M. JULES JANIN
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ÉDITION L. CURMER Extraite du Journal des Débats, du 10 avril 1857
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Nous demandons la permission d’annoncer très-simplement une nouvelle édition de \ Imitation clc Jésus-Christ , qui nous semble, autant que nous pouvons nous y connaître , un livre admirable ; il n’avait pas eu d’exemple , il n’aura pas d’imitateurs.
Ce livre est sorti de la librairie et de l’intelligence de M. Curmer; il est le cousin germain de plusieurs chefs-d’œuvre publiés par M. Curmer, et qui sont aujourd’hui l’ornement et la gloire des bibliothèques modernes; plus tard, quand nous serons devenus des ancêtres à notre tour, ces tomes chargés d’illustrations splendides seront considérés comme autant de merveilles inestimables du xixe siècle. Nous voulons parler du Paul et Virginie, du Discours sur l'Histoire universelle, des Évangiles, de la première Imitation de l’abbé Dassance, publiée par le même libraire Curmer, avec d’excellentes compositions de feu Tony Johannot, ce crayon brisé si vite et qui n’est pas encore remplacé.
Parmi tant de traductions qui sollicitaient la préférence, M. Curmer a choisi naturellement la traduction du garde des sceaux Michel de Marillac , signalée à bon droit par un grand critique « pour sa grande exactitude et pour une grâce naturelle de style qui en rend la lecture singulièrement attrayante 1 . »
Un gi and succès , un succès légitimé obtenu naguère par la réimpression du livre de M. le garde des sceaux de Marillac ne laissait pas un instant de
i. M. de Sacy, préface de limitation de J ésus- Christ , fidèlement traduite du latin par Michel de Marillac. Volume in-18, un des plus jolis volumes publiés par Jean Techener.
doute à l’habile éditeur. La reconnaissance la mieux méritée et la déférence la plus légitime nous font approuver le nouvel éditeur lorsqu’il obéit à un exemple approuvé par tant de bons juges et qui partait de si haut.
Ceci dit, nous signalerons aux curieux, aux antiquaires, aux savants, aux simples amis des belles choses, à l’homme de goût qui veut apprendre facilement à se connaître aux œuvres les plus rares et les plus curieuses du temps passé , et qui les aime par cet instinct naturel que les esprits cultivés ont en eux-mêmes, les ravissants ornements, les compositions glorieuses, les miracles inédits dont s’entoure avec tant de grâce et d’éclat chaque page de cette nouvelle Imitation de Jésus-Christ.
A tout seigneur tout honneur : l’empereur Charlemagne se présente ici le premier. Nous empruntons à son livre d 'Évangiles le plus ancien des ornements dont se compose notre livre. Ici le vme siècle, à savoir la pleine barbarie, à ce qu’on dit, se manifeste avec toute sa force et toute son autorité.
Après les Évangiles de Charlemagne , arrive de la même époque l’Evangile de saint Médard de Soissons , un des livres nouveaux du grand empereur.
Le ixe siècle est représenté par un magnifique manuscrit qui est une des gloires de l’art français , non-seulement au ixe siècle , mais à tous les siècles de notre histoire.
Voici le livre en effet de Charles le Chauve, sur lequel vous trouveriez encore , à force de respect et d’admiration , l’empreinte auguste de tant de mains royales qui ont prêté serment sur ces saints Évangiles et sous les voûtes de l’abbaye royale de Saint-Denis.
De ce même siècle , et moins beau sans doute , mais encore éclatant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel , nous avons recueilli un livre d’Évangiles que le roi François II considérait comme une des belles choses de son trésor particulier.
Au ixe siècle encore appartient ce Sacramentaire écrit pour Drogon, un des fds de Charlemagne; les savants imagiers du ixe siècle ont traité le fils aussi bien que les imagiers du siècle précédent avaient traité son illustre père. 11 est éblouissant, ce Sacramentaire de Drogon, si l’on en juge par l’échantillon que la nouvelle Imitation lui emprunte avec tant de goût , de zèle et de bonheur.
Le xe siècle , un des moins bien partagés du côté de l’intelligence et du culte éclairé des belles œuvres de l’esprit humain , un siècle en plein nuage, attendant la renaissance, mais sans y croire, est représenté par le Bènèdictionnaire de l’archevêque Robert, un grand livre, ou plutôt un témoignage authentique , irrécusable de l’ancienne histoire. Il était un des instruments du couronnement des rois anglo-saxons, ce Rènèdictionnaire de V archevêque Robert , et l’archevêque de Cantorbéry , Ethelgard , après la conquête , s’empara de ces dépouilles opimes, qu’il enferma précieusement dans son abbaye de Newminster, à Winchester. On dirait que des voix et des plaintes , des malédictions et des prières sortent encore de ces pages funèbres appelées en témoignage à tant de cruautés, à tant de trahisons , à tant de douleurs.
Cependant, aux premières lueurs du xn* siècle (enfin!), le génie humain semble se ranimer. Tout commence, ou , pour mieux dire , tout va recommencer aux premières lueurs de cette renaissante aurore, et déjà nous voyons apparaître, attestant une forme inespérée et une pensée nouvelle, la Bible éloquente de Saint-Martial de Limoges; l’art entier du xne siècle est contenu dans ce rare et excellent manuscrit, auquel les pages 1k, 75, 76, 78, de notre livre ont emprunté leurs ornements célèbres, tant de fantaisies attestant l’art nouveau qui déjà se manifeste dans le goût ancien et à demi voilé par les nuages.
A ouvrir ces grands livres , il vous semble que vous dévoilez tout d’un coup les éclatantes verrières des hautes cathédrales; c’est le même jour qui tombe et qui jette en tombant sur le blanc vélin ces armées de figures, d’enroulements, d’arabesques, de fleurs, de fruits et d’étoiles.
Nous avions cherché vainement, dans tout ce livre empreint de la grâce et de 1 ornement de tant d’époques si différentes, un spécimen de l’art au xi ne siècle; mais enfin, dans la bibliothèque hospitalière de l’Arsenal, si riche et si féconde, et si généreusement ouverte aux travailleurs sérieux, et qui ne se contentent pas d’une curiosité frivole , et qui font servir leur curiosité même au profit de la science et de l’histoire, nous avons découvert une Bible admirable, à laquelle nous avons emprunté les mystères de la création , un rêve idéal. C’est déjà l’heure où la France impatiente, et pressentant sa destinée à venir, se met à tenter les grandes œuvres; ce n’est pas le jour encore, mais c’est mieux que l’aurore, c’est la matinée éclatante de ce dm io\ ant xiv siide cjui allait mettre en pleine lumière ce fameux livre de f Cité de Dieu, traduit par Raoul de Presles; un livre à ce point considérable , qu’il est devenu pour l’Italie une espèce de vénération , et qu’à force de etucher, de le copier et de l’admirer surtout, les maîtres italiens sont parvenus à produire un grand nombre de leurs beaux ouvrages illustrés, dessines , ornés, imagés, auxquels rien ne manque pour la grâce, pour 1 ornement, pour la forme extérieure, autant de chefs-d’œuvre de la calligraphie et de la peinture italienne, et qui sont nés à l’ombre même de ce livre de la Cité de Dieu de saint Augustin.
C’est donc à bon droit que 1 ’ Imitation nouvelle emprunte à la Cité de Dieu les cinq ou six plus belles pages des introuvables copies qu’elle ait rendues a la douce lumière du jour.
. 11 aPPartient aussi a l’art éblouissant du xive siècle, ce Voyage de Marc-Paul, si glorieusement et si justement nommé le livre des merveilles du monde.
Il n’y avait rien de plus éclatant que ce livre des merveilles du monde en ce palais des enchantements du duc de Bourgogne, qui fut l’asile et la forteresse des histoires de Tite-Live et de Froissart. Il tenait dignement sa place à côté de ce beau Traite de la Chasse, orné de peintures, que lui avait donné le comte de Poix, «grand ami des savants, et surtout de ceux qui faisaient des romans, des chansons et des poésies L » Et quand un jour le duc Jean
1. M. de Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne. Ce -volume précieux appartient à la Bibliothèque.
voulut offrir à son oncle le due de Berry, qui était le propre fils du roi Jean le Bon , un présent vraiment royal , il détacha de sa librairie ce livre des merveilles du monde, auquel sont empruntés les ornements des pages 24 , 25 , 32 et 33 de V Imitation de Jésus-Christ.
Or, il était grand appréciateur de ces merveilleux ouvrages ce duc Jean de Berry, qui avait fait peindre avec tant d’amour, tant de-zèle et de recherche exquise cet admirable et splendide Psautier, l’une des gloires les plus enviées de notre bibliothèque. Cherchez les pages 98 , 99 , 102 , 103 de la nouvelle Imitation ; vous y trouverez entourés d’arabesques dignes des fées les médailons emblématiques sous lesquels le bon prince a si bien caché le nom de la dame à laquelle cet incomparable chef-d’œuvre était destiné. Remarquez, s’il vous plaît, cet ours debout et ce cygne qui nage au sein des eaux; vous retrouverez dans cette allégorie ingénieuse et peu compromettante le. nom d’Ursine, cette dame heureuse et clémente , en souvenir de laquelle l’art des plus fins calligraphes a parachevé cet impérissable monument du goût de leur prince, de sa galanterie et de sa dévotion.
Ainsi, à proprement parler, ce livre de V Imitation est devenu un centre unique où les plus riches et les plus anciens produits du grand art qui précéda et enfanta l’imprimerie ont apporté fidèlement leurs ornements les plus précieux; ce livre de V Imitation est le commentaire de cet art excellent, ingénieux , charmant , auquel nous devons tant de chefs-d’œuvre , avant l’imprimerie, et qui en rendaient l’attente assez supportable. Un manuscrit comme la Cité de Dieu prenait la vie entière d’un homme , et ce n’était pas trop , pour orner, peindre , illuminer ces merveilles dont le titre seul est une fête pour la pensée et l’imagination. Nous parlons ici des trois chefs-d’œuvre des premiers livres que l’imprimerie allait mettre en pleine lumière , et qui , en attendant l’heure de la résurrection parmi ces nations réjouies , vivaient et revivaient dans les plus beaux manuscrits du xive et du xve siècle, à savoir le Térence italien , le Cicéron de la bibliothèque de Baie, le Justinien qui est à Heidelberg, l’Ovide que Rouen conserve avec orgueil, Aristote, Justinien, les histoires latines de Paul Orose , un des dignes disciples de saint Augustin ; et que vous dirai-je? et sonnez clairons! l’Homère, l’Horace, le Virgile et toutes ces grandeurs poétiques , ces miracles de l’esprit humain , ces fêtes et ces gloires de la pensée , autrefois sauvées du naufrage et de l’abîme par le dévouement sincère et pieux de quelques pauvres moines qui n attendaient aucune récompense de tant de labeurs. Cependant ces modestes révélateurs de tant de génie , ils ont eu leur récompense , et la seule à laquelle ils aspiraient. Leur nom est oublié parce qu’ils l’ont bien voulu, mais ils se partagent encore à cette heure la reconnaissance et le respect du genre humain intelligent.
Nous marchons donc, et, nous voilà dans le xve siècle , et nous rencontrons tout d’abord le grand livre des esprits réveillés, des passions satisfaites, le roman de la vingtième année, à savoir le Dccamèron de Boccace ; 1 exemplaire que nous copions appartenait au maître excellent, au royal fondateur de la grande Bibliothèque, au roi Charles VI. Et tant que la civilisation régnera dans
le monde , et tant que les beaux esprits seront comptés parmi les gloires d’une grande nation, le roi Charles VI sera béni par les lettrés pour leur avoir appris par son exemple à aimer la chose écrite, à glorifier la pensée et le talent, à défendre, à protéger, à conserver, à honorer le livre; le livre, ce mystère et cette volonté, ces pages impérissables qui contiennent, en résumé, la force, la loi, la croyance, la liberté, la gloire et l’honneur du genre humain .
Il est charmant ce Dècamèron de Boccace, et nous sommes enchantés, bien que la chose jure un peu, que l’éditeur ait donné accès à ce livre profane en lui empruntant l’unique ornement de son introduction. Et si nous disons que cet ornement emprunté au Boccace était inattendu même au frontispice de l 'Imitation , c’est que nous ne voulons pas insister plus qu’il ne faudrait sur les fantaisies, sur les caprices, sur les témérités de certains ornements consacrés à l’embellissement de la légende dorée. Aujourd’hui que les choses les plus risquées trouvent des plumes complaisantes pour expliquer convenablement, même le Cantique clés Cantiques, nos mystiques, on le sait bien , semblent expliquer ces images peu voilées par l’intervention des péchés et de la tentation au milieu de la prière; les bonnes gens, qui ne sont pas des mystiques, expliquent ces rêveries inattendues tantôt par la fatigue de l’artiste , tantôt par cet esprit jovial errant dans les nues dont parle Shakspeare , et qui s’imposait à l’humble écrivain caché dans sa pauvre cellule et tout courbé sous sa tâche quotidienne. Hélas! le pauvre ermite, il obéissait à l’inspiration, au caprice, au péché peut-être; il jetait parfois sur le vélin complaisant les images légères de son cerveau , les vaines fumées, les ornements frivoles, les rêveries... il s’en confessait, et il s’en repentait plus tard.
Au reste, il est richement représenté, le xve siècle, dans V Imitation de M. Curmer. Voici, sous ce titre, des Heures de la Croix qui ont appartenu au roi Charles VIII, et qui des mains de Charles VIII ont passé aux mains de Louis XII (page 356).
Voici la plus belle et la plus charmante page des Heures de Marie Stuart elle-même (page 357); elle a touché ce livre, elle le lisait, elle en faisait un des charmos de sa vie ; heures douloureuses ! une main pieuse les a sauvées du grand naufrage de trois cents années , pour attester la piété , les élégances et les grâces de leur royale maîtresse.
Après quoi nous saluerons, s’il vous plaît, dans les pages 35Z| , 355 de V Imitation, le célèbre Pétrarque du Vatican, une merveille inestimable autour de laquelle l’éditeur a réuni comme une digne auréole le Pétrarque de la Bibliothèque du Louvre et six autres Pétrarques italiens de notre Bibliothèque, cet asile sacré où tous nos rois ont fini par déposer, comme dans une forteresse inviolable, les plus beaux livres de leurs palais.
Ce même xve siècle a fourni à V Imitation quatre pages des Heures cle la reine Anne de Bretagne : un livre à jamais célèbre, justement parce que c’est le manuscrit même dont les ignorants parlent toujours.
A côté de cette perle des perles, voici VAntiplionaire de la chapelle de
Louis XII, le royal époux d’Anne de Bretagne. Le bon roi a voulu que dans ce livre, qui lui servait à faire monter jusqu’au Très-Haut ses prières et ses vœux, les armoiries de son aïeule Valentinc , duchesse de Milan , missent en lumière ses droits sur le Milanais, afin que cette image incessante lui rappelât, même en ses plus ferventes prières, la conquête à laquelle il était appelé. « Souviens-toi de l’injustice des Athéniens », disait un page au roi de Macédoine , en le réveillant chaque matin .
Le Bréviaire du bon roi René a fourni la page 330 , et voici encore aux pages 162 , 163 , 166 , 167 une Cité de Dieu écrite en 1459 par Nicolas Polani ; c’est même un des plus beaux livres de la bibliothèque de Sainte-Geneviève , un de ces grands dépôts qui semblent appeler de préférence l’étude et l’attention des calmes esprits sur ces hauteurs qu’elle domine parla science ouverte et facile à tous. La bibliothèque de Sainte-Geneviève est une espèce d’oasis où vous pouvez (et ce fut un des bienfaits de ce brave et digne M. de Salvandy, un digne ministre de l’instruction publique) passer doucement, dans une atmosphère tiède et savante, les heures de chaque soirée.
Enfin , mais il n’en finit pas dans notre livre , ce xve siècle ; ouvrez V Imitation, et vous trouverez dans un glorieux pêle-mêle, représentés ad vivum, les quatre Commentaires de saint Thomas, quatre merveilles de l’art italien, puis le fameux livre de Jean bouquet des Anciennetés des Juifs; il reparaît quatorze fois, ce livre de Jean bouquet, et certes ce n’est pas trop pour quiconque se met à contempler avec les yeux passionnés du bibliophile cette merveille de la bibliothèque des ducs de Bourgogne , peinte excellemment par le peintre de Louis XL Ah! quelle merveille... Et comme on ferait un gros péché pour posséder ce livre-là !
11 y a aussi le Rituel de Lodi qui porte les armes de Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, et le nom de Palavicini, son auteur. 11 avait certes de beaux livres, ce Maurice Le Tellier, archevêque de Reims; mais les lettres, pour cet homme féroce, n’étaient pas les humaniores litteræ. C’est lui qui a tenu pendant vingt ans , dans une cage de fer à la Bastille , l’auteur du Cochon mitré. Le pauvre diable serait encore à la Bastille , si la Bastille avait été respectée, et si lui-même il n’était pas mort dans sa cage de fer.
Puis enfin, sous ces titres uniformes de Missels, Antiphonaires , Heures latines, Livres de prières, Offices de la Vierge, les tours de force les plus exquis, les plus rares, les plus charmants de l’art français dans sa plus pure et sa plus splendide expression.
Ainsi vous avez à la page 128 le missel du patriarche d’Antioche, évêque de Paris; à la lre, le frontispice de l’histoire romaine, un des livres de Mathias Corvin, roi de Hongrie;
Et ce beau livre, calligraphié à Mantoue en 1 4 59 par Jean Goblin, clerc du diocèse de Trêves ;
Et celui-là qui appartenait au maréchal de Montmorency, le fils du connétable, dont on disait : Dieu vous préserve des pâtenostres du connétable!
En même temps que nous rencontrons ce fameux connétable , nous rencontrons le xvic siècle, la vraie Renaissance du genre humain, à l’heure des
chefs-d’œuvre en toutes choses, à l’heure de Titien, de Michel -Ange, de Raphaël, où tout renaît, tout paraît, tout se montre et reverdit, et flamboie , et chante, et construit , et bâtit , et se répand en mille chefs-d’œuvre inestimables et charmants.
5 Ce livre d’heures du maréchal de Montmorency se rattache à une histoire d’amour; il le destinait à Mlle Jeanne Halluin de Tiennes; il le lui avait même offert comme un gage de son alliance ; mais la dame , apprenant la résistance de la fannlle du maréchal à ce mariage, rendit le livre à son fiancé et prit le voile; ils sont tout semblables à des livres d’amour ces livres d’heures du xvT siècle, ils en ont la grâce et le parfum.
Henri IV lui-même, il a des Heures ! Henri le huguenot, l’amoureux, il a son livre de messe, dont chaque page est couverte d’or et d’arabesques'; les miniatures sont en grisaille et d’un effet ravissant , si bien qu’en voilà un qui pouvait se vanter d’avoir possédé le plus beau livre d’heures et la plus belle dame... Et tant il tenait... a son livre , que sur le plat du livre était gravé en caractères très-apparents , mais en latin : J’appartiens à Henri quatre, le pire cle la patrie et le restaurateur de toutes les vertus.
Mais avant de parler de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, il ne faut pas oublier de parler de Henri II et d’une femme qui certes pour le goût, pour 1 élégance , pour la curiosité , pour la connaissance intime des plus savants chefs- d œuvre, et pour l’art de les inspirer, et pour le charme à les récompenser, valait cent fois la belle Gabrielle, Diane de Poitiers elle-même. Henri II et Diane de Poitiers sont représentés dans le présent livre ; ils ont eu aussi Ieui li\ 1 c de prières qui ne sont pas les moins beaux , les moins rares et les moins charmants de toutes ces pieuses et élégantes féeries.
La Marguerite des Marguerites, elle aussi, et avant l’aimable reine, le roi François Ier, ont laissé leur empreinte dans ces pages remplies de leur gloire un peu plus que de leur piété.
M. de Colbert, qui aimait les livres autant que M. de Thou les avait aimés, et qui vivait au bon moment (l’homme heureux ! ) pour s’en procurer à d assez bons prix , a laissé dans les manuscrits de sa bibliothèque ( Bibliothèque colbertine ) une danse macabre horripilante ! Non , jamais cette fureur de montrer la mort poussant toute chose à l’abîme, armée, acérée et triomphante, et qui danse, et qui saute, et qui fait des niches à tout le monde, n’a été poussée aussi loin que dans cette danse macabre de M. de Colbeit , aussi bien 1 Imitation lui a-t-elle emprunté une vingtaine d’encadiements qui luttent entre eux d âprete, de verve , de génie et d’invention.
Admirons aussi aux pages 90 et 91 , 132 et 133 , un Souvenir des Heures du duc de Guise, le parent de Marie Stuart, ce duc de Guise à qui la reine Marie écrivait des lettres si touchantes chaque fois qu’elle allait à la mort. Voici un autre manuscrit de la même époque qui fut donné au Père La Chaise, un autre appartenant au marquis de Paulmy, un chef-d’œuvre en deux volumes , qui a dû rendre bien heureux et bien fier ce marquis de Paulmy. M. le marquis de Paulmy avait payé cette merveille inestimable (ô fortune! ô rêve! ô château que nous dressons dans les Espagnes imagi-
naires ! ) deux louis d’or comme il l’atteste lui-même sur la garde de son livre. Deux louis! Il se vendrait mille louis aujourd’hui, et il ne serait pas payé trop cher.
Avec V Iconographie des rois de France de Dutillet , l’éditeur Curmer a composé les titres des différents livres de l’ Imitation; avec les Heures du roi Louis XIV, écrites pour S. M. en l’hôtel royal des Invalidés, il a inauguré son livre; Louis XIV, en habits royaux, est à genoux et il prie. Ici les peuples, et les anges là-haut... Les grandeurs et les magnificences de la terre s’humilient devant la majesté qui réside aux cieux !
L’éditeur a fait aussi des emprunts au Livre de Marie de Mèdicis, aux Prières de saint Anselme de Canlorbèry ; il a trouvé à Londres, au British Muséum, avec l’aide et l’assistance de M. Panizzi, le digne conservateur de la bibliothèque et des antiques, un très-beau livre d’ Heures peint par Julio Clovio , dont V Imitation a profité. M. Coxe, le respectable conservateur des manuscrits de la Bodléienne , en cette antique cité d’Oxford , respirant le moyen âge au sein des verdoyantes prairies, a ouvert avec effusion ses trésors les plus cachés pour contribuer à cette œuvre sans exemple.
Et comme enfin cette publication devait réunir dans une gloire universelle toutes les croyances et tous les arts, les manuscrits persans , arabes, sanscrits, chinois, ont été appelés en aide à ces magnificences, et voilà comme vous trouverez aux pages 110 et 111 des ornements empruntés au Bhagavata Pourana, des ornements copiés sur les manuscrits persans et géorgiens.
Enfin , pour établir clairement la transition de la calligraphie à l’imprimerie , l’éditeur nous donne les plus belles pages des magnifiques livres de Simon Vostre, de Pigouchet. Vous rencontrerez dans ces pages choisies de ravissantes bergeries , les chasses au cerf, un poème tout entier dans un encadrement , et la danse macabre encore une fois dans tous ses aspects n’oublions pas de citer la représentation des sibylles ! Dans ces pages plus vivantes que tout le reste , vous retrouverez ce que l’imagination de nos pères a inventé de plus rare et de plus ingénieux , de plus curieux et de plus saisissant.
11 suit de cette incomplète description (car le moyen de montrer aux yeux une suite infinie de tant d’ornements, de tant d’époques et de tant de chefs-d’œuvre ? ) que l’éditeur Curmer vient d’accomplir un livre extraordinaire et tout à fait digne de l’attention , de l’étude et de la conservation des curieux.
Lorsqu’un de ces admirables imagiers d’autrefois , après trente ans de zèle et de travail , fermant son livre achevé enfin , se sentait pris par la fatigue ou par la mort , il écrivait d’une main tremblante de lassitude et d’émotion : La hastivetè m’a bruslè. Eh bien! ce copiste, au bout de son œuvre, et content de se reposer de son œuvre , même au fond du tombeau , il n’était certes pas plus content et plus fier que l’éditeur de ce beau livre , lorsque , après tant de peines , tant de dépenses , tant de voyages et si peu de hâte , il eut mis la dernière main à cette Imitation de Jésus-Christ.