce temps lut le duc de Berry, dont on admire encore la tombe à Bourges. Ce troifième fils du roi Jean & de Bonne de Luxembourg, né en i34°j ne mourut qu’en 1416 & vit par confisquent s’accomplir les dernières révolutions de la calligraphie. Tout nous prouve que, s’il pourfuivit à travers les orages politiques de fon fiècle une vie de magnificence & de luxe, il fut encourager les arts & placer les artifles à leur rang : témoin Foucquet, dont l’admirable talent domine tous fes contemporains, mais qui appartient plus fpécialement au xve fiècle; témoin encore Jean Flamel, que l’on confond fans ceffe avec Nicolas fon parent. On ne (aurait donc le faire aujourd hui une idee bien nette du tort irréparable que firent à l’art du moyen-âge les excès de la colère populaire. En 141 1, l’hôtel de Nefie, où réfidait ce prince, fut itnpi-

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toyablement abattu, fans quon refpectât aucun des chefs-d’œuvre qu’on y venait admirer, &, un peu plus tard, ce fut par l’incendie qu’on détruifit le château de Bicêtre, qui peut-être n’était pas moins rempli de beaux livres que la fameufe tour de la librairie.

E Charles V à Charles VII, vient, dans l’ordre des promoteurs de l’art, une princeffe de leur famille : c’eft Jehanne de France, ducheffe du Bourbonnais, qui, du fond de fa modefte réfidence de Moulins, aime à fe dir e fille de roi, fœur de roi; fon amour pour les arts efl digne en effet d’une fouveraine, & même, comme Charles V, elle fe plaît à figner les beaux livres dont elle a ordonné la tranfeription, ou qu’elle a voulu voir ornés de tout le luxe de la calligraphie.

Rien ne le prouve mieux que certains manuferits confervés à la Bibliothèque impériale, cette princeffe confacrait des fommes énormes à l’achèvement des magnifiques volumes qu’on venait admirer dans fon château de Moulins. Tous ceux qui voudront fe faire une idée de la réelle folennité avec laquelle un livre était reçu alors par le haut perfonnage qui en avait médité les délicates merveilles, verront les preuves de cette effime pour l’art dans quelques fplendides in-folio de la Bibliothèque impériale.

Que l’on confulte le Défenfeur de la Conception immaculée, livre traduit du latin de Pierre Thomas, par Antoine de Lévis, comte de Villars. (Voyez P. Paris, Cat. des zMan. de la Bib. imp., t. vil, n° 7307.) Jehanne de France eft repréfentée au frontifpice de ce beau volume : elle eft fous un dais, entourée de dames & de feigneurs, recevant l’hommage du comte de Villars, & nulle peinture de cet âge ne donne une idée plus complète de la grâce, de l’élégance même, qui régnait dans ces cours provinciales où s’exécutaient des merveilles calligraphiques que Paris eût certainement enviées.

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N continuant cet expofé, où ion a effayé de faire comprendre quelle fut la protection accordée à l’art du calligraphie au xive fiècle & au commencement du xve, nommons les artiftes eux-mêmes, & faifons connaître quelques-unes de leurs œuvres.

Pour l’art français, nous citerons d’abord maiflre Girart d’Orliens, le peintre attaché à la perfonne du roi Jean qui, au temps de fes plus grands défaflres, ne put fe féparer de l’habile artifle & l’employait à fatisfaire fes coûteufes fantaifies. (Voyez le ‘Bulletin du Bibliophile de ï8f7.)

Vient enfuite Jacquemin Gringonneur, le peintre de Charles VI, auquel on attribue à tort l’invention des cartes à jouer, mais qui illuflra certainement de fon pinceau habile les brillants tarots venus julqua nous. Au dire de quelques écrivains, Gringonneur ne ferait qu’un lurnom fpécifiant la nature minutieufe de l’œuvre à laquelle fe livrait 1 artifle. Réputé le peintre le plus habile de fon temps, Jacquemin était membre de 1 académie de St-Luc, inftituée par Charles V.

Andrieu Beauneveu avait été choifiparle duc de Berry pour faire partie de fes peintres, & le nom du protecteur fait affez comprendre ce que valait l’artifle ; quelques écrivains lui accordent le premier rang. Les frères Manuel, fi chèrement rétribués pour le temps, Jacquemart, Oudin de Carvanay, qui a illuftré le Telerinage Jéfu-CriJl & la léconde partie des Chroniques de St-Venis , Henry de Trévoux, fon contemporain, Rambaldis, l’habile calligraphe Jehan de Montmartre, qui, vers le milieu du fiècle, fe qualifie d’enlumineur du roi, Hubert, dont la renommée fe propage furtout dans le nord, le moine Bernard, qui réfide à St-Omer, Pierre de Soliers, peintre flatuaire & poète, qui illuftre furtout la Provence, Jean de Mehung, le continuateur du Roman de la Rofe, <5c tant d’autres que nous nous abflenons de nommer ici, prouvent combien cette période fut active & ce que la France pouvait alors oppofer d’artifles renommés, même à Rome & à Florence, où fe formait une école d’admirables miniaturises.

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E toutes les œuvres de ce temps, celle qui a fourni à Y Imitation quelques-unes de les pages le plus richement yflorices, comme on difait alors, efl un magnifique volume, honneur de l’art parifien. (Voyez les pages 24, 2^,32, 33.) Le Livre des merveilles du tMonde appartient prefque autant au xve qu’au xive fiècle, mais il réfume admirablement l’art fleuri, abondant, varié, qui précède les vrais chefs-d’œuvre des Poyet, des Clouet & des Beauneveu. Vraie collection univerfelle des voyages, telle qu’on l’entendait de ce temps, réunion bizarre de relations où le fantaffique l’emporte prefque toujours fur le vrai, ce livre fut traduit du latin par Jehan de Lines, le moine favant de St-Bertin, & calligraphié vers 1392, par Jean Flamel, qu’il faut bien fe garder, félon M. de Baftard, de confondre avec fon homonyme, dont la réputation efl populaire comme alchimifle, mais dont la renommée comme efcripvain devient plus douteufe, bien qu’il refie acquis à la fcience qu’il fit exécuter nombre de manufcrits.

L’un des plus magnifiques volumes de cette époque, appartenant à l’art français, porte le titre d’Heures de Louis, duc d’Anjou. Saint Louis, fur fon lit de mort, à Tunis, remettant à fes affidés les inflructions qu’il a rédigées pour Philippe-le-Hardi, efl une des plus belles miniatures du xive fiècle, & la Paléographie universelle l’a reproduite avec bonheur.

Le magnifique Pfautier du duc de Berry, où l’ornithologie emblématique fournit de fi délicieux ornements, en fe mêlant aux anges & aux pieux folitaires (voyez pages 98, 99, 102, 103); les belles Heures latines de la Bibliothèque Ste-Geneviève, fi capricieufement peintes fur leur fond d’or; le Miffel parifien qui exifte à la Bibliothèque de l’Arfenal, & qui était à l’ufage du monaftère de St-Magloire (voyez page 3 y 2) ; le délicieux Térence italien de la Bibliothèque de l’Arfenal (voyez la page 202), livre qui n’a de rival que dans un volume portant le même titre, confervé à la Bibliothèque impériale & îlluftré par delà les monts : tous ces volumes d’art fi divers, & jufqu’à préfent fi peu appréciés, ont paru repréfenter fuffifamment, finon

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par le nombre , du moins par le choix, les écoles calligraphiques de Tltalie & de la France.

Hugues de St-Cefari, le peintre provençal, Michel Gonneau, Jofeph Coulombe, 1 artifle tourangeau, Jehan Rigot, l’habile moine du monaflère des Sts-Pères de Melun, Le Saige, peintre du roi, dont M. Paris nous a révélé le mérite, Jean Goffard de Maubeuge, que fes contemporains traitent de nouveau Zeuxis, font autant de peintres éminents, mais quelques années encore & Jean Foucquet les dominera tous.

Plus loin & dans un chapitre fpécial, nous ferons connaître la biographie de ce dernier miniaturifle ainli que fes œuvres principales ; dès à préfent il eft bon de laiffer expliquer à un critique habile quelle fomme de changements il apporta dans le ftyle de la peinture des livres .

C’eff M. de Laborde qui a dit, en parlant de ce grand artifle :

« Peintre auffi naïf, obfervateur plus naturel que Hemling, Foucquet a dans fes figures quelques-unes des qualités les plus folides de ce peintre délicieux, & pour fes échappées de lointain, fes payfages à vol doifeau,.il furpaffe Jean Van-Eyck, tant il fait éclairer avec harmonie fes plans fucceffifs & les pénétrer de perfpective aérienne, tant il comprend les reffources offertes par la nature, dont il imite, fur ces charmants bords de la Loire, les vallées finueufes & les collines qui defcendent vers elle. Les détails de fes vues, une ville à mi-côte, un clocher fur la hauteur, des maifons en briques aux charpentes baillantes ont toute la bonhomie de la vérité prife fur le fait -, la grandeur de fes horizons, la profondeur de fes lointains, offrent une réalité faififfante qui amplifie ces panoramas microfcopiques; fes compofitions font paifiblement animées. »

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