‹ L'imitation de Jésus-ChristChapitre 28 sur 139 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

PRODIGIEUSE CHERTE DES LIVRES DU XVe AU XVIe SIECLE. — DE- PENSES EXTRAORDINAIRES DES DUCS DE BOURGOGNE POUR EN- RICHIR LEUR BIBLIOTHEQUE. — CF. QUE LES LIVRES ENLUMINES VALAIENT A CETTE EPOQUE EN ITALIE ET EN FRANCE.

: prix exceffif auquel s’élevaient les livres durant les bas fiècles & le moyen-âge, a été indiqué par nous au début de cette Notice. Lorfque l’art du calligraphe ceffa d’être un art monaflique, on n’échangea plus, fans doute, une métairie contre un feul volume, mais on demanda fouvent des fommes relativement prodigieufes pour les ouvrages d’une certaine étendue & qui avaient exigé quelque foin; que devait-ce être lorfque toutes les magnificences de la chryfographie élevaient néceffairement le prix du livre ?

Un homme qui fait autorité en ces fortes de matières, a fourni lur ce point des données pofitives que nous aimons à reproduire ici : Daunou a dit que le prix moyen d’un livre tenant le milieu entre les fimples opufcules manuels <5c les volumes lurchargés de peintures ou d ornements « pouvait équivaloir au prix de chofes qui coûteraient aujourd’hui 4 à foo fr. »

Un archivrfte bien connu par fon efprit pofitif, G. Camus, a fournis l’un des plus beaux volumes de la Bibliothèque impériale à de minutieux calculs; il en vient à ce réfultat que la ‘Bible hijîauriaus , fous le n° 6829, n’a pu coûter moins de 61,000 fr. de notre monnaie, &, encore, pour fc réduire à cette évaluation, le favant bibliophile eft-il

des zManufcrits . çç

contraint de fixer à la fomme, prefque fabuleufe, de 1 2 fr. chaque délicieufe miniature qui orne ce beau livre. (Voyez le t. vi des üfotices & Extraits des zManufcrits , in-40. )

M. Firmin Didot a refait le calcul. Il fuppofe avec raifon, félon nous, que le prix de 1 6 fr. nef! pas trop élevé pour rémunérer chaque petit tableau & les deux verfets qui l’accompagnent. Les y, 1 22 miniatures lui donnent un chiffre de 82,000 fr., & il ne comprend dans cette fomme énorme ni les frais d’écriture, ni ceux du parchemin. Nous répéterons donc volontiers, avec 1 habile typographe: où trouverait-on un pareil luxe pour les livres? (Voyez EJfai fur la Typographie , Paris, i8f 1, in-8°. )

U E L QU E foi que nous puiffions donner à ce calcul, nous devons ajouter que G. Peignot explique à merveille, de fon côté, combien ces prix qui nous femblent exagérés fe maintenaient à la cour de Bourgogne. Philippele-Hardi conclut marché avec les frères Mamel à raifon de 20 fols, fomme énorme à cette époque, « pour parfaire les hijloires (les peintures d’une très belle & notable Bible par eux commencée). « 600 livres font accordées, par le même prince, à Maiflre Jehan Durand, fon phyficien (fon médecin), pour les employer 'es -écritures & perfeélions d'icelles. Cet officier de la maifon du duc achète de Dyne Raponde, pour y 00 livres, un Tite-Live « en lettres d’or & d’imaiges. » Le grand traité de la Tropriété des Chofes, forte d’encyclopédie dont la réputation déjà bien ancienne fe pourfuit jufqu’au temps de la Renaiffance, ne lui coûte pas moins de 400 livres.

N avançantvers l’époque où l’imprimerie fut découverte, on peut donc dire que les beaux livres devinrent infiniment plus nombreux, fans que pour cela leur prix ceffât d’être exorbitant. Interrogeons encore les comptes de cette époque, & nous verrons un duc de Bourgogne payer à Pierre Donnedieu, efcrivain , demeurant à Paris, 428 fr. pour l’écriture de deux Antiphonaires deftinés à l’églife de Champmol; & il ajoute, de plus, une fomme de 7^0 fr. « pour les enluminer, florin d’azur & de vermillon, » puis, enfin, les relier folidement. Un peu plus tard, Jacques Raponde, marchand de la bonne

i oo Ornementation

vilie de Paris , ie parent de celui que nous avons nommé précédemment, vend également au duc de Bourgogne, pour une Pomme de y oo écus d’or, repréfentant 7,foo fr., « ung beau livre appelé : La Légende dorée , efcripte en françois, de lettres de forme. » Sans offrir ici un plus grand nombre d’exemples, qu’il ferait facile de multiplier, nous en ajouterons encore un parce qu’il fe rapporte à l’Italie. L’imprimerie multipliait, depuis quelques années, les livres en Europe, lorfque Francefco de’ Roffi, de Mantoue, & Taddeo Crivelli recevaient la Pomme de 1,37^ ducats pour la peinture & la copie d’une de ces Bibles ornées qu’on appelait Bibles hijlauriaus. (Voyez Langlois, ^Mémoire fur la Calligraphie du Sfoyen-âge.')

A côté de ces magnifiques volumes, dont le prix effrayerait aujourd’hui les bibliophiles les plus zélés, il y avait ces Pfau tiers de la dimenfion de la paume de la main, & dont, félon Monteil, le prix ne s’élevait pas au delà d’un fou ; les petits livres ufuels deflinés aux études & dont on diminuait le volume en les couvrant d’abréviations; mais ce n’efl point de tels livres, quelle que fût leur inconteftable utilité, dont nous devons nous préoccuper; on trouvera, d’ailleurs, l’appréciation vénale de quelques-uns d’entre eux dans le livre de Cheviller, qui l’a donnée d’après le yyme feuillet du livre rectoral. Les volumes fplendides, tels que les recherchaient Jehanne de Bourbon ou le feigneur de La Gruthuyfe, l’amateur le plus paffionné de fon époque, repréfentaient de telles Pommes que, pour les garantir à l’acheteur, le libraire allait jufqu’à hypothéquer fes biens & donner en gage fa propre perfonne. (Voyez Lacroix & Fournier, le Livre d'or des zMétiers. )

Et fi l’on en vient aux détails, fi l’on pénètre dans tous les petits fecrets du maijîre efcripvain , on verra que le prix des acceffoires indifpenfables pour qu’un manufcrit foit parachevé en façon de livre , n’efl: pas inférieur au prix reçu par le calligraphe. Il faut fe procurer le parchemin, le vélin, le chevrotin, la froncine; ileft indifpenfable d’employer le velluyaux , les fermeille\ de cuivre , les bourdons, les clous de Rouen, les clous de laiton & de cuivre, les ferges de plufieurs couleurs pour faire chapiteaux, le cuir de vache, tout cela confié à un homme habile, mais qui parfois ne fait pas lire & doit jurer fur l’Evangile, en certaines occafions, qu’il ne le fait point : tout cela, dis-je, ne monte pas à moins de 262 fl. pour une rej.iure affez ordinaire.

des zManufcrits.

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