DU VÉRITABLE OBJET DU CULTE RENDU A MARIE CONÇ.UE SANS PÉCHÉ
Afin d’enlever aux défenseurs de l’immaculée Conception de Marie l’argument tiré du culte, on a tâché d’assigner à ce culte un objet différent du privilège de la sainteté originelle. — Divers subterfuges imaginés. — Le véritable objet du culte prouvé par les livres liturgiques de l’Eglise grecque ; — par l’état de la controverse dans l’Eglise latine; — parles déclarations du saint Siège. — Difficulté tirée de la fête de la Conception de saint Jean Baptiste. — Cette fête n’a jamais été universelle. — Peu d’églises l’ont célébrée en Occident. — La Conception de saint Jean Baptiste a été rappelée dans beaucoup de martyrologes comme un événement de l’Histoire sainte. — La fête en a été célébrée comme on célébrait dans d’autres églises la nativité du saint Précurseur. — Parallèle des motifs allégués par saint Pierre Chrysologue pour célébrer la fête de la conception de saint Jean Baptiste, et par saint Augustin pour célébrer celle de sa nativité. — Ils sont identiques. — La différence essentielle qui existe entre la fête de la conception de saint Jean Baptiste et celle de la Conception de la sainte Vierge, résulte de la volonté bien connue de l’Eglise. — Comme l’objet de la fête de la conception de saint Jean Baptiste est différent de l’objet de la fête de la Conception de Notre Seigneur, il l’est aussi de l’objet de la fête de la Conception de la sainte Vierge. — La signification du culte rendu à l’immaculée Conception reste donc intacte. — Actes du saint Siège et des tribunaux romains qui paraissent contraires. — Opinion de Bellarmin sur l’objet réel de la fête. — Conclusion.
Le culte public, rendu à Marie Immaculée dansla plupart des églises du monde, fournit depuis longtemps aux défenseurs de lTmmaculée Conception un argument irréfutable. Leurs adversaires l’ont compris; aussi, afin de l’éluder, il n’est point d’eft’ort qu’ils n’aient tenté. Ne pouvant nier l’existence de ce culte, ils ont tâché d’en
obscurcir la signification, en lui assignant un objet différent du privilège.
C’est ce qui nous oblige à préciser ici avec soin le véritable objet du culte rendu à Marie Immaculée.
On a prétendu que l’Eglise grecque n’entendait pas célébrer la sainteté originelle de Marie, puisqu’elle intitulait cette solennité : Fête de la Conception de sainte Anne, comme si elle eût voulu célébrer plutôt les prérogatives de la Mère de Marie, que celles de Marie ellemême. Le Père Combefis, religieux de l’ordre de saint Dominique, en publiant pour la première fois les hymnes et cantiques composés au VIIe siècle par André de Crète, en l’honneur de la Conception de la sainte Vierge (1), affirme avec beaucoup d’assurance que l’Eglise grecque, dans cette fête, entend célébrer uniquement l’apparition miraculeuse d’un ange à sainte Anne et à saint Joachim, la fécondité d’une mère stérile, la Conception de la Mère de Dieu, et d’autres circonstances merveilleuses qui ont précédé ou suivi la Conception de la sainte Vierge, sans aucun égard à la sainteté personnelle de celle-ci. Malheureusement ces idées ont produit des illusions parmi les défenseurs même les plus zélés de l’immaculée Conception.
Ainsi Joseph Simon Assemani, dans ses commentaires sur le calendrier gréco-slave (2), et le Père François Antoine Zaccaria, dans ses dissertations italiennes (5), pen-
(1) Bibliotli. concionat. t. vi. p. 82. et Auctar. t. i. p. 1225.
(2) Assemani, Kalend. eccles. univ. t. v. p. 455.
(5) « Probabilissima parmi l’asserzione di M. Assemani chequesta (concezione attiva) sola sia stata de’Greci et dagli orientali solenneggiata... Eglino in tutti
sent que l’Eglise grecque n’entend célébrer, au 9 décembre, que la Conception, active de sainte Anne, et non point la Conception passive et sainte de Marie.
Le R. Père Passaglia vient de réfuter cette opinion par des arguments si concluants et si nombreux, que personne ne pourra la soutenir désormais. Nous indiquerons à l’instant les preuves les plus frappantes.
Les mêmes tentatives ont été faites pour altérer la signification du culte rendu à la sainte Vierge Immaculée dans l’Eglise latine.
Nous avons déjà vu comment les adversaires du privilège opposaient la sanctification de Marie dans le sein de sa Mère, à son Immaculée Conception; comment ils abusaient de l’opinion physiologique, reçue de leur temps, sur l’époque tardive de l’animation, pour soutenir que l’époque de la sanctification de l’âme de Marie était incertaine, inconnue, et que l’Eglise n’entendait célébrer cette sanctification qu’en thèse générale, sans vouloir préciser le moment où elle a été opérée. Plus tard ils se sont emparés de quelques actes du saint Siège, qui paraissaient peu en harmonie avec la pieuse croyance, et ils se sont prévalus de l’opinion de Bellarmin et de quelques docteurs, qui ont paru assigner à la fête un objet autre que la sainteté originelle. Ces subterfuges, ces subtilités, ces efforts tomberont à l’instant devant un simple exposé des faits ; mais avant d’aborder ce sujet nous rechercherons la pensée réelle de l’Eglise grecque.
i loro Menologj non la chiamano altiimenti che concezione di S. Anna. » F. A. Zaccaria. Dissert, varie italiane A. n. p. 215. Roma 1780.
Il est vrai que dans les offices de cette Eglise, qui sont très-prolixes, les circonstances merveilleuses de la Conception de la sainte Vierge sont rappelées avec admiration et reconnaissance ; les qualités de Mère de Dieu, de co-rédemptrice, de Vierge-Mère y sont célébrées en termes pompeux ; l’apparition de l’ange aux parents de Marie y est décrite, et les espérances que la Conception de la sainte Vierge faisait naître y sont exaltées. Mais au milieu des prières et des cantiques qui se rapportent à ces circonstances extrinsèques, on voit percer à chaque instant l’intention formelle de célébrer la sainteté originelle, parfaite, perpétuelle de la Mère de Dieu. Je citerai, d’après le P. Passaglia, quelques témoignages qui me paraissent décisifs (1).
Les Menées, ou offices mensuels, auxpremières vêpres de la fête, et à l’office de la Conception qui est fixée au 9 décembre, renferment entre autres prières, celles-ci :
« C’est maintenant que la porte dont personne n’approche est commencée ; la cité parfaitement lumineuse s’avance pour répandre ses splendeurs ; celle qui seule parmi les mortels est tout à fait sans tache est annoncée aujourd’hui , aux justes (ses parents) par un ange... Une montagne sainte est fondée sur les entrailles (de sainte Anne) : une échelle divine est dressée ; le grand trône du roi est élevé; un lieu accessible à Dieu est orné; le buis-
(1) L’Eglise grecque n’a jamais fait la distinction théorique de la conception active en Ste Anne et passive en Marie. Elle a célébré ce mystère dans son ensemble, rendant des actions de grâces à Dieu et des merveilles qu’il a opérées à cette occasion, et des faveurs célestes qu’il a répandues dans l’ànie de Marie.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
son incombustible commence à germer, et le vase de sanctification se produit.... (1). »
Dans les matines il est dit: « Célébrons ce jour afin de nous rappeler les oracles par lesquels l’ange annonça la sainte Conception de la Mère de Dieu parfaitement innocente (2). » Dans les prières qui précèdent, la Conception de Marie est appelée jusqu a quatre fois divine (3). Plus loin on lit: « Les oracles des prophètes commencent à être accomplis dans la Conception vénérable de la Mère de Dieu qui seule est innocente; et dans laquelle nous nous réjouissons (4). »
« Aujourd’hui est étalée avec éclat cette étoffe de pourpre immaculée de Jésus-Christ, qui est tissue par la grâce, d’un sein stérile. L’univers célèbre aujourd’hui la Conception de sainte Anne qui a été faite en Dieu (5).» « En vous, ô Mère de Dieu très-glorieuse, nous admi-
(1) « Porta inaccessa nunc inchoatur, civitas undequaque lucida ad splendendum progreditur, sola omni ex parte immaculata hodie per angelum justis innotescit ; Mons sanctus in visceribus fundatur ; divina oritur scala , magnus regis thronus instruitur, locus Deo pervius adornatur ; rubus incombustus germinare incipit, et juin vas sanctificationis scaturit... » Menœa. ad vm et ix dec.ap. Passagliapp. 1864 et 1865.
(2) « Hune dieni celebremus quo recoluntur édita al) angelo oracula, quibus sanctam anuunciavit Conceptionem innocentis Deiparœ. » Menœa ad ix decerab. p. 73.
(5) Ibid. p. 64.
(4) « Prophetarum vaticinia expleri incipiunt, in veneranda Conceptione Deiparæ , quœ sola est innocens, in qua exultamus. » Ibid. pag. 78.
(5) « Hodie manifeste annunciatur Christi purpura , immaculata ilia ex sterili sinu gratia contexla... Hodie orbis célébrât Conceptionem Annæ, in Deo factam... » — Stcphanus Sabbaita in Menœis ad. ix Decemb. p. 72. et 74.
l’immaculée conception
rons un ecréation prodigieuse; votre conception est inouïe; votre commencement sort des lois communes (1).»
Dans l’office des mêmes jours, qui se trouve dans l’Anthologion, on voit éclater la même pensée.
« Le chœur des prophètes, dit l’Eglise, a annoncé autrefois cette enfant immaculée et innocente, cette fille de Dieu qu’Anne stérile et inféconde conçoit... Célébrons-la aujourd’hui, dans la joie de notre cœur, comme la seule créature qui soit sous tous les rapports sans tache. La Conception de cette fille de Dieu parfaitement innocente est le premier des divins mystères qui ont été prédits depuis des siècles (2). »
« Vous avez exaucé, Seigneur, les prières des justes (Anne et -Joachim), et accompli les vœux de vos saints ancêtres, en leur donnant pour fruit cette enfant innocente qui vous a mis au monde... La glorieuse Anne conçoit maintenant cette créature innocente, qui concevra un jour le Seigneur (5)... »
fl) « Ecce in te stupenda creatio, o Deigenitrix supergloriosa ; nova est coneeptio tua, tuaque progressio ereliquorum numéro exempta. » Ibid. pag. 78. c. Hsvy) a c.u 'fi rùXXrnJ/t;, izoiciïciç èçaipexo;. Voy. dansle P-Passaglia,p 1881, d'autres passages semblables pris dans les Menées et dans l'Antologion.
(2) « Chorus prophetieusolimprænunciavit immaculatam ,innocentempuellam et Dei filiatn, quam Anna sterilis atque infecuiula concepit. Hanc hodie...cordis exultalione célébré mus uti solam undequaque immaculatam. Mysteriorum divinorum... quæ ante sæcula divinitus prædicta sunt, præmium est innocentis lieique filiœ conceptio. >' Andréas Cretens. in Canone de concept. Deiparœ. et in Anthol. die îx. Dec. p. 181.
(3) « Justorum precesexaudisti. Domine, sanctorumqueavorum tuorum supplicaliones explesti, atque bis dedisti fructum innocentent Illam quæ te peperit. » « Gloriosa Anna nunc innocentent concipit, quæ Dominum incorporeum optimumque concipiet. » Anthol. die ix. Dec. Ibid.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Toutes ces prières attestent en termes précis la croyance à l’immaculée Conception, et prouvent de la manière la plus convaincante que l’Eglise Grecque, en célébrant l’ensemble des circonstances qui ont accompagné la Conception de la sainte Vierge, se proposait, pour objet spécial de son culte et de ses louanges, la sainteté originelle et l’innocence perpétuelle de la Mère de Dieu.
La pensée de l’Eglise Grecque éclate aussi dans les nombreuses homélies qui ont été composées pour la fête de la Conception de sainte Anne, fête qui avait pour principal objet la sainteté de l’enfant conçue. En voici quelques exemples.
André de Crète, dans son homélie sur la Conception de Marie, célèbre en termes pompeux son innocence originelle, et cette pureté sans tache qui ne fut jamais souillée. Il appelle Marie la seconde Eve, une créature unique, qui rappelle la première création dans le paradis terrestre. Toute l’attention des fidèles qui ont entendu prononcer cette homélie a dû se fixer sur la sainteté parfaite et perpétuelle de la Mère de Dieu (1).
Dans ses homélies sur la nativité de la sainte Vierge, où il parle de la Conception de la Mère de Dieu, saint Jean Damascène l’appelle un rejeton cle sainteté (2), un fruit très-saint (5).
Jean d’Eubée, dans l’homélie composée pour la fête de
(1) Hom. in (Concept, et) nativ. Deip. ap. Galland. xm. 96.
(2) Homil. in nativ. Deip. n. 9. op t. n. p. 847.
(5) Ibid. n. 2. p. 842.
l’immaculée CONCEPT. T. I.
l’immaculée conception
Ja Conception de la sainte Vierge, dit: « Si l’on célèbre à bon droit les dédicaces des églises, avec combien plus de zèle et de ferveur ne convient-il pas de célébrer cette solennité, dans laquelle on ne pose point des fondements de pierre matérielle, on n’élève point cà Dieu un temple bâti de la main des hommes, puisqu’il s’agit de la Conception de Marie, la sainte Mère de Dieu, mais dans laquelle par la volonté bienveillante de Dieu le Père et la coopération de l'Esprit très-saint et vivifiant, Jésus-Christ Fils de Dieu, qui est la pierre angulaire, se bâtit à luimême une demeure (1)? »
Attribuer la Conception de Marie à l’action immédiate de Jésus-Christ, et à la coopération de l’Esprit-Saint, n’est-ce pas la déclarer sainte et immaculée?
Dans une homélie semblable, Pierre d’Argos a dit qu'il faut célébrer la fête de la Conception de la sainte Vierge, parce qu’en ce jour sont jetés les fondements du temple très-pur du roi des cieux (2) ; parce que le paradis divin est planté dans le sein de sainte Anne (3) ; parce que la nature humaine dépouille en ce jour sa corruption (4) ;
(1) « Si ecclesiarum dedicationes merito celebrantur, quanto inagis nos decet studio multo ferventiore... hanc peragere solemuitatem, in qua non ex lapidibus fundamentum positum est, neque hominum manibus l)ci templum ædificatum (nimirum concepta in utero est S. Maria Deipara,) sed beneplacito Üei Patris, et cooperatione sanctissimi atque vivificantis Spiritus, Christus DeiFilius, lapis ille uiigularis, siln ipse eam œdi/lccivii . » Joan. Eubœensis. n. 25. apud Ballerini. Monum. Imm. Concept, t. i. p. 105.
(2) Hom. in Concept. Deip. apud Ballerini. loc. cit. pag. 125.
(5) Ibid. pag. 124.
(4) Ibid. pag. 157.
I)E LA SAINTE VIERGE MARIE
parce qu’un palais très-pur est préparé au Sauveur (1).
Georges de Nicomédie, vers l’an 880, dans une homélie pour la fête, dit qu’en ce jour un fruit très-juste , trèssaint naît de parents justes (2) ; qu’un rejeton excellent, sort d’une bonne racine (5).
« Aujourd’hui, dit Jacques, religieux du XIe siècle, dans une homélie sur la Conception de Marie, aujourd’hui on annonce la construction du tabernacle divin; les fondements de la piété sont jetés (4). » Il dit encore que Marie seule constitue pour Dieu des prémices de sainteté (5), et qu’elle est un rameau toujours vert, jamais desséché parle péché, qui fait la gloire de notre race (6).
Enfin Isidore de Thessalonique, vers la fin du XIIe siècle, dans une homélie composée pour la fête, assure que Marie seule parmi les mortels n’a point dû dire avec David : Voici que j’ai été conçue dans V iniquité; et ma mère ma conçue dans le péché (7).
Après des témoignages aussi clairs et aussi nombreux, je pense qu’il n’est plus possible de douter du véritable objet de la fête de la Conception de la sainte Vierge dans l’église grecque. Cette église a voulu honorer non-seule-
(1) Hom. in Concept. Deip. ap. Baller. loc. cit. p. 140.
(2) « Ex justis, justissimus fructus abundavit. » Georg. Nicomed. Orat. ni. in Concept. Deiparæ. ap. Conibefis, Auctar. 1. 1. p. 1048.
(3) « O bonam radicem (Annam) e qua optimum germen prodiit. » Georg. Nicom. loc. cit. p. 1128.
(4) « Hodie dum tabernaculi divini enunciatur exstructio, pietatis fundamenta jaciuntur. » Jacob, monach. Hom. in Concept. Deip. apud Ballerini. u. 2. p. 166.
(3) Loc. cit. p. 188.
(6) Loc. cit. p. 189.
(7) Ap. Ballerini. 1. 1. p. 199
l’immaculée conception
ment les miracles qui ont précédé la Conception de la Mère de Dieu et les grâces qui l’ont suivie, mais aussi et surtout la sainteté parfaite, l’innocence perpétuelle dont celle-ci a été douée, et la grâce originelle qu’elle a reçue au moment de sa Conception. Ici le nom de la fête ne change rien à l’intention manifeste de l’Eglise. Qu’on ait appelé cette fête la fête de la conception (active) de sainte Anne, ou de la Conception (passive) de Marie, ia chose au fond importe peu, pourvu qu’il soit bien établi que les anciens pères ont entendu célébrer les grâces accordées à la Mère de Dieu dans sa Conception, tout aussi bien que les circonstances merveilleuses qui l’ont accompagnée. La fête de la résurrection de Notre- Seigneur n’est-elle pas appelée la fête de Pâques, d’un nom tiré d’une circonstance qui a précédé la résurrection du Sauveur, et la fête de la descente du Saint- Esprit, n’est-elle pas appelée la fête de la Pentecôte, d’un nom tiré du nombre de jours qui sépara la descente du Saint-Esprit de la résurrection de Notre-Seigneur, sans qu’on en puisse rien conclure contre l’objet de ces fêtes? On ne peut donc tirer, contre l’objet d’ailleurs certain de la fête de la Conception, aucun argument du nom qu’on lui a donné. Mais ce qui tranche toute difficulté c’est que l’église grecque aux mots : Conception de sainte Anne, ajoutait: par laquelle elle conçut la Mère de Dieu. C’était donc bien la sainte Vierge que l’église grecque avait en vue dans cette fête.
La pensée de l’Eglise latine n’est pas moins claire. L’auteur de la lettre attribuée à saint Anselme, qui raconte les apparitions auxquelles il rattache l’origine de la fête,
dit qu’il faut célébrer la Conception de la sainte Vierge, parce que cette Conception est aussi sainte que sa naissance : « Prenons donc plaisir, poursuit-il, à célébrer aujourd’hui l’instant de la Conception spirituelle, auquel, par le ministère des anges, le créateur des âmes a uni l'âme très-digne et très-sainte de sa mère à un corps virginal (1). »
Le premier motif allégué pour célébrer la fête de la Conception fut donc la sainteté de l’âme de Marie, au moment où elle fut unie à son corps.
Le traité de l’immaculée Conception, attribué à saint Anselme, tend tout entier à prouver la sainteté de cette Conception. « Comme la Conception, dit l’auteur, est le fondement de la demeure du souverain bien, si elle a été souillée de la tache qui naît de la prévarication originelle, que dirons-nous?... Que personne n’ose dire que le propitiatoire unique de tout l’univers, le plus doux repo soir du Fils de Dieu tout-puissant, a été privé de l’illustration de la grâce du Saint-Esprit, dans le premier mo-
(1) « Horam spiritualis Conceptionis ejus hodie celebrare delectet, qua ipse animarum creator animam suæ Matris dignam et sanctissimam corpori virginali ejus, ministrantibus angelis copulavit. » — Epist. S. Anselmi. op. p. 506. col. 2. d e. L’auteur place encore ces mots dans la bouche du personnage qui apparut à l’abbé Elsin :« PromitteDeo et mihi quod diem Conceptionis ei creationis Matris D. N. J. C. solemniter celebrabis et celebrandum prædieabis. » — S. Anselme epist. supposita. op. p. 506. — 11 compare ensuite et égale la Conception de la sainte Vierge à sa nativité, dont l’office doit être adopté. « Sicut enirn in sancta ecclesia ejus extollitur nativitas, ita debet ejus extolli Conceptio ; nisi enirn conciperetur nunquam uasceretur. l> Ibid. S. Bernard tâche de répondre â cette raison dans sa lettre fameuse aux chanoines de Lyon.
ment de sa Conception! L’Ecriture dit : Où est l'esprit, là est la liberté; elle a donc été affranchie de tout péché celle qui a été la demeure du Rédempteur de tous les péchés, dans laquelle et de laquelle il est devenu homme en personne; celle qui a été créée par la présence et l’opération du Saint-Esprit (1). »
L’auteur de ce livre, en répondant aux objections de saint Bernard, s’efforce surtout de prouver que la Conception de Marie fut sainte. C’est qu’en effet saint Bernard s’était opposé à l’institution de la fête pour ce motif principal que la Conception de Marie n’était pas sainte et n’avait pu l’être. C’était Là une erreur du grand saint; mais la manière même dont il avait posé la question, ne laisse aucun doute sur l’objet de la controverse qui régna depuis son temps jusqu’à nos jours, ni, par conséquent, sur la signification du culte qui s’est propagé malgré les résistances les plus énergiques. Tous ceux qui ont contesté le privilège de Marie ont tâché de prouver que sa Conception n’avait pas été sainte; tous ceux qui l’ont soutenu, ont tâché de prouver qu’elle l’a été. Et comme le culte et la fête n’ont été qu’une suite et un effet de la pieuse croyance, il est évident, par l’état même
(i) (( Quum ipsa conceptio fundamentum fuerit babitaculi summi boni, si peccati alicujus ex primævæ prævaricationis origine maeulam traxit, quid dicemus?... Nemo dicere audeat singulare totius sæculi propitiatorium, ac Filii Dei omnipotentis dulcissinnini reclinatorium mox in suæ coneeptionis exordio Spiritus sancti gratiæ illustratione fuisse destitutum. Testante vero Scriptura : Ubi spiritus ibi libertas , a servitute igitur omnis peccati libéra fuit, quæ omnium peccatorum propitiatori aula, in qua et ex qua personnaliter homo tierel Spiritus sancti præsentia et operatione construebatur. » Tract, de Concept, apud S. Anselm. op. p. 500 col. i. c. d.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
de la controverse dès son origine, que ce culte et cette fête n’ont jamais en d’autre objet dans l’église latine que la sainteté parfaite de la Conception de Marie et son innocence originelle.
Ecoutez les premiers adversaires de saint Bernard : vous apprendrez que la sainteté originelle de Marie était l’unique objet de leur démonstration.
Pierre Comestor, dès le début de son sermon sur l'immaculée Conception, compare Marie à la cité sainte dont les fondements sont établis sur les montagnes saintes; au temple que Dieu s’est, bâti lui-même, et dont il a orné et peint lui-même les murs avec amour.
Lorsque l’ordre de saint Dominique substitua le culte de la sanctification de Marie dans le sein de sa mère au culte de l’immaculée Conception, que voulait-il? Nier la sainteté originelle de Marie au moment de sa création ! Puisque ce culte de la sanctification a été réprouvé par l’Eglise, puisque le Concile de Bàle, Sixte IV, Paul V, Grégoire XV et Alexandre VII l’ont positivement repoussé et condamné, on ne peut douter qu’ils n’aient assigné pour objet au culte de l’Eglise, la sainteté originelle de la Mère de Dieu dès le premier moment de son existence.
Le premier office solennellement approuvé par le saint Siège est celui de Léonard de Nogarolis; eh bien, cet office proclame d’un bout à l’autre la sainteté originelle de Marie.
Citons-en quelques passages :
L’invitatoire est conçu en ces termes : Célébrons l’im-
l’immaculée conception
maculée Conception de la Vierge Marie, et adorons Notre- Seigneur Jésus-Christ qui l'a préservée.
Dans l’antienne des secondes vêpres il est dit : Marie est vraiment la Vierge en qui l’on n’aperçoit ni le nœud du péché originel, ni l'écorce du péché actuel.
L’oraison porte :
« O Dieu, qui par l’immaculée Conception de Marie avez préparé une digne demeure à votre Fils, nous vous prions, vous qui l’avez préservée de toute tache, par la mort prévue de votre Fils, de nous accorder la grâce de parvenir purs jusqu’à vous par son intercession. »
Les autres offices de l’immaculée Conception ne sont pas moins expressifs.
Aussi, ne voulant point abuser de la patience du lecteur dans une matière évidente, je terminerai cette démonstration par les paroles remarquables d’Alexandre YII, qui à elles seules valent une démonstration.
« Elle est sans doute ancienne, dit le Pontife, la dévotion des fidèles envers la bienheureuse Mère et Vierge Marie, cette dévotion fondée sur la croyance que son âme, au premier instant où elle fut créée et unie à son corps, a été préservée et est restée exempte de la tache du péché originel, par une grâce et un privilège spécial, en vertu des mérites de Jésus-Christ son Fils, le Rédempteur du genre humaine : et c'est dans ce sens que les fidèles vénèrent et célèbrent par un rit solennel la fête de sa Conception (1). »
(1) « Sane vêtus est Cbristi fidelium erga ejus beatissimam raatrem virginem
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Mais la pensée de l’Eglise n’a-t-elle jamais varié? Un jour S. Pie V substitua à l’office de Léonard de Nogarolis approuvé par Sixte IY, l’office de la Nativité de la sainte Vierge, dans lequel il changea le mot Nativité en celui de Conception. L’objet du culte d’aujourd’hui est-il l’objet du culte d’autrefois? Alexandre YÏI l’affirme positivement en disant que ce culte na jamais varié depuis que le saint Siège l’a approuvé (i).
Le véritable objet du culte rendu à Marie Immaculée, est donc dès le commencement la sainteté originelle dont elle a été douée au premier moment de sa création.
En présence des preuves que nous venons d’exposer, toutes les objections tombent : cependant il faut répondre aux plus spécieuses, afin de jeter plus de lumière sur la croyance de l’Eglise, et de débarrasser certains esprits de leurs préoccupations importunes.
La plus spécieuse des objections que l’on puisse soulever contre la signification réelle de la fête de l’immaculée Conception de Marie, est tirée de la fête de la Conception de saint Jean-Baptiste, laquelle est célébrée de temps immémorial dans toutes les églises d’Orient, et qui a été célébrée aussi dans plusieurs églises d’Occident.
Mariam pietas sentientium ejus animam, in primo instanti creationis atque infusionis in corpus, fuisse spécial! Dei gratia et privilegio, intuitu meritorum Jesu Christi ejus filii, lnimani generis redemptoris, a macula peccati originalis preservatam immunem ; atque in hoc sensu ejus Conceptionis festivitatem solemni rilu colentium et celebrantium. » Alexander VII. Constit. Sollicitudo. 8 dec. anni 1661.
(1) « Volentes laudabili huic pietati et devotioni et festo ac cultui , secundum illam exhibüo in ecclesia romana, post ipsius cultus institutionem nunquam im~ mutato , RR. Pontificum... exemplo favere... » Eadem Constit.
l’immaculée conception
Voici la difficulté :
La Conception du divin Précurseur n’a pas été sainte, tout le monde en convient. L’Ecriture nous apprend que Jean-Baptiste a été sanctifié dans le sein de sa mère; ce qui signifie, qu’après sa création, mais avant sa naissance, il a reçu la grâce de la justification. Cette grâce, à ce que l’on croit, fut répandue dans son âme au moment où il tressaillit de joie dans les entrailles de sa mère, à l’approche du Dieu incarné, lorsque la bienheureuse Vierge, qui avait déjà conçu le Sauveur, alla visiter sainte Elisabeth.
Puisque l’Eglise célèbre la Conception de saint Jean- Baptiste qui a été conçu dans le péché, il semble que la fête de l’immaculée Conception de Marie ne fournit pas un argument concluant en faveur de ce privilège. Cette fête peut avoir un objet différent de la sainteté originelle.
Quelques auteurs qui avaient peu approfondi la question, ont tâché de se tirer d’affaire en niant un fait certain. Ils ont répondu que l’église latine n’a jamais célébré la fête de la Conception de saint Jean-Baptiste, et que si l’église grecque l’a admise dans ses livres liturgiques et dans l’ordre de ses solennités, l’église occidentale l’a proscrite, comme contraire à sa croyance (1).
(I) a Quæ de Græcis Lanipridius ingerit, nec euro nec æstimo; etenim certum me reddere haud potest, anullo tempore festum conceptionis S. Joannis Baptistæ ibidem fuerit celebratum, utpole quod gravissimis authoribus videtur apocryplium. Nihilominus boc Lampridii concedam authoritati, cum per boc nihil omnino derogetur sentenliæ piæ. Nam ritum ecclesiæ græcæ de colenda præcursoris conceptioue non solum non approbavit sed positive reprobavit Latina ; cultum vero Conceptionis Virgineæ approbavit, dilaudavit, ampliavit, exaltavit.» D.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Cette solution n’est ni satisfaisante, ni vraie.
Les livres liturgiques et les calendriers ecclésiastiques d’Orient attestent que les églises d’Orient célèbrent, de temps immémorial, la fête de la Conception de saint Jean- Baptiste. «Tous les Orientaux, dit le savant Assemani, célèbrent trois conceptions, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; celle de la sainte Vierge, et celle du saint Précurseur (1). » Les Grecs, les Arméniens, les Syriens, les Cophtes, les Abyssiniens suivent le même usage. La fête delà Conceptionde saint Jean-Baptiste est fixée dans la plupart de ces églises au XXIV ou au XXIII de septembre, neuf mois avant sa Nativité.
En Occident cette fête a été célébrée dans quelques églises avec beaucoup de solennité. Saint Pierre Chrysologue, archevêque de Bavenne, qui florissait au milieu du Ve siècle, nous a laissé sept homélies composées pour la fête de V Annonciation et de la Conception de saint Jean-Baptiste. Cette fête a été célébrée jusque dans ces derniers temps par les religieux de l’ordre de saint Jean de Jérusalem; les Bollandistes au 24 de septembre (2), et
Georgius, B. V. M. originaria immunitas a sequioribus Lamindi Pritanü censuris vindicata. p. 156. Lincii. 1756.
(1) « Orientales ab antiquis temporibus très conceptiones celebrarunt, quarum prima dicitur S. Joannis Baptistæ... Græci Conceptionem Baptistce vocant; apud Syros... appellatur Annunciatio Zacharice. Secunda, Conceptio Christi Filii Dei in utero Virginis... Hoc festum tain Syris auam Græcis et Latinis vocatur Annunciatio Deiparœ... Tertia demum, Conceplio Deiparœ, quam Latini quidem appellant Conceptionen B. V. 117., Græci vero et alii Orientales, Conceptionem S. Annæ , matris Deiparœ. # J. S. Assemani. Kalend. eccles. univ. t. v. p. 452 et 455.
(2) Acta SS. t. vi, sept. pag. 660.
l’immaculée conception
Paciaudi, dans ses antiquités de l’ordre de Malte, en sont témoins (i). Cependant, il faut le dire, l’office de la fête ne se trouve point parmi les offices propres de l’ordre, ni parmi ceux du clergé de Malte imprimés à Malte en 1759 (2) ; mais elle est marquée dans beaucoup de martyrologes latins qui datent du septième et du huitième siècle. Paciaudi, dans ses commentaires sur la vie de saint Jean-Baptiste, en énumère un grand nombre qui ont été employés, non-seulement en Sicile et en Italie, mais en Allemagne, en Belgique et en Angleterre (5). Le Missel de l’église de Tournai contient la messe de la Concep-
(1) Paciaudi. Antiquitates Christian, seu de cultu S. Joan. Baptist. p. 7. Romæ. 1755.
(2) Officia propria recitanda a religiosis utriusque sexus ord . militar. sancti Joan. Jerosolimitani. Melitæ. 1759.
(5) « Festum conceptionis S. Johannis Baptistæ descriptum legitur octavo kalendas octobris, nedum in kalendariis Wandelberti, Rabani, Adonis, Usuardi Notkeri, sed in Martyrologio ante annos mille exarato sub nomine S. Hieronymi, quod ex mss. S. Germani Antisiodorensis protulit Martene in Thesano anecdotorum (tom. n .), in Morbacensi, in Corbeiensi, in Fragmente pervetusto Martyrologii Tornacensis, in antiquissimo Ecclesiæ Germanicæ, ex biblioth. M. F. Beckii, in Messanensi F. Maurolici, in Kalendario capuano, præfixo psalterio litteris Longobardicis, et in alio in fronte Missalis ecclesiæ Panormitanæ... Adjungo martyrologium S. Mariæ de Plesco... scriptum ante sæculumVIII;... et martyrologium ecclesiæ Pulsanensis in monte Gargano ejusdem omnino antiquitatis. Duo item alia, quorum unum fuerat ad usum monasterii S. Mariæ Magdalenæ, scriptum initio sæculi ix; alterum S. Stephani Messaiieusis diœcesis exaratum anno 1110. Item kalendaria ecclesiæ Matheranæ et Acheruntinæ, S. Sophiæ de Benevento , kalendar. Officii eccles. ecclesiæ S. Eligii de Neapoli... In his autem festum conceptionis (S. Joannis Bapt.) diei xxiv septembris constanter affigitur. » P. Paciaudi, De cultu S. Joannis Baptistæ, antiquitates chrislianæ. p. 79. Romæ. 1755. — Les Bollandistes ont constaté ce fait. « Sti Joannis Baptistæ conceptio ad hune diem (xxiv sept.) exprimitur in omnibus martyrologiis antiquis latinis et in pluribus etiam re-
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tion de saint Jean Baptiste au 24 septembre, même dans l’édition de 1540; ce qui prouve que la fête a été célébrée en Belgique jusque dans ces derniers temps sans que le saint Siège réclamât ni que la croyance de l’Eglise en parût souffrir.
L’église d’Occident a si peu condamné cette fête, que la messe de la Conception de saint Jean Baptiste a été imprimée à Borne, en 1683, dans le Liturgicon ou missel des églises grecques unies, sous les yeux et avec l’approbation du souverain Pontife (î).
Voilà les faits : apprécions-les et voyons si on peut en tirer la moindre conséquence contre la signification du culte rendu à Marie Immaculée.
Il est clair, d’après cet exposé, que la fête de la Conception de saint Jean Baptiste n’a jamais eu le caractère d’une fête de l’Eglise catholique tout entière. Beaucoup d’églises, et parmi elles des plus célèbres et des plus ferventes, n’ont jamais adopté cette solennité.
« Cette fête, dit le P. Zaccaria, qui est annoncée dans beaucoup de martyrologes et de calendriers de l’église Occidentale, n’a jamais été célébrée dans les églises d’Afrique, ni dans les églises de France, ni dans celles qui, en Espagne, ont suivi le rit gothique et mozarabique (2). » Un ancien calendrier de Carthage, publié par Mabillon, n’en fait pas mention, et saint Augustin dans
centioribus : videri possunt dicta ad sancti Acta, xxivjunii. » Acta SS. septemb. t. vi. p.660. junii. t. iv. pag. 701 et 709.
(1) AtUipfOCOV, pag. 519. IPcÙXXYilpÇ TGÛ à*p0l) IwâvVGU roü npoJ'pop.ou.
(2) F. A. Zaccaria. Dissertazioni varie italiane a s'.oria eccles. appartenenti. t. ii. p. 221. Roraa. 1780.
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un panégyrique de saint Etienne, parle comme si l’Eglise d’Afrique ne célébrait que la Conception de Notre-Seigneur. « Jamais, poursuit le même écrivain, l’Eglise romaine n’a célébré la fête de la Conception de saint Jean Baptiste. Parmi tant de sacramentaires, d’antiphonaires, d’ordres Romains et d’autres livres liturgiques publiés par le cardinal Tommasi, par Muratori, par Georgi et par d’autres savants, on ne rencontre aucune mention de cette fête (1). »
Les autres églises d’Italie ont suivi la plupart les usages de Rome.
La fête de la Conception de saint Jean Baptiste n’a guère été célébrée que dans les églises particulières qui en ont reçu l’usage des Grecs, telles que les églises de Naples et de Ravenne qui ont continué fort longtemps, après le reste de l’Occident, d’être soumises pour le temporel à l’empire de Constantinople. Les autres églises qui l’ont adoptée, comme celle de Tournai, constituent des phénomènes isolés, qui ne suffisent point pour que l’on puisse attribuer à la fête ce caractère d’universalité, qui appartient aux solennités de l’Eglise catholique.
Il est vrai qu’une foule de martyrologes d’Occident rappellent la Conception de saint Jean Baptiste, mais simplement comme un événement historique. Ces recueils conservent la mémoire de beaucoup de saints et de plusieurs mystères dont l’Eglise ne célèbre point la fête. Si le saint Siège a fait supprimer le souvenir de la Conception
(1) F. A. Zaccaria loc. cit. p. 222. Le père Papebroch avait fait la même remarque. Voy. Act. SS. junii. t. iv. p. 701.
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de saint Jean Baptiste dans le Martyrologe Romain, c’est qu’il a cru que cet événement était suffisamment célébré au jour de la nativité du saint Précurseur, et que le Martyrologe Romain étant d’un usage universel, ne devait point rappeler d’une manière spéciale un fait qui paraissait n’avoir qu’un intérêt local et peu étendu. Peut-être a-t-il pris cette sage mesure, pour empêcher que les fidèles n’assimilassent la Conception de saint Jean Baptiste à celle de la sainte Vierge, qui prenait de l’éclat dans l’Eglise.
Enfin les églises particulières qui ont admis la fête de la Conception de saint Jean dans leurs usages, font célébrée pour les motifs et de la manière que les autres églises célébraient la nativité du saint Précurseur. Une courte comparaison des homélies de saint Pierre Chrysologue, sur la Conception de saint Jean Baptiste, et des sermons de saint Augustin sur sa nativité, suffit pour démontrer la chose.
Bans ses homélies sur Y Annonciation et la Conception de saint Jean, saint Pierre Chrysologue envisage constamment l’ensemble des circonstances qui ont signalé l’origine du saint Précurseur. Il parle avec une égale admiration des événements qui ont précédé, accompagné et suivi la Conception. L’apparition et la promesse de l’ange à Zacharie, la fécondité rendue à unemère stérile, le tressaillement de saint Jean dans le sein de sa mère, à l’approche du Sauveur, le sens prophétique de ce tressaillement, la sanctification du prophète conçu, et enfin sa naissance dans l’état de grâce, voilà autant de faits qui constituent dans leur ensemble, d’après saint Pierre
l’immaculée conception
Chrysologue, le mystère de l’Annonciation et de la Conception de saint .Jean-Baptiste.
Saint Augustin rappelle les mêmes circonstances aux lidèles, le jour de la nativité de saint Jean. Ce qui est surtout remarquable, c’est que ces deux saints docteurs attribuent aux mêmes motifs, l’un l’institution delà fête de la Conception de saint Jean, l’autre l’institution de la fête de sa nativité.
« Ici, dit saint Augustin, se présente une question qu’on ne peut passer sous silence, à savoir : pourquoi nous célébrons la naissance de saint Jean plutôt que celle de tout autre apôtre, ou martyr ou prophète ou patriarche? En voici, à mon avis, la cause: les disciples de Notre-Seigneur n’ont été admis dans son école qu’après leur naissance et lorsqu’ils étaient déjà avancés en âge; ils n’ont adhéré au Sauveur que plus tard; la naissance d’aucun d’eux n’a eu de rapport avec Notre- Seigneur, tandis que la naissance même de Jean a prophétisé Jésus-Christ, qui déjà conçu fut salué par Jean encore au sein de sa mère (i). »
« C’est à l’heure de l’encens, dit saint Pierre Chrysologue, que, par le ministère d’un ange, la stérilité est guérie, la Conception (de saint Jean) est ordonnée, l’en-
(I) « Occurrit questio non prætereunda, quare natalem quo est ortus ex utero johannes potius celebremus, quam cujuslibet Apostoli, vel martyris vel prophetæ vel patriarchæ?... Quantum mihi videtur hæc causa est : Discipuli Domini nati et per ætatis accessum ad annos capaciores perducti in discipulatum assumpti sunt : illorum posteafides Domino adbæsit; sed nullius illorum nativitas Domino militavit. . . Joliannis autem ipsa nativitas Dominum Christum prophetatiif,quem conceptum ex utero salutavit.» S. Aug. Serin. 292. n. 1. t.v. col. H68.
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fantement est promis, et la naissance est préparée au milieu des lieux saints. C’est pourquoi la prophétie a été pour ainsi dire conçue dans Jean, lorsque ses membres furent formés dans le sein de sa mère; car Jean parla, Dieu le voulant ainsi, avant qu’il eût acquis l’usage de la voix (i). »
« Dans son origine, dit le même saint, Jean dépassait la loi des naissances humaines... Qu’il naisse donc, puisque la naissance de Jésus-Christ est proche; qu’il s’élève astre nouveau, puisque l’éclat du véritable soleil brille ; que le héraut élève la voix, puisque le juge est présent; que la trompette sonne puisque le roi arrive: et puisque Dieu s’avance, que l’ange le précède (2). »
Mêmes pensées chez saint Augustin à propos de la nativité de saint Jean Baptiste. « L’Eglise, dit le saint docteur, célèbre le jour natal de celui qui seul fut juste en naissant(S. Jean), parce qu’il naquit au milieu de grands mystères... Elle célèbre aussi le jour natal de Notre-Seigneur, mais comme le jour deNotre-Seigneur. . . La lecture de l’Evangile vous a appris quelles furent les circonstances de la naissance de l’un et de l’autre, du précurseur et
(1) « In hora incensi per angelum aperitur sterilitas, conceptus jubetur, promittitur partus, et inter sacraria nativitas sacra procuratur ; hinc est quod adhuc in utero cuni membrorum conipage pene concepta in Joanne est proplietia; ante nutu Dei loquitur quam perveniat ad vocis officium. » S. Petr. Chrysol. Serm. 87. p. 155. ed. Aug. Vindel. 1758.
(2) « In or tu suo excedebat legem nalivitatis humanæ... Jam nascatur Joannes, quia instat nativitas Christi; surgat noyais lucifer, quia jubar jam veri solis erumpit ; det vocem præco, quia adest judex ; clamet. tuba, quia venit rex ; et quia processurus est Deus, angélus jam præcedat. » S. Petr. Chrysol. Serm. 91. p. 139.
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du dominateur, du héraut et du juge, de la voix et du Verbe. L’ange Gabriel annonce Jean Baptiste, et le même ange annonce Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’un précède, l’autre suit; celui-là précède en obéissant, celui-ci suit en commandant(i). » «Dans la naissance de l’un et de l’autre il y a un grand miracle. Une mère stérile met au jour le précurseur et serviteur, ayant conçu d’un mari vieillard; et une Vierge enfante sans mari, le Seigneur et possesseur (2). »
La sanctification de saint Jean Baptiste dans le sein de sa mère, voilà une des grandes merveilles de la Conception du saint Précurseur telle que l’église de Bavenne la célébrait. « Il sera rempli de l’Esprit-Saint, dès les entrailles de sa mère, s’écrie saint Pierre Chrysologue! Vous voyez comment Jean Baptiste arrive au ciel avant de toucher la terre; comment il reçut l’Esprit divin, avant l’esprit humain. Il reçut la grâce divine avant d’avoir reçu les membres de son corps ; il commença à vivre pour Dieu, avant de vivre pour lui-même (5). »
(1) « Quia in raagno sacramento natusest Johannes, ipsius solius justi natalem iliem célébrât Ecclesia. Et natalis Domini celebratur, sed tanquam Domini... Audistis quando evangelium legebatur quis ordo fuerit araborura nascenlium, præcursoris et dominatoris... præconis et judicis, vocis et Verbi. Angélus Gabriel nunciavit Johannem ; idem ipse angélus nunciat Dominum Jesum Christum. Præcedit ille, sequitur iste : ille præcedit obsequendo, sequitur iste regendo...» S. Aug. Serin. 290. t. v. col. 1162. ed. Bcned.
(2) « Utrumque magnum miraculum : servum præcursorem parit sterilis de sene viro; Dominum possessorem. parit virgo sine viro. » S. Aug. Serm. 287. n. 5. t. v. col. 1152.
(5) « Spiritu Sto replebitur adhuc ex utero matrissuæ. Videtis quemadmodum Joannes ante pervenit ad cœlum quam tangeret terram ; ante accepit divinum
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Le tressaillement prophétique appartient aussi au mystère de la Conception. « Au sixième mois de sa Conception, dit le même docteur, Jean tressaille dans le sein de sa mère, et annonce que Jésus-Christ vient dans le sein d’une Vierge. O Tardent messager, qui s’empressa d’annoncer avant qu’il vécût! général impatient qui parvint à son roi avant de parvenir à son corps.... Que dirai-je? Jean avant de précéder Jésus-Christ, se précéda en quelque sorte lui-même (i). »
La fête de la Conception et de l’Annonciation de saint Jean Baptiste n’avait donc point dans les églises où elle était célébrée, une signification autre que celle de la nativité du saint Précurseur n’en avait dans les autres églises; rien n’indique, soit dans les offices, soit dans les homélies composées pour la fête, que Ton ait jamais célébré autre chose dans cette solennité que les circonstances merveilleuses dont nous venons de parler.
Pour prouver que l’église grecque et les églises d’Occident n’ont célébré dans la fête de la Conception de saint Jean Baptiste, que l’apparition de l’Ange Gabriel à Zacharie, et les merveilles qui ont précédé la Conception
spiritum quam haberet humanum; ante suscepit divina munera quam corporis membra ; ante cœpit vivere Deo quam sibi. » S. Petrus Chrysol. Serin. 91 . p. 159.
{{) « Sexto mense suæ matris exultât in utero , et in uterum Virginis venisse nunciat Christum . Fervens nuncius, qui ante gestivit nunciare quam vivere ; impatiens dux, qui antequam pervenerat ad corpus, pervenit ad regem ; ante rapuitarma quam membra; ante aciem petiit quam lucern, et ut vineeret mundum, vicit ante naturam, ipse sine visceribus viscera matris exsuscitat, et quia tardabat corpus, solo spiritu implet evangelizantis oflicium. Quid dicam?Joannes antequam Christum præcederet, se præcessit. » Idenr ibid.
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de son fils, le Père Papebroch (1) fait remarquer que la fête, chez les Grecs, est fixée au 23 septembre, veille de la Conception, tandis que la fête de la Conception de la sainte Vierge est fixée au 9 décembre, lendemain de la Conception, pour signifier que l'église grecque célébrait les grâces répandues dans l’âme de Marie au moment de sa Conception.
Cette raison suppose, mais n’explique pas, à notre avis, la pensée des églises qui célèbrent la fête de la Conception de saint Jean Baptiste le 24 septembre. Au fait on ne peut assigner avec certitude le motif qui a fait avancer d’un jour la fête de la Conception de saint Jean Baptiste, et reculer d’un jour celle de la Conception de la sainte Vierge. Il est bien difficile surtout de voir dans cette double disposition, l’intention préméditée de marquer, par ces dates anticipées ou reculées, des circonstances merveilleuses toutes extérieures d’une part, et des grâces célestes et tout intérieures d’autre part. Cette hypothèse subtile et gratuite n’est guère vraisemblable.
Le même savant a tâché d’établir une différence essentielle entre les deux fêtes, par la manière différente dont elles sont décrites dans les dyptiques grecs. Dans l’image de la Conception de saint Jean-Baptiste, on n’aperçoit que Zacharie et l’Ange qui lui apparaît. Dans l’image de la Conception de la sainte Vierge, on aperçoit les parents de Marie, qui, après avoir reçu les promesses de l’ange, se rencontrent à la porte dorée de Jérusalem et s’embrassent. On voit là, ajoute le savant Bollandiste,
(2) Acta sanctonm. Maii. 1. 1. pag. lviii.
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l’intention de rappeler dans la première image, uniquement les miracles qui ont précédé la Conception du saint Précurseur, et, dans la seconde, les grâces divines qui ont accompagné la Conception de Marie.
Joseph Simon Assemani n’admet point cette explication dont il conteste la justesse; et il a raison. Des peintures aussi grossières ne peuvent fournir les indications précises, ni manifester les intentions subtiles que l’on suppose ici.
A notre avis il y a un critérium plus facile à appliquer: c’est la pensée et la volonté de l’Eglise. Les fêtes chrétiennes en général ont pour objet celui que l’autorité ecclésiastique et la piété des fidèles leur assignent. Il s’agit ici d’un fait, d’une chose positive. Vouloir la déterminer d’après des conjectures, des analogies et des comparaisons hasardées c’est se lancer dans une voie sans issue. Consultons donc la pensée de l’Eglise et nous serons bientôt éclairés.
Nous avons vu que les peuples chrétiens célèbrent trois Conceptions; ne doutons point que chacune de ces fêtes n’ait son objet spécial et différent.
Dans la fête de la Conception de Notre-Seigneur, laquelle a lieu le 2o mars, l’Eglise célèbre évidemment la manière prodigieuse dont le divin Sauveur a été conçu par l’opération du Saint-Esprit.
La fête de la Conception de JVIarie a pour objet principal la sainteté originelle de la Mère de Dieu, la préservation merveilleuse du péché héréditaire, la parfaite innocence de la sainte Vierge au moment de sa création.
La fête de la Conception de saint Jean Baptiste, nous
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venons de le voir, a pour objet l’apparition miraculeuse de l’ange Gabriel à Zacharie, la conception merveilleuse d’une mère stérile, la conception du saint précurseur qui fut prophétique, le tressaillement et la sanctification de saint Jean Baptiste dans le sein de sa mère, enfin sa naissance en état de grâce. La liturgie grecque appelle cette conception sainte, parce qu’elle aboutit à la sanctification de l’enfant conçu, et qu’elle se trouve liée aux mystères de la rédemption; divine, parce qu’elle manifeste une opération directe de Dieu.
II est donc vrai de dire que l’Eglise célèbre ces trois fêtes pour trois motifs tout à fait différents. Ces motifs elle les proportionne à la dignité des personnes qui en sont l’objet. Saint Augustin suggère cette remarque lorsqu’il dit que l’Eglise célèbre la fête de la Conception de Notre-Seigneur, mais comme la fête de Notre-Seigneur, sed tanquam Domini. Elle célèbre donc la Conception de Marie, mais comme celle de la Mère de Dieu, et celle de saint Jean Baptiste, mais comme celle du saint Précurseur.
Il serait vraiment déraisonnable de confondre des choses aussi essentiellement distinctes. Jele demande, si quelqu’un soutenait que l’Eglise n’entend pas, à la fête de la Conception de Notre-Seigneur, célébrer la Conception du Messie par l’opération du Saint-Esprit, parce qu’elle célèbre la fête de la Conception de saint Jean Baptiste qui n’a pas été conçu du Saint-Esprit, ne seraitil pas souverainement absurde?
Eh bien, il n’est pas plus raisonnable de soutenir que l’Eglise n’entend pas célébrer la sainteté originelle de Marie, à la fête de sa Conception, parce qu’elle célèbre la
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fête de la Conception de saint Jean, qui n’a pas obtenu cette grâce : les deux raisonnements ont la même valeur : ils reposent sur une similitude de noms, sur une ressemblance plus ou moins matérielle, sur des présomptions hasardées, contre lesquelles doit évidemment prévaloir l’intention positive de l’Eglise qui a assigné à ces trois fêtes des objets tout à fait différents. Cette remarque a d’autant plus de valeur que la Conception de saint Jean Baptiste ressemble parfaitement, quant aux circonstances extérieures et sensibles, à la Conception du divin Sauveur, tandis qu’elle ne ressemble point du tout, sous ce rapport, à la Conception de Marie.
Dans l’Evangile il n’est point fait mention de l’apparition d’un ange, ni d’une annonciation merveilleuse et céleste, à propos de la Conception de la Mère de Dieu, tandis que ces manifestations précèdent, dans des circonstances à peu près identiques, la Conception de saint Jean Baptiste et celle du Sauveur.
La fête de la Conception de saint Jean, eût-elle été universelle, ne pourrait donc porter aucun préjudice à la signification que tous les siècles ont donnée à la fête de la Conception de la très-sainte Vierge : par conséquent, l’argument que nous avons tiré de la célébration de cette fête en faveur de la pieuse croyance aujourd’hui définie, reste tout à fait intact.
Ce culte suppose la vérité de la croyance, et, par conséquent il la prouve.
En terminant cette question que nous avons tâché de traiter à fond, parce qu’elle ne l’a guère été jusqu’ici, remarquons que l’objection tirée de la fête de la Concep-
l’immaculée conception
tion de saint Jean, n’est pas dirigée directement contre la croyance à l’immaculée Conception de Marie, mais contre l’argument en faveur de cette croyance tiré du culte institué pour l’honorer (i). Quand même la fête de la Conception de saint Jean présenterait une difficulté insoluble, la véritéde la croyanceà l’immaculée Conception de Marie n’en serait pas altérée ; il s’en suivrait seulement que l’argument tiré du culte qui lui est rendu, ne subsisterait pas. La croyance resterait prouvée par une foule d’autres arguments.
Mais, on l’a vu, cette hypothèse est gratuite. La fête de la Conception de saint Jean Baptiste ne présente au fond aucune difficulté : elle a passé pour un épouvantail parce qu’on ne s’est pas rendu compte de la seule chose qui importât ici, la volonté positive de l’Eglise connue par sa liturgie, ses décrets et ses déclarations.
Passons à d’autres difficultés. Quoique la propension du saint Siège en faveur de la pieuse croyance se soit manifestée, depuis plus de quatre siècles, par une protection des plus éclatantes, on n’a pas craint d’alléguer en faveur de l’opinion contraire, certains actes du saint Siège ou des tribunaux romains qui paraissaient peu d’accord avec le privilège de Marie; et cela afin de jeter un doute sérieux sur l’objet réel du culte rendu par les fidèles à la
(1) La pensée de l’Eglise se manifeste encore par la manière bien différente dont les fidèles ont acceuilli d’une part la suppression de la fête de la Conception de saint Jean-Baptiste, et de l’autre les attaques dirigées contre la croyance à l’immaculée Conception de Marie. Ces attaques, nous l’avons déjà vu, ont constamment excité des troubles dans le peuple fidèle; tandis que cette suppression a eu lieu, sans que personne rfit attention.
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Vierge Immaculée. Le plus léger examen suffit pour faire évanouir ces difficultés apparentes.
De zélés propagateurs de la pieuse croyance avaient établi en Espagne certaines confréries sous le nom de Stellaire de l’immaculée Conception de la sainte Vierge ; dénomination prise de la couronne de douze étoiles attribuée à la sainte Vierge, d’après le type de la femme mystérieuse dont parle l’Apocalypse. Afin de conformer leurs pratiques à ce nom et à ce symbole, ils avaient inventé une nouvelle combinaison de salutations angéliques et un nouveau chapelet. Ils récitaient douze Ave Maria, partagés en quatre groupes, divisés par l’oraison dominicale et terminés par une oraison propre (1).
Le tribunal delà sainte Inquisition romaine supprima, par un décret du 19 janvier 1640, toutes ces confréries et associations du Stellaire de l’immaculée Conception, et révoqua les indulgences qui lui avaient été accordées. La prière du Stellaire fut même interdite (2).
Cette mesure disciplinaire, sans aucun caractère hostile à la dévotion envers Marie Immaculée, était devenue nécessaire, parce que les promoteurs du Stellaire s’étaient posés, de leur autorité privée, comme des adversaires delà dévotion au rosaire, qui, par son antiquité et le bien immense qu’elle opérait dans le peuple fidèle, devait rester à l’abri de toute atteinte. La forme nouvelle
(1) Cornélius a Lapide explique l’esprit de cette dévotion dans ses commentaires sur l’Apocalypse. XII. 1.
C2) Calderon. Pro titulo 1mm. Concepo'onis , etc. p. 251 et seq. Stellarii prohibilio. — Cornel. a Lapide, loc. cit.
l’immaculée concept, t. J.
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du Stellaire, qui avait été introduite par des particuliers, n’était point comparable au rosaire, que l’Eglise avait approuvé depuis des siècles.
Plus tard Innocent X condamna de nouveau les confréries du Stellaire, parce qu’en dépit du décret du 19 janvier 1640, approuvé par Urbain VIII, elles avaient continué à se réunir, et avaient même, en dissimulant ce décret, que la Congrégation des Indulgences paraît avoir ignoré, obtenu des indulgences nouvelles. Lorsque Innocent X, à l’exemple d’Urbain VIII, son prédécesseur, par décret du 23 novembre 1645, les supprima de nouveau, ces confréries étaient devenues un vrai sujet de trouble dans l’Eglise. « De crainte, dit le souverain Pontife dans ce décret, que sous prétexte de piété, des querelles ne soient excitées parmi les fidèles, et pour éviter que chacun ne s’attribue le droit de propager des prières nouvelles, et surtout des prières qui dans leur forme sont contraires aux décrets du saint Siège, nous renouvelons le décret du 19 janvier 1640, qui supprime les confréries et la prière du Stellarium (î). »
Le saint Père ajoute que ces confréries avaient la témérité de soutenir, et de faire croire au peuple, que le Stellarium avait été révélé par saint Jean dans l’Apocalypse.
Le culte de l’immaculée Conception n’a donc point été atteint par ces mesures : les disgrâces des confréries du Stellaire ne sont tombées que sur elles.
Il existe un décret, en apparence plus embarrassant, de
(1) Calderon. loc. cit. p. 255.
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la sacrée Congrégation de l’Inquisition, qui décida, le 20 janvier 1644, qu’il n’est point permis d’attribuer le titre d Immaculée à la Conception de Marie ; mais seulement à la sainte Vierge elle-même: de sorteque l’on doit dire: Conception de la Vierge Immaculée, mais non point Immaculée Conception de la sainte Vierge .
Ce décret excita une affreuse tempête dans l’Eglise, et fit éclore une multitude d’ouvrages destinés à prouver qu’il fallait retenir l’épithète à' Immaculée, et l’attribuer à la Conception de la sainte Vierge.
Les auteurs contemporains assurent que ce décret fut préparé secrètement par les Pères Dominicains qui abusèrent de leur position pour le faire porter. Il n’a jamais été approuvé par le souverain Pontife, condition, au moins alors, nécessaire pour qu’un décret obtint force de loi dans l’Eglise. Lorsque le général de l’ordre de saint François alla se plaindre au souverain Pontife delà publication de ce décret, si contraire aux autres actes et à la pensée avouée du saint Siège, le saint Père lui répondit qu’il n’en avait aucune connaissance (î). Les PèresDominicainspris à partie s’excusèrent dans deux pétitions qu’ils adressèrent aux cardinaux de l’Inquisition: ils reproduisirent les arguments que leur ordre faisait valoir, depuis deux ou trois siècles, contre le privilège de Marie; mais ils ne purent se disculper d’avoir été juges et parties dans cette affaire, et d’avoir abusé quelque peu de leur position, pour couvrir leurs opinions personnelles
(1) Voy. Armamentar. seraphicum. pag. 6 et seq. passim.
de l’autorité de l’Eglise qui ne les partageait pas.
Un tribunal de cette autorité n’a pas coutume de révoquer une sentence portée; mais l’événement a prouvé que ce décret n’a jamais reçu d’exécution. Seize ans plus tard, Alexandre Vil publia sa célèbre constitution Sollicitiiclo, dans laquelle, à l’exemple de ses prédécesseurs, il appliqua l’épithète d'immaculée à la Conception de la sainte Vierge; et abrogea de fait le décretdu 20 janvier 1644 : si tant est que ce décret puisse être considéré comme un acte du saint Siège qui ne l’approuva jamais.
Un événement à peuprès semblable excita, en 1678, une émotion tout aussi forte parmi les pieux défenseurs de l’immaculée Conception. Ce fut en cette année que le Maître du sacré palais proscrivit le petit office de l’immaculée Conception qui était entreles mains de tout le monde. Le roi d’Espagne crut devoir s’associeraux autres serviteurs de Marie, pour solliciter du saint Siège la révocation de cette sentence. Le souverain Pontife répondit que l’office avait été condamné à cause des indulgences apocryphes dont il était accompagné dans les éditions répandues en Italie, et pour certaines expressions inexactes qu’on y rencontrait. Mais les instances des fidèles devenant chaque jour plus nombreuses et plus pressantes, Innocent XI, qui professait lui-même une grande dévotion envers la Vierge Immaculée, permit en 1679 de réimprimer cetoffice sans les indulgences prétenduement accordées par Paul V, et avec quelques modifications qui n’en altéraient ni le sens ni l’objet. Il fit plus : non-seulement il approuva ce petit office de l’immaculée Conception, mais il permit même de le substituer, en certai-
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nés circonstances, au petit office de la sainte Vierge qui se trouve dans le bréviaire romain.
Ainsi la condamnation de 1678 aboutit en dernière analyse à des actes du saint Siège, qui furent très-favorables à la pieuse croyance (1).
Clément XI étendit la fête de l’immaculée Conception à toute l’Eglise, en 1708; mais dans sabulle Commissi nobis , il parut se conformer au décret du 20 janvier 1644; il évita l’expression d’ Immaculée Conception et employa celle de Conception de la Vierge Immaculée. Ayant appris qu’un évêque d’Italie avait fait imprimer sa bulle avec l’expression d' Immaculée Conception, il s’en montra, dit-on, très- irrité, lit supprimer l’édition altérée, et ordonna qu’on s’en tînt aux termes dont il s’était servi.
Le simple exposé du fait prouve que Clément XI voulut seulement protester contre l’altération arbitraire du titre de sa bulle : il n’appartient à personne de changer le texte des décrets apostoliques. Le saint Père n’était certes pas hostile au culte de l’immaculée Conception, lui qui par cette bulle même le rendait obligatoire dans tout l’univers. L’expression qu’il avait adoptée de préférence, ne portait aucun préjudice à la pieuse croyance : elle est un peu moins explicite; elle est indirecte; mais elle n’est pas contraire. Appeler la sainte Vierge Immaculée à propos de sa Conception, c’est assez faire enten-
(1) Voy. Plazza. Christianorum in sanclos dévot io, etc. pag. 598. l'anormi 1740. La permission de substituer le petit office de l’immaculée Conception au petit office de la sainte Vierge, fut accordée par une bulle du 7 juin 1680.
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dre que cette Conception a été Immaculée. Il est incroyable d’ailleurs que Clément XI, zélé promoteur de ce culte, ait voulu porter la moindre atteinte à la pieuse croyance, ou changer tout à coup le langage du saint Siège, qui depuis plus de deux siècles n’avait jamais varié. Que l’on parcoure les bulles, les constitutions, les décrets de Sixte IV, de Jules II, d’Alexandre YI, de LéonX et des autres souverains Pontifes postérieurs, à chaque ligne on y rencontrera l’expression reçue de Conception Immaculée de la sainte Vierge. Clément XI a donc protesté contre les modifications arbitraires et inutiles qu’on avait osé introduire dans sa bulle; il n’a entendu diminuer en rien la dévotion envers la Vierge Immaculée.
Mais voici un fait plus significatif. Le cardinal Bellarmin nie ouvertement que la fête de l’immaculée Conception ait pour objet la sainteté originelle de Marie. « Le motif principal de cette fête, dit-il, n’est pas l’immaculée Conception de Marie, mais simplement la Conception de la future Mère de Dieu. Quelle qu’ait été cette Conception, par cela seul qu’elle est la Conception de la Mère de Dieu, son souvenir cause une grande joie au monde. Nous avons reçu alors le premier gage de notre Rédemption ; et ce fut par un miracle qu’une mère stérile conçut.... Parce que l’Eglise célèbre cette fête nous ne doutons nullement que la Conception de Marie ne soit sainte de quelque manière, au moins à raison de la fonction pour laquelle Marie avait été choisie (1). »
(1) « Dico fundamentum hujus festi præcipuum non esse conceptionem imma-
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Pour se rendre compte de la pensée du cardinal Bellarmin, il faut savoir qu’il répond à l’objection des hérétiques que voici :« Chezles catholiques il n’est pas certain que Marie ait été conçue sans péché, puisque l’Eglise permet de suivre les deux opinions contraires. Il est donc au moins incertain si les catholiques ont raison de célébrer la fête de l’immaculée Conception. »
L’habile controversiste résout cette difficulté de la manière la plus satisfaisante. L’Eglise, d’après lui, a plusieurs motifs de célébrer la fête de la Conception de la sainte Vierge : la sainteté originelle de Marie, sa qualité de Mère de Dieu, et on pourrait y ajouter son titre de co-rédemptrice, de mère spirituelle des fidèles, et plusieurs autres (îb
Quoique l’intention première de l’Eglise ait toujours
culatam, sed simpliciter conceptionem matris Dei futuræ ; qualiscumque enim fuerit ilia conceptio, eo ipso quod conceptio fuit matris Dei, singulare gaudium affert mundoejus memoria ; tune enim primum habuimus pignus certum redemptionis,præsertimcum non sinemiraculoex matre sterili concepta fuerit. Itaque hoc festumetiamilli célébrant qui putant Virginemin peccato conceptam...Nos ergo ex eo quod Ecclesia célébrât festum conceptionis, nihil dubitamus conceptionem illam sanctam aliquomodo fuisse, ac saltem ratione officii ad quod (virgo) assumebatur.!) Bellarm. DecultuSS. 1. m. cap. 16. tom. n. p. 515 ed Controv. Pragen. 1721.
(1) Dans la célébration de la plupart de ses fêtes, l’Eglise se propose un grand nombre de motifs, les uns principaux, les autres secondaires. Lorsqu’on allègue les derniers on n’est pas censé exclure les premiers, comme en alléguant les premiers on n’exclut pas les seconds. L’Eglise au fond se propose d’obtenir de ces solennités tous les bons résultats possibles; toutes les fins utiles sont dans sa pensée et dans son intention. Déjà au XVe siècle le célèbre Gabriel Biel indiquait un grand nombre de motifs qui ont engagé l’Eglise à célébrer la fête de l’immaculée Conception de la très-sainte Vierge. Après avoir montré combien il est raisonnable de fêter ce mystère, il ajoute : « Potest con ceptio, seu initialis formatio humanæ creaturæ, quadruplici respectu famosa
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été d’honorer la sainteté originelle de Marie, elle n'a jamais entendu exclure les autres motifs de célébrer la Conception de la Mère de Dieu; et c’est ainsi qu’elle a pu raisonnablement obliger ceux qui croyaient Marie conçue dans le péché, de célébrer la fête de la Conception comme les autres fidèles. Si cette Conception n’a pas été sainte en elle-même, elle l’a été au moins dans son but, à raison de la dignité et des fonctions pour lesquelles Marie avait été choisie de Dieu. Ainsi pour tous les fidèles, quelle que fût leur opinion à l’égard de la sainteté originelle de Marie, la fête de la Conception avait un objet certain et déterminé, suffisant pour exciter en eux un sentiment de vénération et d’amour envers Marie, et un sentiment de joie spirituelle, à cause des grâces que Dieu a procurées à sa sainte Mère dans le cours de sa vie.
Cette explication plausible, vraie, renverse l’objection des hérétiques, venge l’Eglise, et détermine parfaitement pour tous l’objet de la fête de l’immaculée Conception.
Bellarmin a parlé il y a deux siècles et demi, lorsqu’une méprise était plus facile qu’elle ne le fut plus
esse et celebris. Primo propter miraculorum originem, qualem habuisse legitur Adam, Eva atque Christus. Secundo propter singularem puritatem atque exemptionem a labe originalis criminis : hoc modo quoque et Christi con eeptio est veneranda. Tertio propter respectum ad initialem sanctificationem in utero, propter quod in nonnullis ecdesiis etiam conceptio Baptistæ in utero sanctiflcati solemnizatur. Quarto propter singularem ordinem ad redemptionis humanæ exordium. Omnibus iis respectibus, nedum animæ infusio, sed corporeæ substantiæ Virginis originalis conceptio est merito festivanda ; nam in ejus coneeptione singulariter est virtus divina operata in sterilibus parentibus ejus Joachim et Anna... etc. »I1 le prouve ensuite en détail. Voy. Gabriel Biel Smno. i. in feslo Conceptimü Mariœ. A°. Tubing. 1499.
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tard : il a pu se tromper. Comment opposer son opinion personnelle aux déclarations positives et réitérées du saint Siège, au sens manifeste des offices et des prières publiques de l’Eglise? Quand même les termes de Bellarmin n’admettaient aucune explication, la thèse que nous avons soutenue n’en souffrirait aucun préjudice, parce que les autorités que nous avons citées, ôtent toute valeur à l’opinion personnelle d’un simple théologien.
Si Bellarmin affirme que la sainteté de la Conception de Marie n’est pas le motif principal de la fête, c’est qu’il parle dans l’hypothèse de ses adversaires, et au point de vue de la controverse qu’il soutenait contre les hérétiques. L’Eglise ne forçant personne à croire alors que la sainteté originelle de Marie fût l’objet principal de la fête, on pouvait dire en toute vérité que l’objet principal était la maternité divine, en ce sens que ce motif existait pour tous, quelle que fût la position que l’on eût choisie dansla controverse; et il étaitvraiment principal, parce qu’il était général, et justifiait, en toute hypothèse, le culte approuvé par l’Eglise.
Du reste Bellarmin, dans le vote qu’il émit, comme membre de la Congrégation formée par Paul Y pour examiner la question de la Conception Immaculée, professa ouvertement la pieuse croyance, et tâcha de prouver que dès lors le saint Siège pouvait la définir comme dogme de foi (i).
(1) Voy. le P. Nieremberg. De perpetuo objeclo festi. c. 51. et Strozzi I. tx. cap l.p. 502.
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Une dernière difficulté nous reste à résoudre.
J. B. Thiers, dans l’ouvrage qu’il a composé sur la diminution des fêtes, soutient qu’il faut supprimer la fête de l’immaculée Conception, parce qu’elle doit son origine à des récits apocryphes de visions suspectes, récits tellement contradictoires, qu’ils se détruisent mutuellement (1). Il rapporte la vision de l’abbé Elsin, d’après la Légende dorée de Jacques de Voragine, dont il parle avec le plus profond mépris; et il conclut en disant que, de l’avis des écrivains modernes, la fête de l’immaculée Conception doit son origine à ces récits apocryphes qui ne méritent aucune attention.
Avant de répondre à ces arguments téméraires, mettons hors de cause Jacques De Voragine, qui n’a jamais parlé de l’abbé Elsin, ni de sa vision. Le récit de cette apparition a été ajoutée à la Légende dorée par des éditeurs récents. Elle ne fait point partie de l’ouvrage original (2).
Remarquons ensuite la hardiesse de Thiers qui tranche sans hésiter, lui simple particulier, une question que Te saint Siège n’a jamais discutée qu’avec beaucoup de réserve. Loin de traiter cette fête comme une solennité
(1) « Primævam illius festi institutionem visioni seu revelationi cuidam deben in confesso est apud ecclesiasticos scriptores recentioris ætatis. At cui tandem revelationi ? Nam adferuntur quatuor Cœdmeis militibus similes, mutuo vulnere sese confodientibus. Unde non magna admodum Conceptionis Beatæ Mariæfesto acccdere auctoritas videtur. » J. B. Thiers, Ve festorum dierum imminutione liber , etc. cap. 1.. pag 315- Lugduni. 1668.
(2) Le dernier éditeur de la Légende dorée publiée à Leipzig, en 1842, a eu soin d’imprimer en caractères distincts les parties qui ont été ajoutées plus tard a l’ouvrage original.
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accessoire ou suspecte, les souverains Pontifes la favorisèrent toujours. Lorsque Benoît XIY chargea une commission de savants liturgistes, présidée par le cardinal Corsini, de corriger le bréviaire romain, pour satisfaire aux instances du cardinal de Tencin archévêque de Reims, qui espérait, à l’aide d’une bonne édition de ce bréviaire, arrêter la manie qui régnait en France de composer des bréviaires nouveaux, un membre de la commission proposa la suppression de la fête de l’immaculée Conception ; mais son avis fut rejeté à une forte majorité, et complètement abandonné (i).
Pour en venir au fond de la question, je dirai qu’eu égard au cours ordinaire des choses, il n’est point probable que les récits apocryphes dont parle Thiers, aient donné lieu à l’institution de la fête de l’immaculée Conception de Marie; mais il est vraisemblable au contraire que la fête de l’immaculée Conception a donné lieu à ces récits. De tout temps les oisifs ont orné d’apparences merveilleuses les faits les plus vulgaires de l’histoire. 11 n’est point un événement remarquable qui, après avoir piqué l’attention publique, n'ait été revêtu de circonstances imaginaires par les poètes et par les romanciers, et qui n’ait pris ainsi une forme populaire et quelquefois fantastique, dont un œil exercé découvre aisément l’origine. Les récits apocryphes couvrent presque toujours un fond de vérité historique, parce qu’ils suivent très-souvent les traces de l’histore.
(1) Les actes manuscrits de cette congrégation existent dans la Bibliothèque Corsini , a Rome, où je les ai consultés. Ils portent, je crois, les n° 301 et 562.
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Lorsque les évangiles authentiques étaient répandus partout, les évangiles apocryphes ont paru. Ils ajoutent à l’histoire évangélique des circonstances imaginaires, et des faits puérils; mais jusques dans les fables qu’ils racontent, ils rendent hommage à la vérité. Quand j’y lis, par exemple, que l’enfant Jésus pétrissait des oiseaux d’argile qu’il animait de son souffle et faisait envoler à sa parole, je ne crois pas que le Sauveur enfant ait fait un usage aussi peu digne de sa puissance, mais je crois que l’auteur de ce récit, et ceux auxquels il le destinait, considéraient l’enfant Jésus comme le créateur du monde ; et c’est ainsi que par les fables j’arrive à la vérité.
Pourquoi aux VIIIe et IXe siècles les fausses décrétales reçurent-elles un accueil bienveillant? Parce qu’elles exprimaient la discipline ecclésiastique du jour.
Pourquoi les prophéties relatives à la conquête de la terre sainte obtinrent- elles tant de faveur au moyen âge? Parce qu’elles étaient l’écho de l’espérance générale, et qu’elles annonçaient des succès qu’avaient pronostiqués les victoires des croisés? La vérité ici encore précédait la fiction.
Enfin pourquoi les romans du jour obtiennent-ils depuis quelques années un si déplorable succès? si ce n’est parce qu’ils dépeignent, sous des couleurs feintes mais vraies, l’état de notre société? Les romanciers ont pris leurs contemporains sur le fait ; ils ont attribué à des personnages imaginaires les travers, les vices et les crimes des personnages que nous avons sous les yeux; et leurs livres, tout dangereux qu’ils sont trop
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souvent, plaisent beaucoup, parce que sous les voiles de la fiction ils racontent notre histoire.
Je n’hésite donc pas à croire que le récit de la vision de l’abbé Elsin, et les autres récits apocryphes qui rapportent l’institution de la fête de l’immaculée Conception, ne soient postérieurs à cette fête, et n’aient été composés pour la justifier et pour la répandre. Cette fête ne doit donc pas son origine à ces récits; mais ces récits doivent leur origine à cette fête. Un simple rapprochement de dates suffit d’ailleurs pour le prouver. Les récits apocryphes qu’on nous objecte, ont été publiés à la fin du XIe siècle, ou au commencement du XIIe. Or la fête de la Conception de Marie a été célébrée dans l’église grecque, probablement avant le VIIe, et dans l’église latine, au moins au IXe. Il est donc impossible que ces histoires apocryphes aient donné lieu à la fête; elles n’en sont évidemment point la cause, mais les effets.
Il reste donc bien établi que l’objet principal de la fête de l’immaculée Conception de Marie est la sainteté originelle de la Mère de Dieu, et par conséquent, que le culte rendu à ce mystère fournit une preuve frappante et irrécusable de la vérité de la croyance aujourd’hui définie.