XIV
XVe SIECLE EN FLANDRE. — PROTECTION ACCORDEE A L’ART PAR LES DUCS DE BOURGOGNE. — VAN-EYCK. — HEMLING. — LE ROI RENE. — MATHIAS CORVIN. — LES ROIS PORTUGAIS.
A I S après avoir fignalé la haute protection que les artiftes trouvent dans la famille de Charles V à la cour de France, protection qui fe continue jufqu’au xve fiècle & qui parvient à fon apogée dans les dernières années du duc de Berri, il nous faut nommer les ducs de Bourgogne.
Si Ton veut fe faire une idée des fouîmes énormes dépenfées par ces princes, pour l’accroiffement de leur bibliothèque, il fuffit d’ouvrir un livre fort aride dans fa forme, mais qui bafe fes conclufions fur les comptes contemporains; ce livre c’eftle mémoire hiftorique de Laferna Santander, fur la bibliothèque des ducs de Bourgogne.
HTLIPPE-LE-H ARDI, qui gouverne d’une main li ferme de 1384 à 14045 un bibliophile paffionné, qu’imitèrent fes fucceffeurs. Philippe-le-Bon mit au nombre de fes royales magnificences, l’ufage de multiplier les beaux livres & de récompenfer magnifiquement ceux qui les ornaient : on fait monter à 93) le nombre des manuferits raffemblés par lui. Charles-le-Téméraire contemplait avec extafe les riches miniatures que fes pères lui avaient léguées; il fe piquait de littérature, & tout le monde fait qu’il avait coutume de placer la Cyropédie de Xénophon fous fon oreiller, comme Alexan-
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dre-le-Grand en ufait à 1 égard de l’Iliade; mais tout ce que nous pourrions raconter à ce fujet pâlirait devant les révélations fi pofitives dues a A4. Leon de Laborde. Pour le faire une idee du luxe qui régnait à la cour de ces princes & de la protection qu’on y accordait aux arts, il faut lire les Etudes fur la maifon de ‘Bourgogne, où pas un fait n’efl raconte fans qu un document authentique ne vienne à l’appui du récit.
On cherchait naguère à glaner quelques noms d’artifles : là fe trouvent des liftes de plufieurs pages, vrais pendants de celles qui ont ete données dans la B^enaijfance des arts a la cour de France.
Difons-le toutefois, en paffant, les princes de cette maifon, fi fouvent emportés par leur fureur guerrière, anéantiffaient bien autant de chefs-d’œuvre qu’ils en faifaient éclore, & fi, dès le xme liècle, une féconde école de peinture s’était fondée dans la ville épifcopale de Cologne, 1 incendie de cette noble cite ou brillait I habile maître Stephan , anéantit plus de livres magnifiques, peut-etre, que les états gouvernes par les ducs de Bourgogne n en virent naître au XVe liècle.
Durant cette période fécondé, dont nous ne prétendons pas amoindur 1 éclat, le perfonnage le plus réellement paffionné pour ce genre de magnificence, fut un prince eccléfiaftique qui tenait bien à la maifon de Bourgogne, mais qui ne brilla comme homme politique qu à un rang fecondaire. Le prince-évêque de Liège, Jean de Bavière, que Ion appelait aufti Jean-fans-Pitié, reçut avec quelque juftice ce nom du peuple malheureux qu’il gouvernait; mais il eut du moins la gloire de deviner le plus grand artifte de fon temps.
Pendant que Jean de Bruges, le grand artifte flamand, fe faifait admirer à la cour de France, levêque de Liège attachait à fon fervice 1 ai tifte inconnu en qui bientôt allait fe perfonnifier l’art charmant dont il eft 1 honneur : Jean Van-Eyck était devine par Jean de Bavière. Cela avait heu vers 1418; fept ans plus tard, après avoir perdu fon protecteur, qui, dépolant la dignité épifcopale, s’était marié à Elifabeth de Goilitz, le jeune peintre paffait au fervice du duc régnant.
Philippe-le-Bon recueillit pieufement l’héritage artiftique de fon oncle; non-feulement il accorda fa protection à Jean Van-Eyck, mais il lui affigna des émoluments confidérables, &, en l’attachant à fa perfonne, il fe fervit dexpreffîons telles qu il eft facile de deviner en quelle eftime était a la cour le jeune peintre imagier .
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partir de cette époque, Van-Eyck éciipfe tous Tes rivaux; il fait pâlir jufqu’à la renommée de fon frère Hubert, que Ton admirait avant lui. Il accompagne, en 1428, l’ambaffade de fon fouverain dans la Péninfule,&rapporte du Portugal de nouvelles infpirations. Honoré de miflions fecrètes , comblé de biens qu’il n’a pas cherchés, il fe retire dans une ville où l’admiration le pourfuit, & on lui attribue jufqu’à la gloire d’avoir découvert la peinture à l’huile.
De l’avis d’un connaiffeur, c’efl à Hubert Van-Eyck, cependant, qu il faut rapporter, non-feulement le perfectionnement apporté à ce genre de peinture, mais encore « ce que l’école flamande du xve fiècle a produit de plus prodigieux, 33 c’elE-à-dire, le rétable de l’Agneau. Il mourut à Gand, le 18 feptembre 1426. Jean pourfuivit fa glorieufe carrière jufqu’en 1464, & le père de Raphaël, Giovanni Santi, l’appela dans fes vers il gran J 0 aimes .
Parmi les peintres flamands qui confacrèrent leur talent à l’enluminure des livres, il n’y en eut point de plus grand que lui; fon frère & fa fœur Marguerite l’aidèrent dans cette tâche moins glorieufe, mais plus aimable peut-être, où fon génie fe révèle encore.
Depuis les favantes recherches auxquelles s’eft livré avec tant de goût M. Waagen, on fait que le célèbre Bréviaire du duc de Bedford porte dans fes délicates peintures tous les caractères qui rappellent les frères Van-Eyck ; il en efl: de même à l’égard de la tranfcription du roman de
la Table ronde.
Un beau livre ayant appartenu à Philippe-le-Bon, & que l’on peut admirer à la Bibliothèque de l’Arfenal, repréfente l’art flamand de cette époque, & montre le parti gracieux que les artifles du XVe liècle tiraient de nos fleurs des champs. (Voyez les pages 41 , 48 &4Ç.)
Si nous racontions les légendes, nous pourrions effayer d’efquiffer ici la vie de Hemling, telle qu’on la rapporte dans maints ouvrages, qui ont joui cependant de quelque crédit; mais, la critique moderne n’accepte qu’avec beaucoup de circonfpection un récit qui transforme le grand artifle en un pauvre foldat errant & malade, allant demander à l’hôpital de Cologne le droit d’afile qu’il paye par un chef-d’œuvre.
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Ce qu’il y a de certain, c’eft qu’Hemling apparaît fur la fcène douze ans feulement avant l’époque où Van-Eyck va la quitter; le premier travail reconnu comme étant de lui ne date que de 1462, & cet habile artifte ne meurt que durant la dernière année du fiècle.
Hans Hemling, que l’on appelle auffi Memling, eft l’élève de Rogier Van der Weyden, miniaturise plein de vigueur. Il concourut à l’ornementation du fameux Bréviaire qui a appartenu au cardinal Grimaldi, & que tous les étrangers admirent aujourd’hui à Venife. Selon M. Waagen, ce livre offre, dans fes riches vignettes, des échantillons plus merveilleux de l’école brugeoife, « que la plupart des peintures à l’huile quelle nous a laiffées.» Nommer les artiftes habiles qui font exécuté, c’eft dire ce que possède alors de plus célèbre l’art du miniaturifte dans les Pays-Bas : Gérard Van der Meere, Hugo Van der Goes, Liévin de VVitte & Liévin d’Anvers.
On a dit des tableaux de Van-Eyck & d’Hemling quelques mots très juftes qui peuvent fe répéter à propos des manufcrits qu’ils ont ornés. Chez le premier tout rit, tout rayonne, tout chante : c’eft le printemps dans fa beauté & fon éclat. Chez Hemling la nature n’a pas cet air de fête & de joie... : c’eft un précurfeur d’André Chénier. (Voyez la differtation d’Héris.)
Le roi peintre, le roi imagier, René d’Anjou , vint étudier auffi en Flandre; félon le comte de Laborde, il eut pour maître Jean Van-Eyck. C était pendant fon féjour à Lille qu’il s’était rencontré avec cet habile homme qu’il fut tout d’abord apprécier.
L activité artiftique de ce monarque femble commencer à l’année 1 43 1 , au début de fa captivité. Nul homme à cette époque, peut-être, ne fut mieux charmer, par la culture de l’art, les viciffitudes d’une vie agitée, & s’il a exécuté des œuvres capitales, longtemps confervées dans les églifes, il ferait malaifé de citer tous les titres des beaux livres qu’il a ornés. Nous ne dirons rien ici de fon 'Buiffon ardent; nous ne fignalerons même qu’en paffant cette œuvre fi librement peinte qu’on defigne fous le nom des Tournois du roi T{ené & qui rentre dans l’hiftoire de la peinture des livres ; nous rappelerons que fix magnifiques Pfautiers attellent encore le goût exquis de ce prince comme peintre calligraphie, & que l’un des plus admirés a été mis à contribution pour orner {Imitation. (Pages 214, 21 y, 238, 239, 330,
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René fut marié deux fois : il eut deux mufes, comme il le dit luimême, auxquelles il confacra fes gracieux chefs-d’œuvre ; la première mourut, <5c le bon roi ne ceffa pas de peindre ; il chercha même dans la pratique plus active de l’art un allégement à des regrets qu’il croyait lui-même éternels.
Les chroniques locales contiennent quelques paroles touchantes, qui font laifir, chez le roi peintre, l’expreffion de cette paffion naïve qui mêlait à une douleur fincère toutes les recherches, peut-être un peu poétiques, que le fiècle infpirait alors. Ecoutons un livre du temps :
« De la perte de fa loyalle compaigne fut le noble roy de Sicille fi actaint de dueil, qu’il en cuida bien mourir, ne jamais tant, comme il fut en vie, n’oublia l’amour qu’il avoit à elle. Et ung jour, comme fes privez lui remontraient, le cuydant confoler, qu’il falloit qu’il entreoubliafl fon dueil «5c prifl reconfort, le bon leigneur, en plorant, les mena en fon cabinet & leur montra une paincture que luy même avoit faicte, qui efloit ung arc turquoys, du quel la corde efloit brifée & au deffoubz d’icelluy efloit efeript ce proverbe itallien : cArco parlentare plaga non fana; puys leur dict : « Mes amys celle paincture faict refponce à tous vos argumens, car ainfy que pour deflendre un arc, ou en brifer & rompre la corde, la playe qu’il a faicte de la fagette qu’il a tirée, n’en efl de rien plus tôt guarie ; auffi pourtant, fi la vie de ma chère efpoufe efl par la mort brifée, plus tôt n’efl pas guarie la playe de loyalle amour dont elle vivante navra mon cueur. »
Sans oublier jamais fon premier amour, le roi René fe remaria. Ses prive'i amys , comme dit la chronique, lui remontrèrent ce qu’exigeait de lui la politique, <5c il époufa en iq.f f ta belle Jeanne de Laval, celle qu’on renommait à quinze ans la reine de beauté dans les tournois de Tarafcon. En dépit de Y arc turquoys & de fon emblème, René, fous cette infpiration nouvelle , fentit fe ranimer fon goût pour 1a poéfie qu’il avait délaiffée, <5e auffi pour la peinture des livres, qui lui avait valu tant d’éclatants fuccès. « Ce fut à cette époque, nous dit fon biographe le plus zélé, que le bon roi commença fon grand poème chevalerefque & allégorique : La Conquejie de doulce mercy par le cuer d'amour efpris. » Mais, quoique ce roman porte 1a date de 14^7, il efl à croire que René employa plufieurs années à le compofer, & à l’orner de raviffantes miniatures, que l’on admire dans le manuferit original. Delfinées avec un foin «Sc une délicateffe extrêmes, elles font ta preuve du prix
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que René y attachait. « Le moyen-âge. Les coutumes & Les armures, l’Eglife & Les pompes, les mythologiques allégories de la Renaiffance, revivent dans ces petits tableaux, encadrés de fleurs, étincelants d’or & de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. » (Le comte de Ouatrebarbes, OEuvres complètes du roi Epnc, illujlrées d'après les manuscrits originaux par £M. Haivke. )
N ce temps d’activité merveilleufe, & que l’on peut appeler l’âge d’or d’un art à jamais perdu, les protecteurs femblaient furgir comme par enchantement des régions les moins faites pour favorifer fon développement.
Tandis qu’il repouffait les Turcs ■& qu’il battait Mahomet II, le fils de Huniade, Mathias Corvin, monté fur le trône à dix-fept ans, fe fentait épris de la fplendeur des livres, dans un pays où on les dédaignait. Familiarifé avec les langues de l’antiquité, homme de goût quoique favant, nul prince de la chrétienté n’avait réuni dans un pays à demi barbare plus de merveilles de la calligraphie. Du fond de la Hongrie, il donnait fes ordres à trente artifles choifis, dont les noms font en partie connus, pour qu’ils embelliflént des minutieufes fplendeurs de leur art les auteurs de Rome & de la Grèce qu’on voyait furgir de toutes parts ; dans les derniers temps de fa vie, il favait, heureufement pour le monde civilifé, mettre à profit la difperfion de ces bibliothèques grecques que les Turcs anéantiffaient fur leur paffage. Grâce à fes foins, cinquante mille volumes, prefque tous manufcrits, avaient été réunis à Bude, où brillait déjà fon univerfité naiffante. Dans fon zèle fans bornes pour la fcience & pour l’art, il voulait édifier une ville deftinée à quarante mille étudiants que devaient diriger les plus habiles profelfeurs.
Ce fut lui qui fut diftinguer, parmi les artiftes contemporains, les deux miniaturifles de l’Italie : Attavante & Félix de Ragufe, fans compter tant d’autres calligraphes fecondaires qui parcouraient l’Europe, par fes ordres, en quête des beaux manufcrits.
Les reliures commandées par Mathias Corvin égalaient en fomptuofité & furtout en élégance les beaux manufcrits quelles recouvraient.
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Pillés par les Turcs., difperfés en 149°? après la mort du roi chevalier, qui les avait ornés avec tant d amour <5c de goût, les livres réunis, jadis, à Bude, ont confervé une réputation que près de quatre fiècles écoulés n ont pas affaiblie. Le nom de ce roi de Hongrie ne vit plus que par quelques rares volumes qu on retrouve, avec refpect, dans les vieilles armoires de Vienne ou de la Vaticane.
^ IS, au xve fiècle, quel roi peut fe comparer à Corvin, dès qu’il s’agit de bibliothèque fondée avec choix & de la fplendeur des beaux livres? Pour en trouver un, il faut aller chercher un petit pays qui va bientôt remplir le monde de fa gloire, & que l’on ne connaît encore que par fes eflais de découvertes le long des plages Africaines.
Quarante ans avant que le cardinal Ximenès s’apprêtât à brûler ces montagnes de manufcrits arabes qu’on allait arracher des palais de Grenade , & dont Cafiri nous vante la lplendeur, Alphonfe V de Portugal, le fils du roi D. Duarte, fi expert lui-même en beaux livres, fondait une bibliothèque dans fon palais de Lisbonne. L’un de fes premiers foins était d’y expofer le beau traité légué par fon père, ce Leal Confeilheiro, fi richement orné, que nous poffédons en France, & auquel nous avons emprunté une majufcule. Puis il y faifait écrire par Joham Gonçalvez, fon écuyer & fon calligraphe en titre, le beau livre des Conquêtes de la Guinée , par Azurara, chronique à la fois fplendide & naïve qui nous expofe les changements immenfes qui vont bientôt transformer le monde.
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LES PEINTRES IMAGIERS. — PEINTRES EXECUTANT LA PLATE • PE IN- TURE. — TRAVAUX QUI DEMEURENT DANS LEURS ATTRIBUTIONS. — COUP D’OEIL SUR CEUX QUI SONT LES PLUS CELEBRES AU XVe ET AU XVIe SIECLE. — VERS COMPOSES PAR LEMAIRE DE BELGES EN LEUR HONNEUR.
: S prefcriptions particulières veillaient au xive fiècle fur la manière dont s’exécutaient les travaux despeintres imagiers comme on nommait encore alors ceux qui coloraient & qui doraient la fculpture fur pierre & fur marbre , & fur tout la fculpture en bois.
« L’union des peintres & des fculpteurs, a dit avec raifon M. de Laborde, était obligée: le peintre complétait & terminait l’œuvre du fculpteur; auffi formaient-ils un feul corps de métier, & lorfque le peintre fe livrait à la peinture proprement dite & qu’on appelait plate peinture, pour la diftinguer de la peinture fur relief, il ceffait comme tel d’appartenir à un corps de métier; il s’attachait à un roi, à une abbaye, à un prince ou feigneur, & devenait ici frère lai, là officier domeflique, & comme tel, il peignait les cartons des tapifferies, les murs des égiifes, les tableaux d’autels & de chevets, les miniatures des livres. » ( Glojfaire & "Répertoire
A RT de l’illuminateur, on le voir, s’était de plus en plus fécularifé ; les noms des peintres n’étaient plus enfevelis dans l’intérieur des cloîtres 5 plufieurs d’entre eux s’étaient répandus. Une jufte renommée s’attachait aux plus habiles; il n’était pas rare de voir ceux qui jouiflaient déjà d’une incontestable célébrité, attachés à certaines ambaffades ou bien à certaines miffions d’apparat.
Lorfque Gilles de Tournay, par exemple, s’embarqua pour Lisbonne, où il allait chercher une des plus aimables princeffes de ce temps, devenue ducheffe de Bourgogne, Van-Eyck Le vit compris parmi les officiers les plus confidérés qu’emmenât l’ambaffadeur.
L faut reconnaître qu’un nombre infini de peintres d’Heuresou de Miffels ne fortaient pas, fans doute, de leur obfcurité & n’attachaient pas leur nom aux œuvres charmantes qui furgiffaient de leurs mains; mais, pour une foule d’entre eux, l’anonyme n’était plus abfolu comme par le paffé; puis, des voix bien connues proclamaient parfois les noms de ceux qni ne lignaient pas leur œuvre. C’efl ainfi qu’un chroniqueur de cet âge, affez indigeffe dans fes récits, quoique affez original dans fa forme, fe charge de mettre en relief tous ces noms oubliés aujourd’hui. Lemaire de Belges fait intervenir dans un dialogue la Nature & l’Art: c’efl la Peinture qui proclame ainfi le nom de fes favoris. Après avoir rappelé le génie des temps antiques, elle s’écrie :
Et fi ie n’ay Parrhafe ou Apelles,
Dont le nom bruit par mémoires anciennes , l’ay des efprits recents & nouvelets,
Plus ennoblis par leurs beaux pincelets Que Marmion iadis de Valenciennes,
Ou que Foucquet qui tant eut gloires bennes ; Ne que Poyer, Roger, Hugues de Gand,
Ou loannes qui tant fut élégant.
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Befongnez donc mes alumnes modernes,
Mes beaux enfants nourris de ma mamelle ;
Toy, Leonard, qui as grâces fupernes ;
Gentil Belhn, dont les loz font eternes ,
Et Perufin qui fi bien couleur mefle ;
Et toi, Iean Hay, ta noble main chome-elle ?
Viens voir Nature avec Iean de Paris,
Pour lui donner ombrage & efperits.
( La Plainte du dejîre. )
Nous ignoions ce que pouvait etre alors ce Jean Hay, que la Peintutc convie à une fi dangereufe rivalité 5 mais, JeanPerreal, plus connu lotis le nom de Maître Jean de Pans, fut a coup lûr un des peintres illuminateurs les plus habiles de ce temps, fi ce ne fut même le plus en vogue. Allié à une famille dartifles auxquels étaient dévolus tous les grands travaux de cette époque, Perreal participait, fans aucun doute, aux faveurs de tout genre qui fe répandaient fur Michel Coulombes & les liens ; mais il ne tarda pas a fe faire apprécier par fon propre mérite^ il put s intituler . painéhe 6e varlet de chambre du voy . C'était lui qui avait fait les deffins du tombeau de Philibert de Savoie que Coulombes exécuta fi habilement avec Guillaume Régnault, fo uverain tailleur d'hy~ nuages. Son admirateur paffionné, Lemaire de Belges, énumère avec une telle complaifance fes mérites, quil met en doute s’il ne le préfère à fes compatriotes réputés les plus fameux d’alors. S’il avait des dé ti acteurs, il avait auffi d énergiques défenfeurs : voici ce que le plus zélé d entre eux écrivait, ne craignant pas de l’appeler un fécond Zeuxis, duquel la louange ferait perpétuelle & non ter minable ;
E fa main mercuriale, continue-t-il, il ha « fatisfait par grand induflrie à la eu - « riofité de fon office & à la récréation « des yeux de la très chrétienne maieflé,
« en peignant & repréfentant à la pro- « pre exiflence tant artificielle comme « naturelle, dont il furpaffe aujourd’hui « tous les citramon tains, les citez, villes,
« chaldeaux, de la conquefle & l’affiete « d’iceulx, la volubilité des fleuves.
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« finéqualité des montaignes, la planure du territoire, l’ordre & défcc ordre de la bataille, l’horreur des gizans en occifion fanguinolente, te la miférabilité des mutilez nageans entre mort & vie, l’effroy des « fuyans, l’ardeur & impétuolîté des vainqueurs <5t l’exaltation & hi- « larité des triomphans. Et fi les imaiges & peintures font muettes, il et les fera parler ou par fa propre langue bien exprimant ou fourlo- « quente, par quoy à fon retour, nous, en voyant fes belles oeuvres et ou efeoutant fa vive voix, ferons accroire à nous mefmes avoir eflé a prefens à tout. Comme défia en avons ouï raconter verballement « &à la vérité, au très autentique feigneur prieur, frère Pierre d’Anton, 'cc illuflxateur des Chroniques de France. »
VEC ce peintre, dont le poète fait un fi merveilleux éloge & qu’il ne tient qu’à nous de placer au premier rang des peintres illuminateurs de fon temps, nous arrivons à la dernière période du xve fiècle. Il n’efl pas probable, néanmoins, que Jean de Paris fût accepté fans conteflation par fes contemporains, & qu’il n’eût pas eu à fupporter plus d’une injufle agreffion. Ce qui peut le faire fuppofer, du moins, c’efl un mot affez original dans fa forme quelque peu acerbe, & qu’aime à rappeler le grand artifle qui lui était allié.
cc Maiflre Jehan-Perreal a dit ung mot vraiment philofophal, s’écrie quelque part le bon Coulombes , affavoir que quand les chiens ne peuvent mordre, ils fe foulent à abbayer. »
Maître Jehan auquel on affigne un rang fi éminent parmi fes contemporains, vivait encore ven i)~22. Les dernières inveftigations fur l’art français, hâtons-nous de le dire, lui ont été prefque aulfi favorables que les écrits de fes contemporains. Ajoutons ici que la confidération dont il jouiffait était égale à fon talent; non-feulement il avait été nommé peintre en titre de Louis XII, mais il tenait fous fa garde, vers ifof, la vaiffelle d’or d’Aline de Bretagne.
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OU R fi peu harmonieux qu’ils (oient & quelque bizarres même qu’on les puiffe trouver, les vers de Lemaire de Belges font l’expreffion de l’opinion générale qu’on avait dans fon temps fur les artifles qu’il, a fignalés. Il ferait curieux & profitable à la fois, en complétant l’hifloire de l’art, de fuivre pas à pas fes indications & de reconflruire la biographie des artifles qu’il a cités. C’eft ainfi, par exemple, que celui dont le nom efl placé par lui à la tête de tous les autres noms, Simon Marmion, femble être le chef d’une école de mimaturifles, précédant Jean de Paris & rempliffant la vilie de Valenciennes de fes ouvrages. De notre temps, la tombe de Marmion a été découverte dans la ville même où il prit naiffance, & l’épitaphe que lui confacra Molinet, & qu on y lit encore, laiffe deviner de quelle renommée il fut environné durant fa vie.
Je fuis Simon Marmion, vif & mort :
Mort par nature & vif entre les hommes.
• Ce que nous favons fur cet habile homme efl dû en réalité à l’archivifle infatigable du département du Nord, à M. Le Glay, dont le vafle favoir éclaire parfois les queflions d’art comme les queflions de paléographie.
Simon Marmion vécut jufqu’en 14S9. Il nous ferait aifé de citer les noms de la plupart de fes contemporains. Après les derniers travaux de la Belgique, après les exhumations, furtout, du comte de Laborde, on peut fans peine, ce qui eût été impoffible il y a une vingtaine d’années, tracer la férié non interrompue des grands artifles illuminateurs qui remplirent, après Jean Perreal, Foucquet & Marmion, nos bibliothèques naiffantes de leurs chefs-d’œuvre.
Avant d’efquiffer la plus importante de ces biographies, difons un mot du prix- que les artifles habiles attachaient à leur travail, & montrons par quel evenement la France fut un moment privée de fes plus fplendides manufcrits.
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