‹ L'imitation de Jésus-ChristChapitre 30 sur 139 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

MINIATURISTES ITALIENS DU XVe SIECLE. — LE MONGE DES ILES D'OR — ATAVANTE. — LEONARD DE VINCI ET L’OEUVRE DE LUCA PA- CIOLO. — LES GRANDS MAITRES DEVENUS IL L UMI NATE U R S. - RAPHAËL ET MICHEL-ANGE.

U L L E part l’admiration pour les mmiaturiftes, ne Eut portée à un plus haut degré qu’en Italie. Au xve fiecle, elle impola à quelques miniaturises un furnom deftiné à rappeler leur aptitude & lajutte renommée dont ils jouiffaient. Francifco & Girolamo dai Libri offrent un exemple du degré de réputation auquel pouvaient parvenir les grands articles qui fe livraient exclufivement à l’ornementation des manufcrits; on peut joindre a ces deux noms célèbres ceux de Nicolas Pifani & de Francifco Veronefe.

A cette époque, l’art italien fe lie à l’art français , grâce à un moine foli taire, objet d’une légende touchante & que l’on a furnommé le iïfonge des iles d'Or. Francifco d’Oberto appartenait à la noble famille des Cibo de Gênes ; entré dans les ordres, il était chargé de la furveillance d’une riche bibliothèque, celle qui était raffemblée aux îles de Lerins. Au temps ou il vivait dans le monde, on le fuppole, car les détails nous manquent fur ce point, il avait conçu une paffion profonde pour Eliz de Baux, comteffe d’Avelin. Etait-ce cet amour malheureux qui l’éloignait de la fociété des hommes? Avait-il conçu, avant

i 14 Ornementation

d’en être atteint, la résolution de s’enfevelir dans la lolitude? On montre encore, <5c nous avons vifité au fond d’un étroit vallon de lîle de Porquerolles, la plus étendue des îles d’Hyères, un petit monaftère où il peignit Ses chefs-d’œuvre. Selon Noflradamus, l’hiftorien li naïf des troubadours, Francifco d’Oberto n’eut point de rival dans fon art. La Vaticane renferme aujourd’hui une œuvre capitale qu’a illuftrée fon pinceau : c’eft une Vie des Troubadours écrite par d Harmentières. Voué primitivement au Service de la mère du roi René, il peignit pour cette princeffe un livre d’Heures d’une exécution charmante, qui a été vu jadis par Millin. Un moment nous avions penfé que le beau manufcrit confervé à la Bibliothèque de F Arfenal, <5c qui Servit de Bréviaire à René, pouvait être l’œuvre du moine Solitaire (voyez les pages 330, 33 1) 5 le Simple examen de ce livre fait évanouir une telle iuppofition. Francifco d’Oberto mourut en 1408, «5c le livre que nous rappelons ici eft d’une époque bien poflérieure. (Voyez Alphonfe Denis, Tromenade pitrorefque à Hyères , & Valéry, Voyage en Italie.)

L’art, tel qu’il était pratiqué en Italie au xve Siècle, eft repréfenté dans F Imitation par deux grands artiftes, Nicolas Polani <5t Fiorentino Attavante ou Atavante. Ils lont tous deux dans l’eclat de leur talent vers le milieu du Siècle, mais Attavante pourfuit fa carrière par delà l’année 1480. On fuppofe qu’il enlumina un Sili'us Italicus , vrai chefd’œuvre, confervé aujourd’hui dans la Bibliothèque de St-Marc, à Venife. Néanmoins quelques perfonnes lui conteftent 1 honneur davoir illuftré ce beau livre. Il n’en eft pas de même à l’égard des Hijloires de Paul Orofe, dont la Bibliothèque de F Arfenal possède un fi riche manufcrit. Il ne le faut pas oublier, ce précieux volume n eft pas feulement une admirable relique de Fart, tel qu il était pratiqué par l’artifte favori de Corvin, c’eft un débris de cette bibliothèque de Bude, fondée avec tant de foin chez un peuple qui échappait à la barbarie, <5t que des mufulmans plus barbares dispersèrent par le monde. (Voyez les pages 1,4, y, 94 & 9^ )

Polani donne fa belle Cité de Dieu vers 14W & d Y déploie toute lancheffe de l’ornementation italienne. (Voyez les pages 162, 163, 166 & 167.) Le Rituel de Lodi, par Palavicini fait déjà prévoir ce que fera Fart du xvie Siècle. (Voyez les pages 180 & 181 .)

L’art italien réparait encore avec tout fon charme dans le Ttpmulcon,

des éManufcrits. i i j

cxécuté au xve fiècle pour un feigneur efpagnol de la maifon d’Albornoz. (Voyez les pages 228 & 229.) On peut clafler parmi les œuvres de ftyle italien la belle Ciré de T)ieu calligraphiée à Mantoue, car elle fut exécutée par Jean Gobelin de Lintz, clerc du diocèfe de Trêves, qu il faut ranger fans doute parmi les artifles allemands, mais qui, attaché a la maifon de 1 évêque de Teano, vers l’année iqq'q,, s’était forme fur les chefs-d œuvre de 1 Italie. (Voyez les pages 66, 67, 70 & 71.)

A I S O N S connaître une vraie merveille de la typographie ornée, telle qu’on la comprenait alors chez les Italiens. Elle nous permettra de confacrer un fouvenir à l’un des plus grands artiftes de cet âge. Oubliée de tous jufqu’à ce jour, l’œuvre d’un humble religieux francifcain, que l’on nomme à peine, nous a confervé l’une des plus délicates conceptions de l’immortel Léonard de Vinci. Grâce au livre intitulé: Le divine proponione delle Leuere , de F. Luca Paciolo, on a pu reproduire dans leur harmonieufe fymétrie, les belles majufcules dont l’auteur de la Cène a pris plailir à orner un livre que nul ne connaît aujourd hui, & dont l’abbé Guyon de Montléon nous a affirmé jadis avoir vu l’original à Milan, peint de la main du grand Léonard. (Voyez les pages 98, 99 & 1 01, de cette Notice & la Note bibliographique du Catalogue, n° 1 17.)

Hâtons-nous de le dire, nul maître de l’école italienne n’a cru abaiffer fon génie en le confacrant à l’ornementation des livres : Pérugin, Raphaël lui-même, & le ‘Brirish zMufeum fe glorifie de pofféder leurs œuvres, fe font infcrits parmi les illuminateurs de leur temps. Non-feulement le divin jeune homme , comme l’appelle l’Allemagne, a ployé fon génie aux minutieufes exigences de cet art, mais le noble vieillard qui fut fon rival, fe fit une gloire d’illuflrer ainfi le poème dont il méditait fans relâche les immenfes conceptions. C’efl Châteaubriand qui nous 1 a dit. N ayant pu édifier à Dante lui-même le magnifique tombeau qu’il avait rêvé, « Michel-Ange, dont le cifeau fut trompé dans fon efpérance, eut recours à fon crayon pour élever à

i \6 Ornementation

cet autre lui-même, un autre maufolée : il delfina les principaux fujets de la Vivifia Comme dia fur les marges d’un exemplaire in-folio des œuvres du grand poète. Un navire qui portait de Livourne à Civita- Vecchia ce double monument, fit naufrage. »

A R D O N S encore un fouvenir, vers lequel la Vivine Comédie nous ramène, pour le nom d’un artifte que les Italiens mettent toujours en tête de leurs plus célèbres illuminateurs. Tel eft en effet fefpèce de culte qui s’attache, à Rome même, au fouvenir de Julio Clovio, qu’un Vame dont les peintures ont été exécutées par lui, eft réfervé à la Vaticane comme une relique fainte, & que la peine d’excommunication frapperait le curieux imprudent qui oferait tranfporter le précieux volume hors de la place qu’il occupe. (Voyez la Paléographie univerfelle.')

Julio Clovio n’était cependant pas italien: né à Grifone, dans la Croatie, vers 1498, il appartenait à cette race flave qui eft fi heureufement douée pour les arts, & les Romains eux-mêmes fe piaffaient à l’appeler D. Jules le Macédonien ; c’eft ainfi même que le déligne toujours un miniaturifte fameux de la Péninfule/Francifco de Holanda, qui le proclame fans héfitation le premier illuminateur du fiècle, réfervant pour lui avec la même franchife le fécond rang. ( Voyez le comte Raczynski, Les oins en Portugal.)

Devenu chanoine régulier, mais rendu à la vie léculière par la volonté du pape, Julio Clovio était venu réclamer les confeils de Jules Romain, & plus tard Girolamo dai libri, le peintre de Vérone, lui avait accordé les fiens 5 bientôt il n’eut plus de rival. Ce miniaturifte confommé dans fon art, exécutait parfois de véritables peintures qui euffent pris tout à coup un afpect grandiofe, fi quelque génie eût pu leur donner d’autres dimenfions. Vafari, qui avait été à même de contempler ces petites merveilles, fe plaît à nous raconter que les figures de quelques unes d’entre elles n’excédaient pas les dimenfions d’une fourmi, la mifura di una picciola formica. De longues années s écoulaient, comme on doit le füppofer, dans l’accompliffement de ces im-

des zMcinufcrits . i 1 7

perceptibles chefs-d œuvre , auxquels certains fouverains, tels que le grand-duc de Tofcane, par exemple, confacraient des fommes vraiment fabuleufes. Giulio Clovio ne mit pas moins de neuf ans à peindie une proceffion romaine, dont les figures ne pouvaient fe comparer, pour la pretiteffe, qu a celles de 1 Office de la Vierge, écrit par le fameux Monterchi.

Le nombre de livres ornés par cet artifte, dont l’authenticité ne laiffe pas de doute, eft infiniment reflreint ; on n’en connaît pas à Paris d’une manière abfolue (fi ce n efl chez un amateur anglais, M. Mayor). Néanmoins M. Waagen penche a juffe titre, pour que l’on accorde cet honneur à 1 un des manufcrits de la Bibliothèque impériale, qui îeproduit un Pfautier latin fous le n° 702, & la Bibliothèque de l’Arfenal reclame cet honneur, avec plus de raifon peut-être, pour un ‘Paul Orofe de la plus fine exécution. En Angleterre, M. Schaw n’en cite que deux : le Miffel de la collection Townley & le Miffel de la collection Grenville. Le roi de Naples s’était paffionné pour ce talent merveilleux, fi bien que les bibliothèques de 1 Italie méridionale pourraient renfermer encore quelque œuvre inconnue due à fon pinceau délicat. Clovio vécut jufqu à 1 âge de 80 ans, & répandit en bonnes œuvres le produit d un art charmant qui l’avait promptement enrichi.

Ce grand miniaturise a peint des figures plus que des ornements ; fa biographie ne pouvait être oubliée dans une efquiffe de l’hiftoire de l’art ; fes pages ne pouvaient être réfervées aux marges de X Imitation.

On ne dit rien ici des fcribes de profeffion répandus en Italie ; ils font •plus nombreux encore que les peintres. Au temps de Charles-Quint, Aluno de Feiraie efface, par une forte de prodige calligraphique, qui ne s eft pas renouvelé, dit-on, après lui, les prodiges admirés en ce genre durant les âges précédents : fans employer aucune abréviation, il parvient à ecnre le Credo & le premier chapitre de ï Evangile félon faim Jean, fur un difque de vélin auquel un fimple denier d’Italie avait fervi de patron. (Voyez le ‘Bulletin du bibliophile.) Vafari n’a pas craint dinfcnre le nom dun maître écrivain (comme on difait alors en France) parmi ceux des plus grands peintres. D. Jacopo de Florence, camaldule du monaftère des Anges, efface, au xvie fiècle, tous les calligraphes produits jufqu alors par la Tofcane, <5c même, ajoute le célèbre critique, par le refte de l’Europe.

Ornementation

Page 1