‹ L'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie (volume 2)Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

APERÇU GÉNÉRAL DE LA TRADITION CATHOLIQUE RELATIVE AU MYSTÈRE DE L’iMMACULÉE CONCEPTION DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE MARIE.

La tradition catholique relative au mystère de l’immaculée Conception s’appuie sur une foule de monuments. — Elle a été pressentie par les premiers défenseurs du privilège. — Plusieurs dogmes définis sont entourés de moins de preuves. — Les traditions non écrites sont la parole de Dieu. — Parmi les traditions il en est d’explicites et d’implicites, de claires et d’obscures. — Le progrès de la doctrine catholique consiste dans l’explication des unes et l’éclaircissement des autres. — De la tradition vivante de l’Eglise et de son autorité. — Infaillibilité active de l’Eglise et infaillibilité passive du corps des fidèles. — La tradition vivante en faveur de l’immaculée Conception se manifeste dans la marche de la controverse, dans le développement du culte, et dans la croyance universelle des pasteurs et du troupeau. — De la tradition écrite générale et spéciale. — La tradition générale de la corruption universelle a étébalancée en tout temps par la tradition générale delà sainteté indéfinie de la Mère de Dieu. — La tradition explicite de l’immaculée Conception de Marie est contemporaine de la tradition explicite du péché originel. — Comment se vérifie dans le dogme de l’immaculée Conception l’axiome de Vincent de Lérins : Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus , etc.

Quoique l’Ecriture sainte nous atteste clairement le grand privilège de l’immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, cependant comme la tradition catholique nous fournit, pour la prouver, des arguments plus nombreux et plus frappants, nous exposerons en premier lieu les monuments de celle-ci, et nous placerons l’Ecriture sainte, cette première source de la révé-

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lation divine, en secondeligne dans ce traité. Ce procédé aura l’avantage de rendre beaucoup plus facile l’étude des témoignages que nous fournissent nos Livres saints, et de présenter les preuves du mystère dans l’ordre que semble exiger leur force apparente.

Avant d’aborder les monuments de la tradition catholique, il nous parait nécessaire, pour la clarté de notre démonstration, de donner dans ce chapitre un aperçu général de cette tradition, de son caractère, de son autorité, et des formes différentes sous lesquelles elle s’offre à nous. Ces explications préliminaires, qui du reste, seront courtes et rapides, deviendront, on le verra, un foyer de lumière qui projettera une clarté admirable sur toutes les preuves que nous alléguerons dans la suite.

Entrons en matière.

Quelques théologiens qui jusqu’à ces derniers temps ont affirmé que la tradition catholique était muette sur la pieuse croyance, aujourd’hui définie comme dogme de foi, s’apercevront bientôt qu’ils n’avaient point assez étudié cette tradition ; car les monuments en sont si nombreux, que nous avons éprouvé un véritable embarras à les classer, de manière à ce qu’ils n’éblouissent et n’écrasent pas nos lecteurs.

Il est vrai que la tradition a revêtu un éclat nouveau dans ces derniers temps, par les travaux que le saintsiège a provoqués ou encouragés ; mais il est certain aussi que cette tradition a été connue et sentie dès l’origine de la controverse. Lorsque les monuments écrits de la tradition antique étaient encore ignorés, et que les défenseurs du privilège de l’immaculée Conception en

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étaient réduits à saisir, pour défendre cette belle cause, les premières armes qu’ils trouvaient sous la main ; l’analogie de la foi, le sens intime de l’Eglise, une conviction qui découlait de l’ensemble des croyances chrétiennes, ont fait découvrir les racines du grand arbre de la tradition catholique, dont nous admirons aujourd’hui les magnifiques rameaux, et inspiré aux soldats de Marie un courage et une énergie qui leur ont fait braver les attaques d’une armée entière d’adversaires.

Dans les premiers écrits publiés pour la défense de l’immaculée Conception de Marie, tous les arguments que l’on a développés et corroborés plus tard se trouvent indiqués ; la démonstration que l’on donne aujourd’hui du mystère de l’immaculée Conception est esquissée, nous le ferons voir en son lieu, dans les réponses qui ont été faites à saint Bernard au milieu du XII1 siècle. Dès lors la tradition catholique se faisait voir, et soutenait dans la lutte les apologistes du privilège de Marie. Cette tradition, telle qu’on la voyait et telle qu’on la proposait alors, n’était point décisive, je l’avoue; mais elle suffisait pour arrêter et pour vaincre ceux qui prétendaient soumettre Marie à la loi commune du péché. Si, d’une part, les défenseurs du privilège ne fournissaient point de démonstration complète et tout à fait péremptoire, d’autre part leurs adversaires ne pouvaient établir que Marie eût contracté le péché originel. Pour défendre cette thèse ils en étaient réduits alors, comme ils le furent dans la suite, à invoquer les lois générales, arguments sans valeur à l’égard d’une créature unique, en qui tout est privilège, tout est exception.

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Plus tard, mais surtout dans ces dernières années, la lumière la plus vive a été jetée sur les monuments de la tradition qui attestent le privilège de l’immaculée Conception de Marie; et je ne suis vraiment pas surpris que depuis plus de deux siècles de savants théologiens aient déclaré que ce privilège appartient aux doctrines de foi; je comprends que dès lors les rois et les peuples en aient sollicité la définition. Beaucoup de vérités de foi sont appuyées de preuves moins convaincantes que celles dont se prévalaient les défenseurs de ce mystère; et l’Eglise n’a pas toujours attendu qu’une doctrine fut arrivée au degré d’évidence que l’immaculée Conception a atteint de nos jours, pour se prononcer par un jugement doctrinal.

Afin que cette abondance de preuves ne nuise point à la clarté de notre démonstration, nous donnerons avant tout une idée générale des arguments que nous développerons ensuite en détail. On verra ici sous combien de faces différentes la tradition catholique se présente à nous, et nous commande un plein assentiment à la vérité définie.

Tout le monde sait que l’on appelle traditions catholiques les vérités révélées que l’Eglise conserve dans son sein, avec la grâce et le secours du Saint-Esprit, à l’aide de son enseignement oral et de la profession de sa foi. L’on appelle aussi tradition l’acte par lequel ces vérités passent de bouche en bouche, et pour ainsi dire de main en main, d’un âge à un autre, d’une génération à la génération suivante.

Les traditions catholiques, lorsqu’elles sont constatées; et elles le sont chaque fois que l’Eglise catholique

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les reconnaît ou les avoue; ont la même autorité que la parole de Dieu écrite : elles nous manifestent la divine révélation.

Ces vérités non écrites, qui appartiennent néanmoins au dépôt de la foi, se manifestent de plusieurs manières. Les unes ont été connues, enseignées et professées, dès leberceau de l’Eglise, entérines clairs et précis. D’autres, contenues dans les vérités explicites, n’ont brillé aux yeux des fidèles que plus tard, dans le cours des siècles, surtout à l’époque où l’hérésie osait les contester, et où l’Eglise était obligée de les montrer dans tout leur jour. Alors ces vérités découlaient, tombaient, jaillissaient pour ainsi dire des doctrines agitées et battues par l’hérésie, et se découvraient à tous les regards.

Il est d’autres vérités enfin qui, révélées d’une manière directe mais obscure, se sont éclaircies par le rapprochement des vérités déjà certaines et par l’enseignement de plus en plus précis de l’Eglise.

C’est dans ce développement des vérités implicites et dans l’explication plus approfondie et plus claire des vérités révélées en termes explicites, que consiste proprement le progrès de la doctrine catholique.

Le mystère de l’immaculée Conception appartient à la catégorie des vérités divines révélées implicitement dans d’autresvérités et à celle des vérités révélées directement d’une manière obscure. Il s’est éclairci avec le temps; il s’est déroulé, si je puis parler ainsi, successivement aux yeux des fidèles, et aujourd’hui il est environné de la lumière la plus vive, abstraction faite même de celle que projette sur lui la sentence définitive du saint siège.

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Cette lumière rejaillit sur lui de toutes les sources de la tradition catholique.

La première source des vérités traditionnelles est la tradition vivante de l’Eglise, je veux dire sa croyance universelle, actuelle, sa profession de foi, considérée en elle-même, abstraction faite des monuments écrits qu’elle possède, et des arguments théologiques que l’on produit pour la justifier.

L’habitude de disputer avec les protestants, et certaines méthodes de philosophie nées dans les régions métaphysiques, ont fait croire à plusieurs de nos auteurs, que les vérités traditionnelles ne peuvent être prouvées rigoureusement qu’à l’aide d’une série de témoignages explicites, que l’on étale siècle par siècle ; que l’on attache aux lettres de saint Clément ou aux traités de saint Justin, et que l’on conduit d’un âge à l’autre jusqu’à l’époque de saint Bernard. Dès qu’on ne palpe pas de la main ces attestations matérielles, dès que la chaîne n’est pas complète et continue, ces auteurs s’imaginent que la tradition fait défaut, et qu’on ne peut raisonnablement l’alléguer.

C’est là une illusion, pour ne pas dire une erreur.

L’Eglise catholique, en dehors de sa tradition écrite, possède sa tradition vivante ; cette tradition qui résulte de l’ensemble de ses actes, des opérations de sa vie: car l’Eglise vit, et elle vit de la vie de Jésus-Christ dont elle est le corps, de la vie du Saint-Esprit dont elle est l’épouse ; et cette vie se manifeste par ses actes, par la foi qu’elle professe, par les vertus qu’elle exerce, par le

culte qu’elle rend à Dieu, par les manifestations de sa conscience et de son sens intime.

Lorsqu’une question dogmatique se présente et n’obtient aucune solution dans les monuments écrits de la tradition, elle la trouve ou dans l’enseignement oral, traditionnel, ou dans les rits du culte, ou dans les lois de la discipline générale, ou enfin dans les habitudes universelles de l’Eglise catholique.

La tradition vivante de l’Eglise en matière de foi et de mœurs est une règle infaillible de vérité, indépendamment de tout monument écrit, et de tout argument théologique. Le fait ici suppose le droit. Ce que l’Eglise universelle croit est la vérité. Si elle a cru une vérité une seule fois, cette vérité reste toujours; elle est certaine dans les siècles des siècles. Si l’Eglise tout entière pouvait adhérer de fait à une croyance fausse, erronée, hérétique, les promesses d’infaillibilité que Jésus-Christ lui a faites auraient failli; l’œuvre de Dieu aurait péri.

Non seulement l’Eglise enseignante ne peut point proposer à la croyance des fidèles une doctrine erronée en matière de foi ou de mœurs, mais l’Eglise enseignée, le corps des fidèles, ne peut pas s’égarer en ces matières, parce que Dieu lui a promis une infaillibilité passive, c’est-à-dire d’action et de fait, qui la préserve de toute hérésie (1).

Nous prouverons de la manière la plus convaincante que la tradition vivante de l’Eglise nous atteste

(IJ Nous expliquerons au troisième chapitre les conditions et la valeur de cette infaillibilité passive.

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le mystère de l’immaculée Conception et nous oblige à y croire comme à une vérité révélée.

Les principaux épisodes de la controverse agitée pendant cinq à six siècles nous démontreront d’abord que dans toutes les luttes soutenues sous les yeux de l’autorité légitime, dans tous les débats déférés à son tribunal, les défenseurs de l’immaculée Conception ont gagné leur cause, et leurs adversaires ont succombé. Toujours la tradition vivante, le sens intime de l’Eglise, a donné raison aux partisans du privilège, et donné tort à ceux qui le combattaient. Ceux-ci ont vu se rétrécir de jour en jour le terrain sur lequel ils s’agitaient, jusqu’à ce que l’Eglise leur ait arraché leurs dernières armes en les obligeant à un silence absolu.

La tradition de l’Eglise s’est manifestée aussi dans l’établissement et dans le développement rapide du culte de la Vierge immaculée, culte qui se perd dans la nuit des temps, et qui a grandi en proportion des obstacles qu’il rencontrait ou des contradictions qu’on lui a fait subir : signe évident de la protection divine, et de la vérité qu’il supposait. La fête de l'immaculée Conception qui est immémoriale dans l’église grecque et dans les églises orientales, sous le nom de Fête de la Conception de sainte Anne, a été célébrée dans les églises latines d’occident avant le neuvième siècle ; et depuis lors cette fête a occupé une place si importante dans le culte public, solennel, général de l’Eglise, qu’il a dû avoir nécessairement pour base une vérité révélée.

La tradition vivante de l’Eglise s’est manifestée aussi dans une foule d’institutions pieuses approuvées par

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l’Eglise, telles qu’ordres religieux et ordres militaires, confréries, sodalités, processions, prières, monuments publics, qui n’auraient pu ni se produire, ni exercer dans le peuple fidèle l’influence qu’elles y ont eue, si l’immaculée Conception de Marie qui en était l’objet, n’eût appartenu au corps des doctrines catholiques, à cet ensemble de vérités révélées que Dieu a confiées à son Eglise.

Enfin la tradition vivante de l’Eglise a éclaté dans la croyance unanime des pasteurs et de leur troupeau, croyance universelle, croyance vive et active, croyance authentiquement constatée, qui suffisait à elle seule pour déterminer le saint Siège à prononcer le jugement qui a placé définitivement l’immaculée Conception de Marie parmi les articles de foi.

Il est peu de vérités catholiques, nous le disons avec conviction, que la tradition vivante de l’Eglise atteste de tant de manières, et avec autant d’éclat que le privilège de l’immaculée Conception de Marie.

Mais l’Eglise possède, outre sa tradition vivante, sa tradition écrite.

La tradition écrite, comme la tradition vivante, nous propose certaines vérités en termes clairs et précis ; et d’autres vérités d’une manière obscure, ou indirecte: celles-ci sont enveloppées dans les vérités que nous connaissons d’une manière explicite, et en découlent à l’époque que Dieu fixe dans sa bonté et dans sa sagesse.

Ainsi, par exemple, la tradition, aussi bien que l’Ecriture, nous enseigne que Notre-Seigneur Jésus-Christ est

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vraiment Dieu et qu’il est vraiment homme. Cette vérité est explicitement contenue dans la tradition catholique, depuis que l’Eglise est fondée. Mais qu’il y ait en Notre- Seigneur deux volontés distinctes, la volonté humaine et la volonté divine, quoiqu’il n’y ait en lui qu’une seule personne, voilà une vérité qui pendant plusieurs siècles n’a été enseignée par la tradition que d’une manière implicite. Elle était contenue dans ce dogme révélé que Jésus-Christ est vraiment homme et vraiment Dieu; dogme dont elle découle nécessairement en vertu de ce principe naturel que la volonté est propre à la nature raisonnable et la suit : mais elle n’appartient à la tradition explicite que depuis le VIIe siècle où l’hérésie des Monothélites, qui n’admettent qu’une seule volonté en Jésus-Christ, obligea l’Eglise à la ranger parmi les vérités révélées qu’aucun catholique ne peut nier sans briser l’unité de la foi.

Nous prouverons que le mystère de l’immaculée Conception de Marie a été révélé d’une manière implicite d’abord, et ensuite d’une manière explicite, lorsque l’intérêt de la vérité et la gloire de Marie l’exigèrent. Ce privilège a été enseigné dans l’Eglise en termes généraux depuis les premiers temps jusqu’à nos jours; et en termes fort clairs et fort précis depuis le commencement du cinquième siècle, lorsque l’hérésie qui combattait l’existence du péché originel, rendit nécessaire une tradition formelle du privilège de la sainte Vierge. Mais il faut expliquer ici l’économie de la divine Providence, dans le développement de la tradition catholique, parce qu’elle constitue elle-même un des argu-

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ments les plus forts que l’on puisse alléguer en faveur du privilège de Marie.

Dans le corps de la doctrine catholique il n’y a point de dogme plus certain ni plus clairement exprimé que celui de la chute de l’homme et de la propagation du péché originel. Ce crime héréditaire qui est en luimême un mystère profond, explique tout le reste, et sans lui on n’explique rien : il sert de base à l’édifice de la foi ; la religion croule dès qu’on le nie.

L’universalité du péché originel est aussi manifeste que son existence. L’Ecriture, la tradition, l’analogie de la foi, l’enseignement de l’Eglise, la croyance des fidèles, s’accordent à nous dire que personne ne peut échapper à la condamnation générale, et nous persuadent que tous les enfants d’Adam naissent pécheurs.

Dieu peut sans doute suspendre cette loi de sa justice , et excepter de la malédiction commune les créatures qu’il veut soustraire aux tristes suites de la chute première. S’il a créé les anges, Adam et Eve dans l’innocence et dans la sainteté, pourquoi ne pourrait-il point arrêter, même dans la race corrompue d’Adam, le venin de la corruption originelle, et prévenir de sa grâce une créature qu’il aime au-dessus de toutes les autres? Dieu peut sans aucun doute opérer un pareil miracle; mais, en présence des lois qui nous révèlent la corruption générale, ce miracle ne peut nous être connu que par une révélation divine spéciale. L’exception doit être révélée aussi bien que la règle, ou bien la règle seule mérite croyance.

Dieu a-t-il révélé l’exception faite en faveur de Marie? l’immaculée CONCEPT. T. I.

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Les adversaires de son privilège le nient: ils n’aperçoivent point la révélation divine de cette exception prodigieuse; cependant elle existe, nous allons la leur faire voir.

A côté de la tradition de la corruption générale du genre humain, comme suite de la chute de notre premier père, existe dans l’Eglise la tradition divine de la sainteté indéfinie de la Mère de Dieu. Ces deux traditions datent du premier enseignement de la foi ; elles remontent toutes les deux au berceau de l’Eglise, à la première prédication de l’Evangile, au temps des Apôtres ; elles sont parfaitement parallèles.

D’une part, l’Eglise a toujours enseigné et toujours cru que tous les hommes contractent le péché originel au moment de leur conception, que tous naissent pécheurs et enfants de colère.

D’autre part, l’Eglise a toujours enseigné et toujours cru que la sainte Vierge a été favorisée de grâces exceptionnelles et prodigieuses; qu’elle a atteint le plus haut degré de sainteté et de vertu auquel une créature puisse atteindre ; qu’elle a été plus sainte que les Apôtres, les Martyrs, les Chérubins et les Séraphins; et que, par conséquent, elle n’a jamais commis de péché. Résumant en deux mots cette tradition apostolique de la sainteté parfaite et vraiment indéfinie de la sainte Vierge, le cardinal Sfondrati s’écrie : Appelez Marie comme vous voudrez pourvu que jamais vous ne l’appeliez pécheresse (1). Non

(1) « Die de ilia (Maria) quidquid volueris; tantum ne appelles peccatricem et filiam iræ! » Innocentia vindicata. cap. 2. pag. 27. ed. Mechlin. 1702.

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jamais Marie n’a passé pour pécheresse dans l’Eglise; jamais on ne l’a assimilée, en matière de vertu ou de grâce, aux autres hommes ; on l’a toujours considérée comme une créature à part. Cette tradition est vivante dans l’Eglise, et elle est écrite dans tous les monuments traditionnels des âges précédents. L’innocence parfaite, la sainteté prodigieuse de Marie constitue dans l’Eglise un dogme aussi explicitement révélé que le dogme de la corruption générale par le péché originel.

Ces deux traditions sont-elles contradictoires? au premier abord elles le paraissent. On ne peut concilier avec l’idée d’une sainteté aussi parfaite que celle de Marie, l’idée d’une aussi profonde corruption que celle du reste des hommes. Ces deux notions, telles qu’elles se présentent dans les monuments de la tradition, s’excluent.

Les adversaires du privilège, pour maintenir intact le dogme de la corruption générale, ont soutenu que la sainteté parfaite de Marie a subi une éclipse; ils ont prétendu qu’on doit y supposer une exception, quant à l’origine et à la première création.

Les défenseurs du privilège au contraire ont soutenu, et avec raison, que le cours de la corruption générale a été suspendu en faveur de Marie, et que l’exception existe du côté de la loi du péché.

En effet, nous le verrons, tout concourt, dans les monuments de la foi, à nous convaincre que la tradition apostolique de la sainteté parfaite et indéfinie de la Mère de Dieu constitue précisément l’exception à la loi du péché, que l’on nous demande. Ces deux traditions, contraires en apparence, s’harmonisent ainsi par-

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faitement et se complètent : celle qui nous enseigne la corruption générale du genre humain, constitue la règle ; celle qui nous apprend la sainteté illimitée de Marie, constitue l’exception. L’une est vraie, en ce qu’elle indique le sort des enfants d’Adam que Dieu abandonne aux malheurs de leur race; l’autre est vraie, en ce qu’elle nous indique la créature que Dieu a préservée de ces malheurs communs.

Nous prouverons, en parcourant les monuments de la tradition catholique, que la tradition explicite de la sainteté parfaite et indéfinie de la Mère de Dieu a existé dans tous les temps, et qu’elle renferme implicitement le privilège de l’immaculée Conception.

Aussi longtemps que la croyance à la corruption générale, croyance qui renfermait implicitement le dogme du péché originel, a été professée sans contestation dans l’Eglise, la tradition implicite du privilège de Marie, renfermée dans la tradition explicite de sa sainteté indéfinie, a suffi pour sauvegarder les droits de la Mère de Dieu. La foi générale au péché originel, que l’on appelait alors la chute, l’esclavage, la corruption, la plaie des enfants d’Adam, ne pouvait point prévaloir ni préscrire contre le privilège de Marie, parce que la tradition générale de sa sainteté parfaite consacrait l’exception faite en sa faveur. Le danger ne commença, pour ainsi dire, qu’à l’époque où une hérésie audacieuse s’éleva contre la foi au péché originel, et força les défenseurs de l’Eglise à préciser cette croyance traditionnelle. La tradition catholique qui attestait en général la corruption de la nature humaine produite par le péché, et

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l’esclavage auquel les enfants d’Adam sont soumis, fut discutée ; et saint Augustin, entre autres, prouva, contre Pelage et ses sectateurs, que la corruption générale du genre humain constitue un véritable état de péché, et qu’elle mérite, dans chaque homme, le nom àe péché originel; que l’âme, au moment de sa création, tombe dans la disgrâce du Seigneur, et se trouve exclue de l’héritage céleste; et que pour ce motif l’Apôtre assure que nous naissons tous enfants de colère.

Quand la tradition catholique relative à la chute du premier homme, fut éclaircie et précisée à ce point, la tradition relative à la sainteté parfaite de Marie pouvait devenir insuffisante. La tradition générale de la sainteté de Marie balançait la tradition générale de la corruption universelle, et y faisait manifestement exception. Mais ne perdait-elle point son autorité et son poids lorsqu’on la plaçait en présence de l’enseignement explicite du péché originel, et de la tradition, dès lors fort bien expliquée et fort bien comprise, qui soumettait tous les hommes à la loi du péché, dès, le premier moment de leur existence?

La Providence a prévu et prévenu ce doute.

A l’époque où Pélage et ses disciples soulevèrent une controverse sur l’existence et l’universalité du péché originel, quelques saints Pères rendirent hommage au privilège de Marie, et devinrent les premiers témoins de la tradition explicite de l’immaculée Conception de la sainte Vierge. A la tradition explicite du péché originel, Dieu opposa alors la tradition explicite de la préservation de Marie, et l’exception à la règle générale se

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trouva de nouveau à la hauteur nécessaire pour prévaloir. L’enseignement formel de l’immaculée Conception de Marie est contemporain de l’enseignement formel du péché originel : ces deux doctrines qui s’harmonisent et se complètent, ont donc toujours marché depair.

Il est facile de comprendre maintenant comment l’axiome de Vincent de Lérins : Quod sernper, quod ubique, quod ab omnibus, se vérifie dans le dogme de l’immaculée Conception de Marie.

Ce savant et saint écrivain nous assure que le cachet des dogmes catholiques est celui-ci : Ils sont crus toujours, partout, et de tous.

Cette maxime est vraie et incontestablelorsqu’on l’entend des dogmes catholiques considérés dans leur source, c’est-à-dire dans les monuments de la tradition qui les renfermait au moins d’une manière implicite ; mais elle n’est point applicable à tous les dogmes catholiques en ce sens que tous ont été crus et professés explicitement toujours, partout, et par tous les fidèles.

Ainsi, pour revenir à un exemple déjà proposé, le dogme qui nous apprend qu’en Notre Seigneur Jésus- Christ il y a deux volontés distinctes, l’une divine et l’autre humaine, n’a pas été cru et professé explicitement et formellement par tous les fidèles, dans tous les lieux, dans tous les temps, dès le berceau de l’Eglise ; il n’a été cru et professé de cette manière qu’à dater du VIIme siècle, quand les Monothélites, en affirmant quil n’y a qu’une seule volonté naturelle en Notre Seigneur, ont forcé l’Eglise à le définir dans le sixième concile œcuménique. Avant cette époque ce dogme était cru et professé

par tous les fidèles et partout, d’une manière implicite, parce que partout et toujours tous les fidèles ont professé explicitement cette vérité que Notre Seigneur est vraiment Dieu et vraiment homme.

Eh bien, il en est de même du dogme de l'immaculée Conception delà bienheureuse Vierge Marie. Cette vérité a été crue et professée toujours, partout, et par tousles fidèles, d’une manière implicite, parce que toujours et partout les fidèles ont cru à la sainteté parfaite et indéfinie de la Mère de Dieu ; croyance qui renferme implicitement le privilège de l’immaculée Conception; et cette vérité a été crue et professée explicitement, d’abord, par tous ceux qui l’ont aperçue dans les monuments de la tradition catholique, ensuite par tous les fidèles indistinctement depuis que l’Eglise l’a définie par la bouche du pasteur des pasteurs.

La croyance explicite à la sainteté indéfinie delà Mère de Dieu a toujours été universellement professée dans l’Eglise. Elle est venue par un enseignement public des Apôtres jusqu’à nous. Elle suffit donc pour que l’axiome de Vincent de Lérins se vérifie dans le dogme de l’immaculée Conception de Marie, comme dans tous les autres dogmes catholiques que l’Eglise a définis dans le cours des âges.

On vient de voir de combien de manières la tradition de l’Eglise rend hommage au dogme de l’immaculée Conception de Marie. Le plan de notre démonstration est clair et facile à saisir. Nous placerons maintenant dans tout leur jour les preuves de fait ou de raisonnement sur lesquelles elle s’appuie, afin que nos lecteurs non seu-

l’immaculée conception, etc.

lement comprennent combien est solide la doctrine sur laquelle est fondé le jugement doctrinal du saint siège, mais qu’ils puissent aussi, sans effort, se rendre compte à eux-mêmes de leur foi.

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